Colloques de chats

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Rigolos ou grognons, indifférents surtout, les chats ont pris le contrôle d’Internet. Ils ne disent rien mais ils n’en pensent pas moins. Qu’est-ce que ce silence assourdissant peut bien vouloir dire quant à notre façon de communiquer à travers le réseau ?

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Internet en général et les réseaux sociaux en particulier sont saturés d’animaux en général et de chats en particulier. Est-il possible de comprendre quelque chose du réseau, de l’usage que nous en avons et de la manière dont l’un comme l’autre touchent à notre rapport au sens à partir de cette remarque d’évidence, mille fois formulée déjà ? Essayons toujours.

Pour commencer, il n’est pas mauvais de remonter un peu en arrière. Les animaux n’ont pas attendu qu’on invente Internet pour s’introduire au sein des flux d’images et de textes. À l’époque – pas si reculée – où les quelques minutes du zapping quotidien de Canal+ constituaient un rendez-vous à ne pas rater, il n’était pas rare qu’entre un extrait du JT et tel dérapage en direct vienne benoîtement s’intercaler un commentaire, ou plutôt un anti-commentaire animalier. Le procédé avait également cours lors de la rétrospective annuelle. Au milieu des événements, des drames et des gags, parmi toutes les images « datées » qui avaient fait l’année, venaient ainsi s’insérer, ici ou là, l’œil las d’une vache, le jappement d’un chien ou le bain paisible d’un hippopotame.

Sur Facebook... © DR Sur Facebook... © DR

Il n’est pas utile de remonter plus loin encore, au cinéma soviétique en général et aux films de Sergueï Mikhailovich Eisenstein en particulier, pour s’aviser de la manière dont, dès qu’il y a succession ou mise en série d’images, la présence animale se trouve comme spontanément, nécessairement requise. Et plutôt deux fois qu’une. Elle est requise comme ce qui, par excellence, est disponible pour prendre place au sein d’une chaîne signifiante. L’animal est docile. C’est docilement qu’il vient confirmer le caractère opératoire et même irrésistible d’un enchaînement. De son silence il est possible et même facile de tirer le discours, la relance ou le commentaire qu’on souhaite. Parce qu’il ne dit rien, l’animal se laisse parler à l’envi.

Mais sa présence est également requise au titre de ce qui, justement par son mutisme et sa docilité à paraître, vient dénoncer l’arbitraire, sinon la brutalité qu’il y a dans le simple fait d’enchaîner des images. L’animal signifie alors rappel. Il résume un autre état de l’image, antérieur peut-être, où chacune ne vaut à l’inverse que pour elle-même, à la fois murée et souveraine dans son silence, rétive à toute mise en réseau. Parce qu’il ne dit rien, l’animal vient toujours introduire un peu de vacance ou d’absence – comme un doute – au sein du langage.

Les fils d’actualité et les time-lines de Facebook, de Twitter, d’Instagram et d’ailleurs ne fonctionnent pas autrement. Cela fait maintenant plus d’une décennie que les réseaux sociaux ont pris l’habitude de légender les images d’animaux afin que celles-ci s’accordent avec plus ou moins d’esprit aux événements ou aux humeurs du jour. En même temps, l’illisibilité des mines félines – exception faite du célèbre chat grognon, le grumpy cat – vient couper le flux des informations et des photos pour murmurer : « Pause ». Chaque fois que l’animal paraît, c’est également pour dire – et d’autant mieux que ce dit n’en est pas un – qu’avant d’être un maillon accroché à d’autres, une image a le droit d’être seule. Et pour dire que cette solitude n’est nullement vouée à être un manque. Chacun le sait : n’importe quelle image d’animal est complète et même en quelque sorte parfaite, définitive.

La joliesse des bêtes, leurs bêtises, leurs exploits ou au contraire leurs attendrissantes gaffes s’apparentent en ce sens à une interpellation. Au plus large, celle-ci concerne la présence de la nature au sein de la machine, elle concerne le rapport des hommes et des bêtes, elle concerne le sort que les premiers font subir aux secondes. Il n’aura échappé à personne que notre époque, celle des réseaux sociaux, est aussi celle qui a vu croître la dénonciation des conditions d’élevage et la défense d’une alimentation non carnée : quelqu’un, un jour, devra se pencher sur le caractère à la fois incongru et nécessaire de cette coïncidence entre mise en réseau des bêtes et lutte pour leur libération.

Reste qu’il serait très exagéré de soutenir que l’interpellation animale possède à tout coup un accent politique. Un antispéciste ne se cache pas derrière le moindre post de chaton faisant des roulades, ou câlinant un canari, ou se battant avec une peluche devenue soudain son meilleur ennemi, ou se laissant indolemment caresser, les griffes en éventail. Mais l’interpellation est là. Le long des fils d’actualités privées et publiques, l’animal nous appelle. Et cet appel est d’autant moins facile à éluder qu’il reste muet.

Ne faudrait-il pas dire alors que c’est de l’appel même du silence qu’il s’agit ? Il est vrai qu’à bien y regarder, c’est peut-être là ce qu’il y a de plus frappant dans les réseaux sociaux. Non pas leur vacarme mais, précisément, leur silence – ce silence des espaces infinis de l’Internet, où tant d’interrogations sont formulées qui demeurent sans réponse, tant de mains tendues vers lesquelles aucune autre main ne se tend à son tour. En effet, la multiplication des paroles et des slogans, des sollicitations et des cris ne crée pas un bruit de fond sans laisser en même temps ouverte, le plus souvent, la question de savoir de quelle manière, à qui et pourquoi ces paroles et ces slogans, ces sollicitations et ces cris sont adressés. Adressés au monde en général et adressés à quelqu’un en particulier.

Quiconque fait défiler sa time-line voit s’accumuler en une poignée de secondes davantage d’informations, de citations, de plaisanteries qu’il n’est possible d’en digérer en une semaine. Et de l’autre côté, si je puis dire, quiconque a un compte Twitter ou Facebook – voire les deux, cette folie – sait bien que le plaisir ne débute véritablement qu’à partir du moment où l’on introduit une dose d’incertitude dans l’adresse. Il ne suffit pas de dire qu’en ces lieux on ne s’exprime qu’en assumant le risque de parler dans le vide, de n’être pas entendu. Il faut dire aussi qu’on n’y parle qu’à partir du moment où l’on assume de transformer ce risque en jeu. Et il faut dire encore : à partir du moment où l’on commence à jouir de ce jeu plutôt qu’à pâtir de ce risque.

Chacun est-il en somme conduit, moitié prudence et moitié délice, à adopter un indéfinissable sourire de chat ?

L’ambiguïté est là, en tout cas, « structurellement » là. Qui, par exemple, serait assez malin pour dire à quel type d’énoncé appartient un statut Facebook ? Pour dire comment cela s’écrit et comment cela doit être lu ? À proprement parler, ce n’est jamais un statut, cette chose fixe ; presque toujours c’est bien davantage un envoi, une bouteille à la mer. Ce peut être, en effet, aussi bien un cri du cœur qu’une citation, une question posée à la cantonade qu’un message crypté que seuls de rares élus sauront lire, une déclaration au premier degré qu’une antiphrase, une pensée qu’il est urgent de confier qu’une hypothèse à laquelle on ne croit pas sérieusement mais dont on ressent le besoin de se « débarrasser ». De même un retweet ne vaut-il pas forcément approbation. De même un like peut-il être ironique ou cassant. De même le partage d’une publication peut-il signifier l’inverse de ce qu’il paraît dire. Etc. 

Tant qu’il y aura des chats, on aura la certitude qu’une part de mystère continue de loger au cœur du foyer, on sera autorisé à croire que le plus énigmatique n’a pas renoncé à habiter – avec – le plus familier. Il pourrait en être de même avec les réseaux sociaux. Le fascinant en eux tient à ce qu’ils incarnent un état du langage où la transparence vient buter contre l’obstacle, où l’enchaînement fait jeu égal avec la solitude et où la parole doit, de temps à autre, s’incliner devant le mutisme.

Une blague connue les compare à l’Égypte ancienne, au motif peu contestable que ce sont des endroits où l’on écrit sur les murs et où l’on vénère les chats. Rien ne paraît ici, en effet, qui, étant clair, ne soit en même temps chiffré, sinon indéchiffrable. Et le mélange à la fois immémorial et inédit d’écriture et d’image qui définit Facebook ressemble moins à de la communication qu’à un retour d’archaïsme ou d’héraldique, avec ses blasons et ses totems, ses divinités et ses couleurs, ses secrets surtout.

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