Tiphaine Samoyault: «La traduction n’est pas une langue»

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La traduction, outil de pacification dans un monde consensuel, uni par le dialogue ? Tout au contraire, répond Tiphaine Samoyault, avec Traduction et violence : la violence est au cœur de traduire, et il faut le penser pour comprendre les rapports de domination, et les combattre.

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La traduction a été érigée depuis deux décennies en modèle de l’accueil, de la bienveillance dans le rapport à l’autre : le traducteur serait un passeur, la traduction permettrait le dialogue universel. Avec Traduction et violence, Tiphaine Samoyault, professeur de littérature comparée, elle-même traductrice, rappelle que cette éthique de la traduction ne suffit pas : « La traduction n’est pas toujours cet espace irénique de la rencontre et du partage […] dont notre époque, en délicatesse avec l’universel, voudrait faire le paradigme de la relation à l’autre. C’est d’abord et d’emblée une opération violente, d’appropriation et d’assimilation, où le mouvement de circulation masque assez mal les processus de domination. »

Les enjeux de la traduction ne sont pas seulement moraux, ils sont aussi politiques et conflictuels. Dans son livre, Tiphaine Samoyault montre donc combien il importe de penser une polémique du traduire, qui entre en écho avec notre moment politique : les questions de traduction peuvent être vitales, elles croisent une critique des pouvoirs, une réflexion sur les frontières, engagent à une pensée du commun.

Le Babel Fish, un traducteur universel qu'il suffit de se planter dans l'oreille. Une invention de Douglas Adams pour «The Hitchhiker's Guide to the Galaxy», adapté en série télévisée par la BBC en 1981. Le Babel Fish, un traducteur universel qu'il suffit de se planter dans l'oreille. Une invention de Douglas Adams pour «The Hitchhiker's Guide to the Galaxy», adapté en série télévisée par la BBC en 1981.

Dans l’introduction de votre livre, vous évoquez une petite oreillette que l'on voit dans Star Trek, et qui permet de traduire toutes les langues. Mais cette invention amusante devient inquiétante quand vous évoquez un avenir proche dans lequel, muni d’un traducteur portatif, on voyagera seul dans sa langue.

Tiphaine Samoyault : Cet appareil de traduction universelle est joyeux tant qu’il est virtuel, mais il ne l’est plus lorsqu’il est réel. Or, l’objet existe désormais, même s’il n’est pas encore parfaitement au point : il le sera sans doute d’ici cinq ans, sur nos téléphones.

Je vois arriver le moment où l'on regrettera l’anglais comme langue globish : désormais la traduction va prendre toute la place, et c’est grave, parce que la traduction n’est pas une langue. La traduction est ce qui peut nous empêcher d’apprendre une langue, et même de parler sa propre langue.

Que tout le monde fasse l’effort de baragouiner un peu d’anglais pour pouvoir communiquer est moins inquiétant que de penser que cette oreillette – ou son équivalent – va pouvoir désinstaller un désir de traduction. Car la traduction, c’est un désir : mais si elle est entièrement automatisée, elle ne peut plus susciter de désir. La traduction automatique empêche en fait la traduction : on ne cherche plus à s’entendre, on cherche à uniformiser le discours.

Traduction et violence : le propos de votre livre prend le contre-pied du discours dominant sur la traduction, qui en fait une éthique de l’accueil de l’autre. Vous ne récusez pas ce discours sympathique bien sûr, mais vous montrez qu’il ne suffit pas.

Je travaille en effet à repolitiser ces questions en les sortant du consensus démocratique, en les sortant de l’idée que le but politique est un monde sans conflits : c’est ce qu’on essaie de nous faire croire, qu’il faudrait arriver à une société pacifiée. Or, la traduction a été un moment important dans l’histoire de ce processus, parce que c’est devenu un paradigme qui traverse les disciplines, et qu’on a mis au service d’un discours consensuel. Mais la traduction est un lieu de conflit, et essayer de l’adoucir en disant que ce conflit est sa chance, etc., c’est ne pas s’interroger sur ce qu’on doit faire de ce conflit et comment on doit apprendre à vivre avec lui. C’est en effet un enjeu politique majeur, parce qu’on doit dans tous les domaines aujourd’hui penser les antagonismes.

Face au discours de la domination, qui est celui d’un consensus imposé, il faut donc se ressaisir de cette puissance conflictuelle.

C’est pour ça que je cite dans mon livre les travaux de Chantal Mouffe : il s’agit de rendre active une négativité, intellectuellement et politiquement, au lieu de faire comme si elle n’existait pas. Sur la question du racisme, par exemple, c’est très évident : le discours de la traduction a toujours été pris dans une éthique de l’étranger, ce qui est évidemment important, mais c’est très vite devenu un discours lénifiant, parce qu’il ne prend pas en charge le fait qu’il faut s’affronter à des discours négatifs, racistes, sur l’étranger.

Tiphaine Samoyault. © Bénédicte Roscot Tiphaine Samoyault. © Bénédicte Roscot
Vous rappelez la part sombre de la traduction, la manière dont elle peut servir le pouvoir.

Ce que j’essaie de comprendre et de montrer, c’est, d’une part, comment la traduction a été prise dans des processus de violence historique, qu’elle y a contribué – elle a joué un rôle dans ces processus de domination –, et, d’autre part, comment ces violences externes dans lesquelles la traduction a été prise rejoignent des violences internes à la traduction elle-même, à l’acte de traduire : c’est un acte d’appropriation, ce n’est pas seulement un acte de communication et d’apprentissage de l’autre.

Quand on traduit soi-même, on voit bien l’appropriation que ça opère : quand j’ai traduit le monologue de Molly Bloom pour la nouvelle traduction de l’Ulysse de Joyce (sous la direction de J. Aubert, Gallimard), à la fin il était à moi ; quand je l’entends en français, je m’entends tout autant que j’entends Joyce. Dans mon cas, c’est relativement anodin, mais dans d’autres cas, ça ne l’est pas.

En effet : vous étudiez des cas terribles, où la traduction a servi à détruire un texte, voire une culture.

La traduction fait partie des outils de la domination. C’est une chose qu’a bien montrée Alain Ricard dans Le Sable de Babel : il raconte comment le système de l’apartheid s’est mis en place à la suite d’un processus de traduction généralisé de toutes les cultures sources, avec l’imposition d’une langue destructrice du système physique, métaphysique, scientifique, des populations d’Afrique du Sud. Tout a été traduit dans une langue qui n’est pas seulement l’anglais ou l’afrikaner mais qui est une langue biblique, une langue travaillée par tout un système de représentation, d’organisation sociale : ces processus de traduction ont eu lieu avant l’apartheid, entre 1850 et le milieu du XXe siècle, ils ont permis la naissance de l’apartheid ; une fois que ce système de représentation est intériorisé, il n’y a plus de problèmes à considérer que telle race est inférieure à telle autre, que telle croyance est plus vraie que telle autre. La traduction est un moyen idéal pour imposer une idéologie.

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Tiphaine Samoyault est l’une des directrices éditoriales de la revue numérique En attendant Nadeau, avec laquelle Mediapart a établi un partenariat. Retrouvez ici la présentation détaillée de cette collaboration par François Bonnet (Mediapart) et Jean Lacoste (En attendant Nadeau).