Bill Gates, «l’homme le plus généreux du monde», ne l’est pas tant que cela

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En étudiant « l’art de la fausse générosité » mise en œuvre par la fondation Gates, le journaliste Lionel Astruc dessine dans un livre d'enquête les contours d’un « philanthrocapitalisme » associant bonnes affaires et belles actions. Le concept résonne après les promesses en centaines de millions d’euros faites par les grandes fortunes françaises dans la foulée de l’incendie de Notre-Dame de Paris.

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« Charité bien ordonnée commence par soi-même. » Bill Gates, longtemps première fortune du monde, a fait de ce proverbe une maxime de conduite, ainsi que le montre Lionel Astruc dans L’art de la fausse générosité – La fondation Bill et Melinda Gates (Actes Sud). Le journaliste, auteur de nombreuses enquêtes sur l’écologie, y effectue l’archéologie du charity business mis en place par la fondation Gates, devenue « la plus puissante au monde, avec une dotation globale de 43,5 milliards et un champ d’action qui s’étend à plus de cent pays ».

Ce qu’il met en lumière des motifs et motivations des grandes fondations privées aux États-Unis n’est pas inconnu. Nicolas Guilhot avait par exemple publié en 2004 un ouvrage intitulé Financiers, philanthropes – Sociologie de Wall street (Raisons d’agir) qui montrait comment le mouvement du capitalisme vers la bienfaisance traduisait moins le revirement d’individus saisis par le remords ou le devoir moral qu’une dimension essentielle de la reproduction du capital contraint, pour se perpétuer, de trouver les formes de sa propre légitimation. Le politiste portait un regard très critique sur ces tentatives de se substituer de manière autoproclamée à la puissance publique en se plaçant hors de tout contrôle démocratique, tout en touchant à des biens communs tels que la santé, la sécurité, l’éducation ou la culture.

Sans que sa thèse soit inédite, l’ouvrage de Lionel Astruc, en forme de monographie, permet toutefois de toucher du doigt très concrètement les processus à l’œuvre dans cette forme de fausse générosité, emblématique d’un « philantrocapitalisme ». Ce néologisme, forgé lorsque le fondateur de Microsoft s’était engagé à léguer 95 % de sa fortune à de bonnes œuvres avant sa mort illustre, est pour l’auteur une « forme particulière de philanthropie qui – sous couvert de générosité – permet à quelques “super-riches” d’avoir la mainmise sur des domaines tels que la santé ou l’environnement, de renforcer le système néolibéral, voire de s’enrichir eux-mêmes via des montages financiers opaques ».

Évidemment, souligne Lionel Astruc, la « sincérité du couple Gates dans son désir d’aider les populations pauvres et les pays en développement n’est pas en cause ». Cependant, les milliardaires qui pratiquent cette bienfaisance « entendent appliquer les méthodes de leur réussite financière à leur action de don, mais aussi associer bénéfices et réduction de la pauvreté, bonnes affaires et belles actions, dividendes et “démocratisation” des nouvelles technologies. Ce charity business se base également sur une vision négative de la philanthropie classique présentée comme inefficace et trop axée sur la justice sociale ».

Andrew Carnegie, en 1913. Andrew Carnegie, en 1913.
Ce « philanthrocapitalisme » est l’héritier de la « charité calculatrice » du début du XXe siècle, incarnée par deux noms : Carnegie et Rockefeller. Le premier, Andrew Carnegie (1835-1919), industriel d’origine écossaise ayant fait fortune dans l’acier, avait « remarqué que ses actes de charité avaient pour effet de calmer les frondes sociales et d’améliorer sa réputation ». Le second, John Rockefeller (1839-1937), jugeait que « la meilleure manière de combattre la pauvreté n’était pas d’améliorer les moyens de l’État, mais de laisser plus de liberté aux entreprises, pour que ces dernières réduisent les inégalités à leur guise via leur propres actions de charité ».

Si Bill Gates peut être considéré comme le descendant d’une telle vision, l’environnement a changé, écrit Lionel Astruc : « La fausse générosité des plus fortunés n’a jamais été aussi peu critiquée. » À l’inverse, les actions des Carnegie et Rockefeller étaient « à l’époque vertement critiquée par l’État lui-même et par les intellectuels, qui voyaient là une démarche infantilisante ». Ainsi, lorsque Rockefeller voulut créer sa fondation, le Congrès américain, inquiet qu’elle n’empiète sur la mission de l’État, rejeta à plusieurs reprises sa demande. Ce refus que la charité remplace la justice sociale et permette aux fondations de milliardaires, dont le moteur principal demeure le profit, de devenir les avant-postes de leur empire, est devenu quasiment inaudible à l’heure du déclin organisé de la puissance publique et du vertige des inégalités, dont la fondation Gates ne se soucie guère.

Pour rendre ce refus à nouveau audible, Lionel Astruc commence par faire la généalogie de la fortune de Bill Gates et de son souci soudain d’en céder une part à une fondation ad hoc. Comment et pourquoi, en 2000, Bill Gates, « emblème de la réussite, du génie informatique et de l’accumulation de richesses », se transforme-t-il « en l’homme le plus généreux aux yeux du monde lorsqu’il crée sa fondation » ? Sans nier la part d’innovation et d’ingéniosité du fondateur de Microsoft, le journaliste rappelle que son entreprise « a appuyé son modèle économique sur le brevetage et l’utilisation abusive du monopole. Plus en aval, le contournement du fisc et le recours aux paradis rapportent des revenus très substantiels et privent au passage les gouvernements de leur propre capacité d’action ».

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Cette utilisation abusive d’une position de monopole a été décisive dans la décision de créer une fondation privée qui se classe aujourd’hui au 12e rang des donateurs mondiaux, devant des pays comme la Belgique, le Canada, le Danemark, l’Irlande ou l’Italie. En effet, si Bill Gates est reconnu pour la première fois en 1996 comme l’homme le plus riche du monde et s’il se trouve actuellement avec une fortune personnelle estimée en 2018 à 90 milliards de dollars, deuxième au classement Forbes des milliardaires mondiaux, ce qui le rend à titre individuel « plus riche que 45 des 48 pays d’Afrique subsaharienne », cette fortune ne s’est pas bâtie sans l’emploi de méthodes agressives.

Bill Gates avait notamment sous-estimé la révolution liée à Internet et Microsoft avait pris du retard. Gates a alors décidé d’attendre que Netscape, premier navigateur grand public, essuie les plâtres, avant de sortir enfin, en 1998, Internet Explorer pour le distribuer « gratuitement, acculant bientôt Netscape à la faillite ». Cela lui a valu un procès fleuve de quatre ans devant les tribunaux américains, durant lequel le gouvernement lui a reproché d’avoir abusé de son monopole pour gagner la bataille d’Internet. L’image de Gates s’est alors effondrée en même temps que le cours en bourse de Microsoft. En 2002, l’entreprise est jugée coupable même si, à la suite d’un accord amiable, elle échappe finalement au démantèlement.

Toutefois, écrit Astruc, « Bill Gates est très affecté par le renversement de son image. Il décide alors en 2000 de consacrer davantage de temps et d’argent à la philanthropie et crée la Fondation Bill et Melinda Gates, consacrant à ce projet la même énergie que pour ses affaires et la même ambition : être le meilleur ».

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