La rentrée littéraire de septembre 2019 (6/25)

Avec le premier roman de Marin Fouqué, le 77 est dans la place

Le premier roman de Marin Fouqué, 77 (Actes Sud), s’attarde là où l’on ne s’arrête pas : en Seine-et-Marne, dans un abribus, sous la capuche d’un jeune homme. Il confirme qu’un nouveau genre est en train de s’inventer, celui du roman périurbain, après Fief de David Lopez et Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu.

Lise Wajeman

21 août 2019 à 12h52

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Ce titre, d’abord : 77, on ne sait même pas ce que c’est. Deux chiffres qu’on ne sait pas lire, parce qu’on ignore qu’il faut les faire claquer : « 77, c’est le département. Ça se revendique. C’est quelque chose. Plus grand que le 93, même, le 77. On ne dit pas soixante-dix-sept. On dit sept-sept. Comme une salve qui briserait le silence. C'est important, ici, le silence. Il est partout. Au loin, le ronronnement de la nationale, le chant du tracteur, parfois, les pylônes électriques comme des cigales, toujours, et çà et là, des aboiements de chiens. »

Le 77, cet endroit sans identité propre, ni hautain comme le 75, ni teigneux comme le 93. La Seine-et-Marne, la France périurbaine sur 6 000 km2, vient de trouver son roman. Un premier et très beau livre.

Un roman en une journée qui pète. Pourtant, c’est une journée de glande, sous l’Abribus, après le passage du car de ramassage scolaire, dans lequel il – il n’a pas de nom – n’est pas monté. Plutôt que de s’embarquer avec les autres, la fille Novembre, le grand Kevin, Enzo le traître, dans la circulation quotidienne qu’impose cette vie entre la ville et la campagne, il reste. Il reste à regarder les voitures, fumer des pétards, observer le paysage et penser à sa vie.

77 est un premier roman, donc un roman d’initiation, comme il se doit. Son auteur, Marin Fouqué, vient lui aussi du 77, « une zone où rien ne se passe et où personne n’arrive, pas assez vive et pas totalement morte, quelque part au croisement exact entre le bitume et la boue », explique-t-il (lire ici).

Tout s’y jouera dans l’entre-deux, c’est-à-dire dans le passage. Si le héros ne bouge pas de dessous l’Abribus, c’est qu’il a d’autres trajets – intérieurs – à accomplir, pour aller de l’enfance à l’âge adulte, quitter les normes imposées pour rencontrer les désirs qu’on se choisit, faire quelque chose de son « corps de lâche et [s]a gueule fine », cesser d’être relégué au rang des victimes, sans aspirer pour autant à devenir un dominant.

Dévier de la route tracée par avance demande un courage infini, celui d’affronter le vide et le silence du 77, mais aussi son propre vide et son propre silence : « Au matin, adossé à la paroi de l’abri, j'ai compris. J’ai compris qu’entre ces trois murs et le marron, il y avait le plein. C’est-à-dire le vide, mais assumé, encaissé, regardé bien en face, bien droit dans les yeux, comme un chien mate sa proie. »

Marin Fouqué. © Safia Bahmed-Schwartz

Marin Fouqué vient d’ailleurs – cet ailleurs n’est pas seulement géographique : il vient de la poésie contemporaine, du rap, de la performance (voir des vidéos ici et ). Toute sa prose s’en ressent : elle pulse au rythme du passage des voitures, portée par la variation mélodique des souvenirs.

Ce n’est pas un récit qui déplie un paysage, mais un paysage qui s’épanouit en un récit, en une vibration qui aspire à devenir cri : « Le silence du 77, il devient insoutenable la nuit. La nationale qui retient son souffle et les pylônes qui grésillent comme une main posée sur une plaque allumée. Haute tension. On attend le cri. D’ailleurs seuls les chiens dans leurs enclos ont parfois le courage de lui tenir tête à ce silence, lui montrer les crocs. »

Il est toujours émouvant d’assister à une naissance. Éclosion d’un écrivain et apparition d’un territoire. La littérature française est en train de s’inventer un nouveau genre : celui du roman périurbain, qui n’est ni l’épopée des cités trash, ni l’élégie morne de la vie rurale. C’est le lieu de notre modernité. On ne peut que l’avoir compris à l’issue des mouvements sociaux de l’hiver dernier. 

Mais cela, la littérature l’avait compris avant déjà. En 2017 paraissait Fief, de David Lopez, sur une petite bande « entre la banlieue et la campagne » (lire ici l’article d’En attendant Nadeau) ; à l’automne 2018, Nicolas Mathieu avait obtenu le prix Goncourt pour Leurs enfants après eux, récit d’adolescences dans un bled désindustrialisé de l’est de la France. À certains égards, 77 de Marin Fouqué, qui paraît cette rentrée chez le même éditeur, constitue son petit frère.

Ces romans partagent une même capacité de rendre tangibles, sensibles, des vies si proches et si lointaines : des vies contemporaines qui pourtant sont longtemps passées sous les radars. Des vies qui ne constituent pas seulement des objets d’études pour géographes ou sociologues, mais trouvent avec ces livres des voix propres. 77 résonne comme un chant qui frappe et qui impose d’être entendu.

« Il avait dû mettre cette histoire quelque part dans la terre. Il avait même dû la mettre assez profond pour qu’elle ne remonte plus jamais à la surface, même lorsqu’on la retourne avec des machines. Moi, je n’ai jamais su faire ça : mettre bien profond sous terre. Ça remonte toujours. »

* * *

Marin Fouqué, 77, Actes Sud, 224 pages, 19 €.

Lise Wajeman


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