Comment on (s’)en sort

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Trois historien.ne.s des phénomènes guerriers et des sorties de guerre reviennent, à la lumière de la crise actuelle, sur leurs travaux : que nous apprennent les lendemains de guerre sur les manières de vivre l’après ? 

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On sait déjà que le déconfinement ne se fera pas d’un coup, de la même façon selon les géographies, ni sans porter les stigmates du moment présent, sous forme de masques ou d’applications de tracking embarquées sur nos téléphones.

La notion de « sortie de guerre » qui, dixit l’historienne Cosima Flateau, permet de « décrire un processus qui n’est nullement homogène ni continu, mais qui peut être fragmenté, compartimenté » peut-elle nous aider à penser ce que sera l’avenir déconfiné ? Un retour à la normale ou une période d’invention ? Une rupture nette ou un maelstrom temporel chaotique ? Une explosion de sève momentanée ou une période de deuil prolongée ? Élaborée dans le champ historiographique depuis une vingtaine d’années, la notion de « sortie de guerre » aide à dépasser une dichotomie artificielle et trompeuse entre la crise et le post-crise, entre le temps de la guerre et le temps de la paix, entre l’avant et l’après.

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Mais utiliser ce concept de « sortie de guerre » pour tenter de comprendre ce qui pourrait nous arriver impose d’éviter les comparaisons injustifiées. « Nous ne sommes pas en guerre », souligne Bruno Cabanes, directeur d’une monumentale et novatrice Histoire de la guerre du XIXe siècle à nos jours (Seuil, 2018). « La rhétorique actuelle me semble dangereuse à plus d’un titre, soit parce qu’elle habille une crise sanitaire globale, durable et complexe sous l’apparence d’une mobilisation militaire, laissant libre cours à toutes les dérives politiques imaginables, comme une extension des pouvoirs de l’exécutif ou un recours aux mythes du sauveur et de l’union sacrée, soit qu’elle vise à préparer l’opinion à la suspension d’un certain nombre de libertés publiques, par exemple le prolongement automatique de deux à six mois de la détention provisoire en France, par simple ordonnance. Est-il vrai aussi que la pandémie soit une “épreuve commune”, comme le laisse croire la métaphore de la nation en guerre, alors qu’elle accroît sensiblement les inégalités, à tous les niveaux, depuis notre accès aux services de santé, à un réseau Internet de bonne qualité, jusqu’au cadre de vie dans lequel nous nous imposons le fameux confinement ? Comme nous le rappellent les sociologues, la « distanciation sociale » est une abstraction, définie et vécue de manière inégale : on s’en rend compte parfaitement aux États-unis, où je vis depuis quinze ans. »

Pour celui qui occupe la chaire Donald et Mary Dunn d’Histoire de la Guerre moderne à l’Ohio State University, les soignants ne sont pas des combattants, même lorsqu’ils pratiquent une médecine de guerre, au sens d’une médecine d’urgence. « Ils ont des droits sur nous, déclarait récemment Emmanuel Macron, utilisant la formule célèbre de Clemenceau. On aurait dû lui rappeler qu’elle avait été déjà dénoncée comme ambiguë par les anciens combattants de la Grande Guerre. Car de quels droits parle-t-on exactement ? Pas plus que les vétérans de 1914-1918, les soignants, qui réclament depuis des années des moyens financiers et matériels, ne peuvent se satisfaire de mesures symboliques. On réfléchit à l’idée, m’a-t-on dit, de donner le statut de “Morts pour la France” aux membres du personnel médical décédés du Covid-19. En dépit du respect qu’on leur doit, il me semble qu’on fait fausse route. L’engagement des médecins ou des infirmières n’est pas du même ordre, évidemment, que celui des forces armées. Il est d’ailleurs intéressant que nos sociétés occidentales, qui n’ont plus l’expérience vécue de la guerre, recourent à cette comparaison lorsqu’elles veulent décrire un engagement absolu, inconditionnel. »

Guillaume Piketty, professeur au Centre d’histoire de Sciences Po, spécialiste de l’histoire du phénomène guerrier et des sorties de guerre, juge qu’il est toutefois d’ores et déjà intéressant de penser à « l’économie morale de la reconnaissance, c’est-à-dire l’ensemble des moyens par lesquels une collectivité exprime sa gratitude envers celles et ceux qui se sont sacrifié.e.s pour elle. Dans l’histoire, cette reconnaissance est notamment passée par des moyens matériels ou monétaires, par exemple les pensions accordées aux anciens combattants, ou le loto national mis en place à l’origine pour aider les “gueules cassées”Mais l’histoire rappelle que le symbolique est aussi, voire plus, important dans le processus de reconnaissance, parce qu’aux yeux des intéressé.e.s, le matériel ne peut jamais s’élever au niveau du sacrifice consenti. Il sera donc, demain, aussi important de soutenir au plan économique les femmes et les hommes en souffrance que de prévoir des dispositifs de reconnaissance pluriels pour toutes celles et tous ceux – soignants et livreurs par exemple – qui se seront impliqué.e.s, jour après jour, au cœur de la crise et auront permis d’en sortir. On contribuera alors à réparer le tissu social de notre pays. »  

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Pour Bruno Cabanes, d’autres éléments invitent à se méfier d’un parallèle trop évident entre la situation actuelle et les conflits du passé. « En 1914-1918 comme en 1939-1945, la mobilisation exigeait la participation de tous à l’effort de guerre économique. À l’inverse, dans la crise sanitaire actuelle, le confinement impose une inaction forcée, une restriction extrême des rapports sociaux. Au sentiment d’impuissance qui en découle s’ajoute l’angoisse de faire face à une menace imperceptible. Un ennemi invisible, nous dit-on, mais on sent bien que la métaphore guerrière atteint ici ses limites. »

Il ajoute une autre distinction importante : « Autrefois, les guerres frappaient des sociétés où de nombreuses personnes avaient connu les guerres précédentes, qu’il s’agisse des civils, des combattants, des réfugiés… Aujourd’hui, nos sociétés occidentales ne savent plus ce que sont une épidémie ou la mort de plusieurs milliers de personnes par semaine. Cela rend l’appréhension de l’événement beaucoup plus déstabilisante et sidérante. » 

L’historien déplore donc que « pour mobiliser une nation, on se sente obligé de recourir à ce vocabulaire martial. Ne pourrait-on pas imaginer d’autres formes de mobilisation, fondées sur un projet collectif ? Nul n’invoque plus la belle notion de fraternité ou celle de solidarité qui ne mettrait pas de côté les invisibles de la crise actuelle : les réfugiés, prisonniers, SDF, largement oubliés par les politiques publiques, tout comme d’autres invisibles de la mobilisation, les personnels des EHPAD, les agents d’entretien, les employés dans les grandes surfaces, par exemple, qui ont eux aussi des “droits sur nous”… »

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