Les grèves de 1947, effacées de la mémoire nationale

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Du 10 novembre au 9 décembre 1947, la France connaît le conflit ouvrier le plus sanglant depuis la Commune. L’historien Robert Mencherini tente, dans Guerre froide, grèves rouges, de comprendre l’amnésie face à ce mouvement.

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Un mois de grève, du 10 novembre au 9 décembre ; des dizaines de morts ; un pays au bord de l’explosion, avec des accusations croisées de coup d’État imminent entre gaullistes, socialistes et communistes. Et pourtant un quasi-oubli, hormis dans quelques cercles militants. On a célébré les grèves de 1936, on s’apprête à célébrer celles de 1968, mais celles de l’automne 1947 restent absentes de la mémoire nationale, sans doute parce que trop clivantes. Saluons donc l'initiative des éditions Syllepse de rééditer, dans une version actualisée, Guerre froide, grèves rouges. Les grèves « insurrectionnelles » de 1947 de l’historien Robert Mencherini. Paru pour la première fois en 1998, ce livre reste la seule étude de fond sur les événements français de l’automne 1947. Une preuve de plus que ces derniers dérangent.

Mencherini est provençal, et spécialiste de l’histoire du mouvement ouvrier dans les Bouches-du-Rhône. La précision est importante. Car c’est à Marseille que commence le mouvement. L’étincelle ? L’arrestation de quatre militants communistes ayant refusé de payer leur ticket de tramway dans le cadre d’une campagne contre l’augmentation de son prix. Les poudres ? Les pénuries et les difficultés de ravitaillement. Trois ans après la Libération, elles affectent toute la France, mais sont particulièrement intenses à Marseille, comme elles l’avaient été sous l’Occupation. S’y ajoute un épisode politique local : aux élections municipales d’octobre 1947, le maire communiste de Marseille, Jean Cristofol, est battu de justesse par Michel Carlini, candidat du Rassemblement du peuple français (RPF), la formation que vient de créer le général de Gaulle. Carlini s’est appuyé sur les réseaux mafieux corses qui tiennent en partie la ville, et gangrènent son administration. À l’occasion d'une manifestation pour la libération des quatre cégétistes, Carlini est très vivement pris à partie. Puis la foule se dirige vers les bars interlopes du centre-ville, de notoriété publique liés au crime organisé, dans l’intention de les saccager. Les mafieux se défendent. Un jeune ouvrier communiste, Vincent Voulant, meurt sous leurs tirs. C’est la première victime de ce long conflit, le plus sanglant qu’ait connu la France depuis la Commune.

Lors des obsèques de Voulant, le 14 novembre, les trois quarts des salariés marseillais sont en grève. Quelques jours plus tard, le mouvement s’étend aux mines du Pas-de-Calais. Puis aux métallurgistes parisiens, au bâtiment, aux cheminots. Les instituteurs du département de la Seine, fait sans précédent dans une profession habituée à respecter la continuité du service, entrent en grève illimitée. Les écoles sont fermées, et le métro s’interrompt parfois du fait des arrêts de travail dans les centrales électriques. L’ambiance dans les usines en grève est des plus tendue. « On se méfie des provocateurs, on a reçu de telles leçons depuis juin 36. J’ai toujours été accompagné d’un responsable à brassard, et plus de dix fois on nous a demandé nos papiers, on a vérifié “l’ordre de mission”. Méfiance également à l’égard des possibilités, des hasards, de l’éventuelle bataille », écrit le journaliste et écrivain Roger Vailland dans un reportage (Action, 26 novembre 1947) sur la citadelle ouvrière de Boulogne-Billancourt. Le président du Conseil, le socialiste Paul Ramadier surnommé « Ramadier-la-vie-chère » par les grévistes qui placent l'amélioration du ravitaillement au cœur de leurs revendications, démissionne. De sociale, la crise devient politique.

Depuis la Libération, démocrates-chrétiens du Mouvement républicain populaire (MRP), socialistes de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et communistes gouvernaient ensemble. Mais depuis mai, ces derniers ont été évincés du gouvernement. Léon Blum, l’homme du Front populaire, tente de succéder à Ramadier mais échoue à trouver une majorité à la Chambre. C’est finalement le MRP Robert Schuman, qui devient président du Conseil le 24 novembre. C’est la première fois depuis le départ du général deGaulle du gouvernement en janvier 1946 que la présidence du Conseil échappe aux socialistes. Bref, le pays vire à droite.

Carte d'adhésion à la CGT en 1947 Carte d'adhésion à la CGT en 1947
La fin des grèves se fait plus violente encore. Et d’une violence souvent fratricide. Faut-il ou non reprendre le travail ? Au sein de la CGT, qui compte alors six millions de syndiqués, et mène le mouvement, les avis sont divergents. La majorité, philocommuniste, défend la poursuite de la lutte. La minorité, regroupée dans la tendance Force ouvrière, appelle à compter du 26 novembre à la reprise du travail. On en vient aux insultes, aux mains, entre travailleurs. Et la police, qui use pour la première fois de gaz lacrymogènes, combat les manifestations ouvrières avec un mélange de violence et de maladresse. Mal équipés de casques qui ne protègent pas la nuque et de vareuses étroites, gendarmes et CRS distribuent les coups de crosse. Les blessés se comptent par dizaines parmi les manifestants, et parfois les morts, comme à Valence le 3 décembre, lorsque les forces de l’ordre, dépassées par une manifestation visant à occuper la gare, usent de leurs armes à feu. La nuit précédente, le Paris-Tourcoing a déraillé à la suite d’un sabotage des voies ferrées, faisant 16 morts.

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