A Cannes. Desplechin en mode redite

Par

Présenté à Cannes, Trois Souvenirs de ma jeunesse sort mercredi 20 mai en salles. Arnaud Desplechin revient: sur le passé de deux personnages de Comment je me suis disputé, Paul et Esther; et dans les pas de son propre cinéma. Un retour aux sources ? Une cure de jouvence ? Une redite, plutôt, qui invite à se demander dans quel cercle d'histoires aime à tourner le cinéma français.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

3 SOUVENIRS DE MA JEUNESSE Bande Annonce © FilmsActu

Le nouveau film d’Arnaud Desplechin a déjà fait beaucoup parler de lui. Alors que, jusque-là, la plupart des longs métrages du cinéaste avaient été sélectionnés en compétition, Trois Souvenirs de ma jeunesse a finalement été écarté de la short list de Thierry Frémaux. Est-ce parce que la sortie ayant été calée de longue date au 20 mai, Frémaux a eu la désagréable impression que son avis ne comptait pas ? Ou le sélectionneur a-t-il simplement préféré, comme il l’a dit ici et là, renouveler la présence française en compétition, où font leur entrée cette année Stéphane Brizé (La Loi du marché) et Valérie Donzelli (Julien et Marguerite) ?

Le rapatriement in extremis de Trois Souvenirs de ma jeunesse au sein de la Quinzaine des Réalisateurs d’Édouard Waintrop n’a en tout cas nui en rien à une réputation déjà excellente, notamment alimentée par ceux, nombreux, ayant pu le voir à Paris. La rumeur était bonne, elle n’est devenue que meilleure. Waintrop a parlé du « film français de l’année », et la presse semble en être tombée d’accord dans sa quasi-totalité. Après l’accueil tiède de Jimmy P., celui de Trois Souvenirs de ma jeunesse semble unanime dans l’enthousiasme et dans l’admiration. Le film proposant en outre un récit fidèle à son titre, à la fois mélancolique et enlevé, placé sous le signe de la mémoire et des élans propres aux premières fois, c’est à une (re)montée en grâce de Desplechin que l’on assiste.

Je voudrais faire valoir un point de vue différent. Mon sentiment est au contraire que ce film-ci est le moins fort d’une œuvre riche, et qu’on y sent passer non pas le souffle de la jeunesse mais un essoufflement. J’ai beaucoup défendu Arnaud Desplechin par le passé, aux Cahiers du cinéma puis ici même, au moment de la présentation de Jimmy P. en compétition officielle il y a deux ans. C’est donc sans a priori négatif ni plaisir du contre-pied que je m’apprête à faire le contraire. Il ne s’agit pas de témoigner d’une déception, comme on parle volontiers – un peu facilement – de déception amoureuse devant une œuvre autrefois aimée. Il s’agit de tenter un bilan à la faveur d’un film qui, justement, propose à la fois des prémices et une récapitulation.

De Trois Souvenirs de ma jeunesse, l’on sut d’abord que ce serait une façon de préquelle à Comment je me suis disputé (« ma vie sexuelle »), montré en compétition à Cannes il y a dix-neuf ans. L’adolescence et la rencontre de Paul et d’Esther, une dizaine d’années avant que l’on ne retrouve le premier en professeur de philosophie en banlieue parisienne et la seconde en aspirante traductrice, et avant que l’un et l’autre ne traînent leur histoire d’amour derrière eux. Comme le vestige d’une aventure qui fut belle et neuve mais qui, avec les années, est devenue un boulet. C’est à ce temps du beau et du neuf que retourne Trois Souvenirs de ma jeunesse. Esther et Paul y font connaissance tandis qu’elle est au lycée à Roubaix et que lui fait la navette entre la ville natale de Desplechin et Paris, où il étudie l’anthropologie.

Le spectateur familier du cinéaste repère bien vite des incohérences dans la continuité supposée entre les deux récits, celui de Trois Souvenirs de ma jeunesse et celui de Comment je me suis disputé. Si l’on en croit le film de 2015, Paul et Esther n’ont par exemple jamais habité ensemble à Paris, ni le premier été étudiant en philosophie. L’épisode russe inaugural et sa tonalité d’espionnage évoquent davantage La Sentinelle, et avec eux l’incident à la douane et la nomination auprès du Quai d'Orsay de Paul Dedalus, à qui Mathieu Amalric prête par intermittence sa silhouette bientôt cinquantenaire, afin de narrer les trois souvenirs annoncés.

Avant et après se mélangent donc, flashback et flashforward, tout comme se mélangent des thèmes qui renvoient à d’autres films, le désamour de la mère à Un conte de Noël, la dépression à Rois & Reine, Roubaix et ses pierres à l’inflexion générale d’une œuvre qui n’a cessé avec le temps de s’éloigner de Paris pour retourner vers ses origines à la fois géographiques et mythologiques.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous