Edna O'Brien, par-delà le bien et le mâle

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Lorsque, avec ensemble, la presse anglo-saxonne a salué la parution des Petites Chaises rouges comme une œuvre majeure (avec appel du pied pour le Nobel), Edna O’Brien, irlandaise, 84 ans, pas mal de prix littéraires à son actif, a sobrement commenté : l’était temps. De la lire, surtout, si ce n’est déjà fait.

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Les Petites Chaises rouges débute comme un de ces récits dans lesquels on se carre avec délice, tombée de nuit à Clooinoila, Irlande, arrivée d’un étranger, aboiements fous de chiens. Au pub, où sert Dara, cheveux-enduits-de-gel, où déboulent les filles au verbe cru, l’étranger fait de l’effet.

Ne pas se fier à ce classicisme apparent, le propos d’Edna O’Brien ne l’est pas, tout comme son enracinement revendiqué en Irlande n’est pas repli, mais ouverture sur le monde. D’entrée, le lecteur est averti. L’exergue évoque les 11 541 chaises rouges qui, en avril 2012, figurèrent, dans les rues de Sarajevo, les morts du siège. Les petites chaises représentaient les enfants : 643. Le lecteur a aussi pu lire une citation de Roberto Bolaño : « Un individu ne fait pas le poids face à l’Histoire. »

Edna O’Brien est une affranchie et, octogénaire ou pas, elle continue de l’être. Politiquement, intimement comme toujours. Native du comté de Clare – Irlande profonde, ferme familiale, mère autoritaire –, elle se sera d’abord affranchie par les études, la fuite vers Londres avec l’homme choisi, soit un Tchéco-Irlandais, écrivain de surcroît. Puis la publication de romans qui osent alors dire le désir féminin confronté aux archaïsmes, avec air salé et frondaisons.

Edna O'Brien, années 1970 © DR Edna O'Brien, années 1970 © DR

Ses livres ont immédiatement du succès et font scandale en Irlande, où ils seront interdits durant une décennie, d’autant que leur auteur est scandaleusement belle, reçoit chez elle aussi bien Robert Mitchum que Paul McCartney, parmi bien d’autres noms célèbres, que la presse anglaise énumère avec constance. Sensualité d’une écriture, le dit du désir, des conclusions romanesques souvent amères ; on salue le talent, mais elle demeure une sorte de déclassée culturelle ; elle a parfois droit à l’aimable condescendance dévolue aux femmes écrivains. Peut-être n’a-t-on pas prêté assez d’attention à sa réponse, quand on lui demandait ce qui lui avait donné envie d’écrire, à elle, la fille sortie d’une ferme : Portrait du jeune homme en artiste, de James Joyce, disait-elle. C’est seulement en 2009 que Dublin lui rend un hommage et qu’elle reçoit la plus haute distinction littéraire irlandaise pour l’ensemble de son œuvre, assortie de présidentielles excuses. Sans doute pensait-on la dame mûre pour un retrait du monde : c’est alors qu’elle a commencé à écrire Les Petites Chaises rouges, livre magnifique.

Les Petites Chaises rouges est un roman à double révolution qui mêle et télescope l’intime d’une brève histoire d’amour et l’Histoire tout court, à savoir la vie clandestine de Vlad Dragan. Le nom a été changé pour la bonne forme, il s’agit de Radovan Karadzic, premier président de la République serbe de Bosnie, dit « le Boucher des Balkans » (nous parlons ici, entre autres, du massacre de Srebrenica), recherché pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Condamné depuis à quarante ans d’emprisonnement par le Tribunal international de La Haye.

2009 : Dublin lui rend – enfin – hommage pour l'ensemble de son œuvre © DR 2009 : Dublin lui rend – enfin – hommage pour l'ensemble de son œuvre © DR

Fidelma, marchande de nouveautés en cale sèche depuis qu’une nouvelle autoroute permet au villageois d’acheter en ville, et qui est aussi une beauté, ne sait rien de tout cela. Elle voit ce que chacun voit à Clooinoila. Vlad, ce médecin tout ce qu’il y a d’alternatif, aux airs de pope, le catogan sur la nuque, fait, dit-on, des miracles. Même la nonne Bonaventure le clame. Fidelma à son tour ira le consulter, « pour les nerfs », et le diagnostic sera limpide. « “Au risque d’être brutal, Mrs McBride, il me semble… que ce que vous désirez, c’est un amant.” “Exact”, fit-elle surprise de sa hardiesse, l’imputant à cette soirée chaotique. »

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