Se réapproprier l’avenir du journalisme

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Comment, à l’heure des fake news et de l’insuffisance du fact checking, réinventer un journalisme de qualité et de proposition?

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Alice Géraud est la co-directrice de la rédaction des Jours, site d’information lancé l’an dernier par une équipe de journalistes ayant fait le choix de quitter le quotidien Libération. C’est notamment sur ce site qu’a été publiée la série d’articles ayant donné lieu à l’ouvrage Les Revenants, du journaliste David Thomson, qui vient de recevoir le prix Albert Londres.

Elle repère la possibilité d’un avenir du journalisme sans journaux – sans journaux ne veut pas dire nécessairement sans papier (quoique la disparition du papier, au moins pour les formats d’information quotidiens, paraisse inéluctable, pour des raisons économiques, écologiques et d’évolution des usages) –, mais pas sans rédaction, pas sans cette intelligence collective qui, par ses choix (les sujets qui seront traités et ceux qui ne le seront pas), par sa hiérarchisation de l’information, donne du sens à l’actualité.

Le journalisme de qualité – celui qui produit de l’information en toute indépendance – est, en effet, le fruit d’un travail collectif, pas seulement le travail collectif de plusieurs journalistes, mais celui de toute une entreprise de presse. Une entreprise dont le cœur d’activité est d’informer, en se fondant sur une rédaction et un système de diffusion/promotion/vente de l’information soumis à une déontologie qui n’altère ni ne compromet le journalisme produit par la rédaction. Cet exercice d’équilibre est aujourd’hui compromis par une crise de la presse polymorphe et plurifactorielle, où se mêlent des considérations économiques et politiques et la difficulté de briser les différents obstacles mis en place par la communication officielle ou les réflexes incrustés du journalisme de commentaire ou de révérence.

Les effets de cette crise sont connus : le développement d’une information low cost, uniformisée, voire moutonnière, où l’urgence, le sensationnalisme ou la recherche de buzz vont primer le contenu. Les genres du journalisme, tels l’enquête ou le reportage par exemple, qui prennent du temps, de la place et coûtent à produire, sont délaissés pour privilégier un journalisme de desk, usant et abusant des fils d’informations fournies par les agences de presse et accouchant, in fine, de productions interchangeables. Ce modèle de journalisme correspond à un modèle économique, celui de la gratuité, c’est-à-dire, la gratuité n’existant pas, celui de la publicité. Pour se vendre, ce journalisme doit susciter du clic, donc du flux. Il doit être rapide, pour ne pas dire instantané. La hiérarchie de l’information se fait de moins en moins suivant des critères de choix éditoriaux. Les arbitrages de ce collectif qu’est une rédaction deviennent secondaires. Et ce d’autant plus que la diffusion du journalisme passe de plus en plus par les réseaux sociaux et par les plateformes de diffusion de l’information que sont Google News et, de plus en plus, Facebook, Twitter, Apple. Autrement dit, on assiste à une forme de vente à la découpe des propositions éditoriales de chaque média, article par article : plateformes et algorithmes décident ce qui est mis en avant ou pas et redessinent une nouvelle hiérarchie de l’information, un nouveau paysage d’actualité.

Dans cet univers de pensée atomisée puis recomposée par des machines, la place du journaliste et du journalisme risque de devenir marginale. La dictature des algorithmes pourrait, comme elle le fait déjà sur les réseaux sociaux, enfanter un journalisme uniquement de réassurance, fonctionnant en bulles fermées dans lesquelles chaque lecteur lit ce qu’il est censé avoir envie de lire, dans des formats d’écriture imposés. Or, le journalisme ne peut fonctionner aux likes.

Un des enjeux pour le journalisme de demain ou d’après-demain est donc de réimposer la possibilité d’une proposition, d’une invention éditoriale : ses propres choix, son propre agenda, ses propres formes de narration et d’écriture. Un archipel de publications ou de propositions, qui vont des collectifs internationaux de journalistes d’investigation (comme on l’a vu lors des « Panama Papers » ou des « Football Leaks ») à différents médias libres et indépendants, tente donc de penser l’information « d’après-demain ».

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