Bob Leman: en ver et contre tous

Par

Bienvenue à Sturkeyville est un recueil de six nouvelles horrifiques qui prennent place dans une ville imaginaire de Nouvelle-Angleterre. Au programme, vers géants, vampires crados, larves cannibales… et une vision plutôt sombre de la société américaine.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

La nouvelle horrifique devrait être considérée comme un élément typique de la culture américaine, au même titre que le hamburger ou la Ford Mustang GT. En effet, nul pays n’a à ce point pris le goût d’effrayer ses lecteurs en quelques pages ramassées, d’où s’échappent tentacules ou autres fétidités. Il y a plusieurs raisons à cela. La première est économique. Tout un pan de la « paralittérature » américaine a été publié dans des pulps, ces petits magazines à dix cents qui publient des short stories à la pelle. L’autre est culturelle. Les Américains, contrairement aux Français par exemple, aiment bien se confronter à leurs monstres, à leurs fantômes. Bref, à leur refoulé.

Quant aux fans de ce genre, ils savent que les auteurs se divisent en deux catégories, les inconnus (99,99 % du lot) et les stars absolues (Poe, Lovecraft, Matheson, Bloch…). Bob Leman, dont six nouvelles ont été rééditées chez Scylla sous le titre Bienvenue à Sturkeyville, fait sans conteste partie des premiers. Ceux qui le connaissaient en France avant cette publication doivent se compter sur les doigts d’un paresseux, et tous l’ont sans doute découvert dans la mythique revue Fiction, qui a traduit et publié plusieurs de ses textes dans les années 1980. Et ceux qui veulent désormais étudier sa biographie en seront pour leurs frais. L’homme est né en 1922 et a fait paraître sa première nouvelle à 45 ans. Il en a écrit quinze en tout, parues au début des années 1980. Il est mort en 2006.

Quinze nouvelles en quatre-vingt-quatre ans. Il faut respecter les auteurs taiseux, peut-être se nourrissent-ils du silence (voir Salinger, Pynchon, etc.).

Commencer ce livre, c’est aussi se diriger lentement vers le diamant de Bob Leman, la nouvelle titrée Loob. Toutes les histoires qui précèdent ce petit chef-d’œuvre sont certes passionnantes. On y croise des vers géants télépathes polymorphes et parasites, des vampires plus clodos que bobos, des larves cannibales, des montagnards dégénérés immortels descendants des premiers colons. Tous ces monstres vivent cachés, reclus dans des caves et des réduits craspougnes, secrets refoulés loin des yeux de la bonne société industrielle qui fait tourner la cité de Sturkeyville. Mais Loob, qui apparaît dans l’avant-dernière nouvelle, est le plus beau et plus complexe des personnages du livre. Géant autiste et maltraité par une grand-mère infâme, habitant dans les bas-fonds de Sturkeyville, il vit enfermé dans son propre monde. Il faut dire qu’il est en contact avec plusieurs réalités temporelles et témoin de plusieurs époques. D’ailleurs, il est lui-même au cœur d’un crime qui a plongé la cité dans le chaos, soixante-quinze ans plus tôt. Il est à la fois l’innocence même et la courroie de transmission du mal, une thématique très présente dans la littérature fantastique américaine.

leman

Car c’est cela aussi que les contempteurs de la littérature « mauvais genre » oublient souvent, les romans d’horreur parlent de la réalité. « Cela fait soixante-quinze ans que la ville se meurt. Au tournant du siècle, elle est passée presque du jour au lendemain de la prospérité à la sénescence. Elle continue néanmoins de s’accrocher à la vie et au flanc de la montagne avec une ténacité apathique. Ses maisons délabrées abritent quelques centaines d’âmes qui subsistent grâce aux aides sociales. […] Les seuls commerces qui subsistent sont deux épiceries et un bar. L’école a fermé ainsi que toutes les églises sauf une. Cette bourgade sans espoir ni dignité n’existe plus que pour offrir un refuge à des êtres également sans espoir ni dignité. » Difficile de ne pas penser à ces bourgades décimées par la désindustrialisation, ces villes fantômes du nord des États-Unis ravagées par le chômage et les opioïdes et où prospèrent la violence et les inégalités. Et c’est peut-être là que Bob Leman se distingue de son maître Lovecraft. Si le style du nouvelliste a bien des points communs avec le maître de Providence (l’intérêt pour les montagnards dégénérés qui vivent à la marge de la société ou pour les monstres peu ragoûtants), il se distingue en maniant un style froid, non dénué d’ironie, et goûte moins le lyrisme macabre de son prédécesseur. D’où cette forme de « réalisme social » qui accentue le malaise à la lecture.

Mais le lecteur ou la lectrice peu adepte des vers géants télépathes peut se rendre tout de suite à la fin du livre pour lire la dernière nouvelle et la plus courte. Le titre à lui seul semble être un poème : Viens là où mon amour repose et rêve. L’inspiration de cette ultime histoire est plutôt à rechercher du côté d’Edgar Allan Poe. Car c’est bien à une histoire d’amour tragique et éternelle à laquelle nous avons affaire. La maison hantée est le réceptacle du mauvais sort d’un homme qui consume son amour jusqu’à la folie. Bob Leman prouve ici qu’il n’aimait pas seulement décrire des monstres mais que les histoires de revenants lui convenaient aussi.

Il faut donc saluer le choix des éditions Scylla de sortir de l’ombre un écrivain certes peu prolifique mais dont les histoires de magie noire d’encre nous interrogent sur un pays qui n’en finit pas de voir des monstres quand il se confronte à son histoire.

*

Bienvenue à Sturkeyville de Bob Leman, éditions Scylla, traduit de l’anglais par Nathalie Serval, 185 p., 20 euros.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Pour le cinquième été consécutif, l’équipe de Mediapart vous conduit sur les chemins de traverse de la lecture en vous faisant découvrir des livres que nous avons aimés, mais qui sont passés, pour une raison ou une autre, entre les mailles de notre filet éditorial.

Cette série « Au détour des livres » (à retrouver ici) accueille tout type de livres – des romans à la poésie en passant par les essais et la bande dessinée – publiés, traduits ou réédités au cours des douze derniers mois.

Nous faisons le pari, au travers de notre sélection, de donner un peu à voir qui nous sommes. Car l’ensemble des salarié·e·s qui fabriquent ce journal, et pas seulement sa rédaction, est invité à prendre la plume.

Nous espérons ainsi partager avec vous des chocs littéraires, des écritures singulières et des utopies poético-politiques. Retrouvez les précédentes éditions : celle de 2016de 2017de 2018 et de 2019.