Histoire Entretien

Marc Ferro: «J’ai voulu être historien, depuis toujours»

Né en 1924 à Paris, Marc Ferro est décédé dans la nuit du 21 avril. Mediapart l’avait longuement rencontré en juin 2017, à l’occasion du centenaire de la révolution d’Octobre. Entretien audio et écrit dans lequel il retrace un itinéraire intellectuel hors norme, sa passion pour la Russie, pour le cinéma et ses engagements anticolonialistes.

François Bonnet et Antoine Perraud

22 avril 2021 à 15h52

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L’historien Marc Ferro est mort des suites de complications liées au Covid-19, dans la nuit du 21 avril, à son domicile de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). Né en 1924, il était âgé de 96 ans. Mondialement reconnu pour ses travaux sur la révolution russe, la colonisation, les guerres du XXe siècle, auteur prolifique – 65 livres en tout –, Marc Ferro était également un passionné de cinéma.

Appelé par Fernand Braudel pour diriger La Revue des Annales, il avait créé le courant « Cinéma et histoire » qui incitait à traiter images et films comme des sources précieuses. C’est cette passion pour le cinéma qui le fera découvrir au grand public. Sur La Sept à partir de 1989, puis sur Arte à partir de 1992 et jusqu’en 2002, son émission « Histoire parallèle » va croiser et comparer les images d’archives.

En 2017, Mediapart avait fait de Marc Ferro le « quinzième personnage » d’une série de portraits « Vies en révolution » publiés sur notre site à l’occasion du centenaire de la révolution d’Octobre, puis rassemblés en un livre paru aux éditions Don Quichotte. Marc Ferro avait gentiment accepté d’en réaliser la postface sous la forme d’un long entretien que nous avions eu à son domicile le 22 juin 2017.

Son itinéraire, qui le mène à s’intéresser à la révolution russe, n’est pas sans écho avec les quelques destins exceptionnels de révolutionnaires russes que nous avions racontés dans cette série. Il n’a que cinq ans lorsque son père meurt en 1929. Sa mère est modéliste dans une maison de haute couture à Paris. Juive, elle est aussitôt menacée par le régime de Vichy, arrêtée et mourra en déportation. Marc Ferro a pu être envoyé en zone non occupée, à Grenoble. Lycéen puis étudiant, il entre en contact avec les réseaux de la Résistance puis gagne le grand maquis du Vercors, avant de participer à la libération de Grenoble.

C’est ensuite l’Algérie, un poste d’enseignant à Oran dès 1948 et la découverte des luttes anticoloniales. L’esprit de résistance et de liberté n’aura jamais quitté Marc Ferro. Ancré à gauche, mais jamais encarté dans un parti, il voit ses multiples combats pour l’émancipation algérienne se prolonger, une fois rentré à Paris, par la découverte de la révolution d’Octobre. Marc Ferro avance en franc-tireur. Souvent dédaigné par les chercheurs et universitaires français – il n’a pas l’agrégation, pensez donc ! –, souvent ignoré d’une institution universitaire figée.

Est-ce cette position marginale ? Ses travaux sur Octobre 1917 peuvent se voir comme une autre révolution, historiographique celle-là. En 1967, paraît en deux volumes la première version de sa thèse La Révolution de 1917 : la chute du tsarisme et les origines d’Octobre; Octobre : naissance d’une société.

Très schématiquement, que dit Ferro ? Que la révolution n’est pas le coup d’État réussi d’une avant-garde prolétarienne emportée par le parti bolchevik d’un Lénine visionnaire. C’est toute une société, celle d’un empire tsariste à l’agonie, qui est en effervescence, en ébullition : les soldats bien sûr, ceux qui sont envoyés sur les champs de mort de la Grande Guerre ; les paysans ensuite, écrasés par les grands propriétaires terriens ; les femmes également, véritable avant-garde du peuple ouvrier des villes.

Loin des récits officiels communistes, tout aussi éloigné de la chronique événementielle, Marc Ferro fait surgir la société russe, ses bouleversements, ses traumatismes, ses profondeurs. Et, autre révolution historiographique, il utilise pour cela les images, les films d’actualités de l’époque, le cinéma. Ce premier livre, qui sera suivi de nombreux autres, devient très vite le livre de référence pour comprendre les complexités des processus à l’œuvre de février à octobre/novembre 1917.

Lors de notre rencontre, en juin 2017, Marc Ferro nous avait raconté son entrée dans la Résistance à Grenoble, dans un réseau dirigé par une jeune lycéenne, Annie Kriegel, née Becker, elle aussi future historienne et spécialiste du communisme. Il avait également détaillé ses engagements anticolonialistes à Oran, la création du mouvement Fraternité algérienne, sa rencontre avec Guy Mollet, puis expliqué pourquoi c’est bien la situation algérienne qui l’avait conduit à s’intéresser à la révolution russe. Ces thèmes sont à écouter dans l’enregistrement audio ci-dessous :

© Francois Bonnet

Historien multicarte, Marc Ferro ne s’était jamais éloigné de la Russie. L’un de ses derniers livres, publié en 2017 chez Tallandier, s’appelle Les Russes, l’esprit d’un peuple. Dans l’entretien écrit qui suit, il explicite ses recherches et ses passions russes.

De 1948 à 1956, vous êtes enseignant à Oran, puis vous rentrez à Paris. Qu’est-ce qui vous incite alors à travailler sur La Russie et tout particulièrement sur la révolution d’Octobre-17. Vous avez écrit : « Je n’avais aucune raison de m’y intéresser. Si ma mère y est née, je ne l’ai su qu’en 1945 et le pays pour lequel je me suis d’abord passionné est l’Algérie. » Alors pourquoi basculez-vous dans l’étude du monde russe et soviétique ?

J’ai toujours voulu être historien. Depuis toujours. C’était une vocation. J’ai beaucoup milité à Oran, on m’avait même un temps proposé de devenir le député de la gauche. Ce que je voyais depuis l’Algérie, c’est que toute une population métropolitaine ne comprenait rien à ce problème de l’Algérie dont je maîtrisais bien les données, de par ces années d’engagement.

Alors, je me suis dit qu’un beau sujet de thèse serait de savoir comment les opinions avaient compris la révolution russe. Je connaissais les versions communistes, trotskystes, etc. de cette révolution… Tout cela était très débattu mais chercher et analyser, voir comment cette révolution avait été vécue, comprise, racontée dans les journaux, cela m’a semblé un très beau sujet.

La Russie est ainsi venue, non pas en fraude, mais en écho avec ce que j’avais vécu en Algérie. J’ai proposé ce thème à Pierre Renouvin, qui était mon maître en quelque sorte. Il m’a dit : « C’est un bon sujet mais, évidemment, avant d’étudier l’opinion dans la révolution russe, il faut connaître la révolution russe ! Et, du coup, il faut apprendre le russe ! » J’ai dit « bien sûr, bien sûr… », et voilà comment cela a débuté.

Un mépris des pairs

Dans ce tournant des années 1950 et 1960, il n’y avait pas vraiment de livres de référence sur cette révolution. Et dans le même temps, il y avait une domination du PCF dans les milieux intellectuels. Comment avez-vous procédé ?

Oui, il y avait une domination du PCF maximale, et rien en face. Je connaissais les deux gros volumes de Trotsky sur la révolution russe. Je savais qu’il y avait des conflits d’interprétation qui rodaient. Quand je débute, le débat se concentrait sur quelques questions. Staline est-il la continuité de Lénine ou est-ce une rupture ? Commençait à émerger cette idée que pour comprendre le communisme, il fallait passer par le totalitarisme – ce sont les travaux d’Hannah Arendt. Et la question qui se posait le plus était : est-ce que la révolution était inéluctable ou a-t-elle été un accident ? 

Et dans le même temps, vous faites partie d’une jeune génération d’historiens qui va se lancer dans des recherches sur le communisme soviétique. Il y a Pierre Broué, Alain Besançon, Hélène Carrère d’Encausse et bien d’autres.

Moi, à l’époque, je me vivais un peu comme un intellectuel clochard… parce que j’avais échoué à l’agrégation. Mais j’avais quand même de bons amis qui m’encourageaient. C’était François Châtelet, le philosophe, ensuite Jean-François Lyotard et d’autres.

Et puis voilà qu’un jour, je passe rue Monsieur Le Prince et je vois « Séminaire des hautes études en sciences sociales ». Le thème : le réformisme musulman en Orient. Je rentre, il y avait une vingtaine de personnes, dont Carrère d’Encausse d’ailleurs. La conférence se passe et ensuite la présidente se tourne vers l’assistance et me lance : « Et vous, Monsieur, qu’est-ce que vous en pensez ? » Alors bien sûr, toute la problématique algérienne m’est venue : réformisme, révolution, droit individuel, droit collectif, identité. Cela correspondait pour une bonne part à ce qui s’était passé dans l’empire russe avant 1905. Et voilà que la présidente s’enthousiasme de mon intervention ! À la sortie, je demande : qui c’est cette dame ? Il s’agissait de Ruth Fischer, l’ancienne dirigeante du parti communiste allemand, celle-là même qui a fait le discours à la mort de Lénine.

Donc, je suis parti regonflé, je me suis senti moins vulnérable vis-à-vis de tous ceux qui travaillaient sur le communisme et qui me regardaient un peu de haut. La caution de Ruth Fischer, cela comptait encore à l’époque, a balayé tout cela. Et on m’a d’ailleurs nommé secrétaire des Cahiers du monde russe et soviétique, où j’ai fait un article sur la politique des nationalités du gouvernement provisoire. Je basculais non plus dans l’histoire de l’accueil de la révolution, de son interprétation, mais dans l’étude même de la révolution que j’abordais, d’une certaine façon, par le problème colonial. C’est comme cela que j’ai débuté.

Et puis, il y a la rencontre avec l’équipe de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) qui va vous permettre d’asseoir ces premières recherches.

Oui, c’est ce que j’appelle mes « petits débuts », c’est en 1961. Il y a là Hélène Miakotine – son nom de jeune fille –, elle s’appelle Hélène Kaplan, et qui était pour moi comme une grande sœur. Elle m’a pris un peu sous sa protection. D’abord, elle m’aidait sur les textes russes, puisque j’apprenais le russe au fur et à mesure. J’avais fait un article sur la naissance des soviets et elle avait vu que j’avais bien compris la grammaire et le paysage des partis en Russie, ce qui était particulièrement complexe. Son père avait été un responsable social populiste, il avait participé à la révolution. Avec elle, j’entrais en Russie, elle me donnait une assise russe. Je n’étais pas communiste et je n’avais pas appris le russe : alors beaucoup disaient « Mais qu’est-ce qu’il fout en Russie, Ferro ! » Hélène me donnait cette assise.

C’est aussi en 1961 que vous commencez vos premières missions de recherche en Russie. Et la surprise c’est que les portes vous sont plutôt ouvertes…

Oui, mais alors avant de vous dire que c’est plutôt ouvert, je veux vous préciser un point sur mon insertion dans le monde russe. En fait, je parlais très mal russe, et je parle toujours très mal. Mais j’ai toujours très bien vécu dans ce pays, j’ai eu le feeling et j’ai su faire comme il fallait. Mes collègues français qui me snobaient n’arrivaient pas à comprendre comment je me débrouillais et pourquoi les Américains allaient trouver mes travaux très bons… Ce mépris qu’on a eu pour mes travaux a duré jusqu’en 1983, je dirais, sauf à l’étranger

Il y a tout de même votre thèse et puis votre premier livre en 1967...

Non, pas vraiment. En Amérique, oui ! mais pas en France. Autant j’étais reconnu pour avoir été l’inventeur d’une méthodologie pour étudier le cinéma, autant sur la Russie, les doutes s’exprimaient. Et puis arrive 1980. L’équipe de la revue des Annales est invitée à Moscou, donc moi aussi. Mais, même si deux de mes livres avaient déjà été traduits en russe, je n’étais pas considéré comme un intervenant. Alors les quelques « sommités » de l’école des Annales ont pris la parole, mais pas moi. J’étais pourtant codirecteur de la revue des Annales depuis des années, parce que Fernand Braudel l’avait exigé, mais j’avais un tabouret, pas plus.

Comme le font toujours les Russes, après le colloque, ils nous invitent à visiter les monastères dans la région de Moscou. C’était un foutoir et même un foutoir surmultiplié ! Bon, la journée se passe dans la confusion. Le soir, le bus nous ramène, quand à une centaine de kilomètres de Moscou, le chauffeur s’arrête au milieu d’une forêt, nous dit « Mon service est terminé, faites ce que vous pouvez pour rentrer à Moscou, moi je n’habite pas trop loin ». La guide fait une crise de nerfs, les passagers sont épouvantés, etc. Moi, je suis passé dans les rangs, j’ai demandé à chacun un peu d’argent et j’ai mis la somme sur le volant, surtout sans rien dire… Le chauffeur enlève ses gants et on repart. Je vous assure que c’est ce jour-là que j’ai été reconnu par mes pairs. Ah, Ferro, il connaît le pays !

Et cette débrouillardise, vous l’utilisez dans vos relations avec les archivistes et les historiens soviétiques ?

J’essaie. Par exemple, à Leningrad, aux archives de la ville, j’attendais des télégrammes diplomatiques. Et ça n’arrivait pas ! Huit jours, un mois, deux mois… La veille de mon départ, arrivent trois wagonnets transportant des sacs de jute pas ouverts. Dans le premier que j’explore, c’était effectivement des télégrammes reçus de France, des États-Unis, dont un qui disait « Ne tuez pas le tsar, on vous donne tant par minute de tournage… » lors de l’événement (rires). Tout cela était tout de même assez futile.

Mais dans les autres sacs, je découvre des télégrammes écrits sur du papier ou sur des écorces de bouleau, gravés au poinceau. J’en ai eu dix mille des télégrammes de ce type et ils n’avaient jamais été ouverts !

Je les ai classés par catégories – les paysans, les soldats, etc. – et d’un seul coup j’ai compris que je tenais là la clé de la révolution. Parce que si je comparais les revendications des gens inscrites sur ces télégrammes aux programmes des partis et à ce qu’allait faire le gouvernement provisoire, je tenais la clé de la révolution de 1917. Plus besoin de Lénine, Trotsky et compagnie, je tenais du costaud, ce qui remontait de tout le pays ! Et c’est ce travail qui a été remarqué aux États-Unis : la révolution « from below », la révolution d’en bas.

Ensuite j’ai poursuivi ces travaux avec les images. Comme j’avais fait des films sur Lénine, sur 1917 et sur la guerre de 1914-18, j’avais remarqué qu’il y avait beaucoup de documents où l’on voyait les manifestants sur la Nevski, cette grande avenue principale de Saint Pétersbourg. Il y avait une série de films, une vingtaine, de la mi-mars 1917 à octobre. Au début, la foule se mêlait aux manifestants, ensuite elle les accompagnait, ensuite, elle les regardait et ensuite il y avait un service d’ordre… Donc quatre périodes entre les manifestants et le public petit-bourgeois de la ville. Et cette observation montrait autre chose : je ne voyais pas d’ouvriers ! Je voyais des soldats, des femmes, des Lettons, des Ukrainiens et puis encore des soldats. Rendez-vous compte ! Alors qu’on nous dit c’est la révolution ouvrière, du parti ouvrier. Eh bien non.

L’acte fondateur de votre travail, ce sont donc ces dix mille télégrammes, une sorte de cahiers de doléances qui racontent l’effervescence révolutionnaire de tout un pays ?

Exactement. Sauf que les images me montraient que les ouvriers ne manifestaient pas. Alors je suis allé aux archives des usines de la ville. Et j’ai vu que les soldats étaient venus demander aux ouvriers de manifester et ces derniers ne voulaient pas, n’ayant pas confiance dans les soldats. Ces archives montraient aussi que les ouvriers n’étaient pas d’accord avec le projet de nationalisation des bolcheviks. Ils ne demandaient pas la nationalisation, ils demandaient le contrôle ouvrier ou la municipalisation, ce qui n’est pas pareil !

J’ai écrit tout cela, ce qui m’a fait insulter en URSS, en particulier par l’institut Marx-Lénine. Le premier qui l’a fait est Iouri Afanassiev…

Afanassiev avec qui vous allez pourtant faire un livre trente ans plus tard quand il sera l’une des figures intellectuelles de la Perestroïka…

Oui. Alors Afanassiev écrivait des articles contre ce que je faisais de façon assez régulière. Il jugeait que mes travaux « méritaient les latrines », que je faisais de « l’éclectisme » en me servant d’images, de pétitions, de récits et non des textes sacrés de Lénine et consorts. 

Et les autorités soviétiques continuent pourtant à vous laisser travailler…

Les académiciens, en gros, ne m’étaient pas défavorables parce qu’il y avait des mouvements réformistes souterrains dans ce monde académique. Ils savaient ce que je faisais, ils voulaient traduire certains de mes livres… Je faisais des conférences sur mes découvertes d’archives. Par exemple, j’avais dit à l’un d’eux que je cherchais des documents sur le troisième congrès du parti bolchevique, en particulier un discours de Lénine, et que je ne pouvais pas le trouver… Quinze jours après, nous déjeunons ensemble, et il me demande « du chocolat ? » en me tendant une boîte mais sous la table. Je l’ouvre plus tard et c’était le compte-rendu du troisième congrès !

Une autre fois, à la bibliothèque qui s’appelait Fondamental, à Moscou, une des bibliothécaires, une vieille dame qui regardait un peu par-dessus mon épaule ce que je faisais et lisais, me dit « M. Ferro, demain c’est fermé pour cause de nettoyage ; mais si vous avez oublié quelque chose à votre place, vous pourrez passer par la petite porte, là-bas… » J’ai compris le message. Et le lendemain, je trouve à ma place le journal Spartak de Boukharine, qui était strictement interdit. Le soir, elle l’a pris et elle l’a remis à sa place.

Voilà, j’avais aussi des soutiens dans la place qui venaient spontanément et très gentiment. De ce point de vue, j’ai pu travailler, je dirais, librement.

Vous rusez aussi, par exemple en noyant une demande d’accès aux archives du parti dans un rapport de quinze pages, que votre ange gardien ne remarque pas et qu’il est obligé de vous accorder puisque c’est écrit !

Oui ! Et cet homme, dont le travail consistait à me chaperonner, me dit alors : « Marc, on voit que vous connaissez bien le pays ! » Bien sûr, il n’avait pas lu le rapport, c’était trop long et j’avais volontairement « cassé » les initiales KPCC (parti communiste d’Union soviétique) en minuscules et à cheval sur deux lignes… Quand il découvre cela plus tard, il me dit « Ce n’est pas possible ! » Je lui réponds « Non, c’est vous qui êtes en tort, et je ne demande rien d’autre ! Donc il faut cacher votre erreur ». Et là, il m’a ouvert les archives, sans rien dire à ses supérieurs.

Et vous êtes ainsi le premier historien étranger à accéder à ces archives. C’était un trésor ?

Le premier étranger et le premier russe ! C’était symbolique mais il n’y avait pas grand-chose, c’était seulement un lot de juillet 1917 et le parti n’était pas encore au pouvoir. Il y avait un dossier très intéressant sur les anarchistes de Petrograd qui disaient : « Tant qu’à choisir, on préfère Zinoviev ou Trotsky, mais pas Lénine. »

Dans cet accès aux sources, profitez-vous du dégel Khrouchtchev ? Ce Khrouchtchev qui a déclaré : « Les historiens sont dangereux. » C’est aussi dans ces années que le futur prix Nobel de littérature Joseph Brodsky dit : « Notre passé est imprévisible » pour souligner combien la tutelle politique sur ce passé est impitoyable.

J’avais pris soin de déclarer que je travaillais sur « les origines de la révolution » et non pas sur la révolution elle-même. Donc j’avançais à petits pas, discrètement. Et mon chaperon, un garçon intelligent, me disait : « Marc, je sais que vous me trompez, vous n’étudiez pas seulement les origines de la révolution, vous allez plus loin… C’est cela que les Annales appellent la longue durée, n’est-ce pas ? Sachez que je m’en fous ! » Nous étions en confiance.

Une révolution par le bas

Quand vous publiez votre livre, en 1967, sur la révolution russe, comment est-il reçu, et que dit par exemple le PCF ?

Il est bien reçu mais académiquement. Côté PCF, c’était très clair : silence total ! Mais, dix ans après, en 1977, quand ma thèse complète sur la révolution est publiée, ils font un numéro spécial de La Pensée et me demandent une contribution. Mais dans son introduction – c’est ce qui compte –, le dirigeant de la revue parle de tous les articles… sauf du mien.

L’apport de votre livre et de vos recherches, c’est de faire surgir une société déjà en révolution et de documenter précisément cette effervescence.

Oui, mais une révolution sous la table…

Avec un parti bolchevique désorganisé, un Lénine débordé par les événements, tout cela vient détruire le mythe de la grande avant-garde prolétarienne.

Des historiens américains avaient déjà fait émerger ces éléments, en particulier Richard Pipes à Harvard.

S’il fallait résumer l’apport de votre thèse sur 1917, il y a cette découverte documentée que tout n’est pas venu d’en haut mais que « le coup d’État bolchevique » a su récupérer ce qui fermentait en bas

Une deuxième révolution se préparait pour répondre aux aspirations dont n’avait pas tenu compte la première révolution de février : pour se faire, existait un réseau de comités sans coordination, sur lequel a mis la main le parti bolchevique. Toutes les institutions se bolchevisaient sans être pour autant bolcheviques. C’était donc une révolution par en bas, que n’a pas pu coiffer par en haut un gouvernement provisoire qui n’existait pas. L’absence de pouvoir a permis la mainmise bolchevique.

Votre thèse met en lumière un deuxième point : la bureaucratisation galopante, qui confère un caractère absolutiste au régime bolchevique

La bureaucratisation a deux sens. D’une part la colonisation de toutes les institutions (comités d’usine, comités de quartier, syndicat, etc.) par les partis qui les contrôlent d’en haut. D’autre part et en conséquence : toutes les institutions indépendantes nées de la révolution de février ont été manipulées, sous couvert de coordination, par les bolcheviks, qui ont ainsi capté et capturé tous les pouvoirs.

Mais tant que ces institutions sont demeurées en place, un mécontentement général a existé, parmi un ancien régime qui survivait de facto du fait des contraintes de la guerre – il fallait bien produire des obus, ou ravitailler l’armée au détriment des populations civiles. D’où la victoire d’un mouvement minoritaire dans l’action, mais qui a pu tout emporter.

Or personne n’a pris conscience – et c’est un troisième point –, sauf chez les anarchistes et chez Martov parmi les mencheviks, que peu à peu la capture du pouvoir par les bolcheviks serait autre chose que celle des SR (socialistes révolutionnaires) et compagnie. Lénine, avec 100 députés sur mille, se déclare prêt à prendre le pouvoir en juin 1917. Qu’est-ce que cela signifiait, d’un point de vue démocratique ? Que Lénine n’était pas démocrate…

Kamenev et Zinoviev étaient démocrates : ils pensaient que les différents partis socialistes prendraient le pouvoir, mais pas un seul. Pour Lénine, il n’y en avait qu’un : le sien, supérieur – car plus scientifique – aux autres…

Les révolutionnaires n’ont pas pris conscience de la prise de pouvoir par un seul parti, et dans ce parti par un seul homme : Lénine. Celui-ci entendait supprimer tout ce qui faisait obstacle à sa vision du socialisme, alors que les révolutionnaires entendaient d’abord corriger toutes les injustices dont étaient victimes ouvriers et paysans. Les révolutionnaires n’ont pas compris comment ils servaient de marchepied à Lénine, dont ils ne percevaient pas la théorie de la prise du pouvoir.

D’où ce que vous écrivez sur la violence que laisse se développer le parti bolchevique, tandis que les autres formations cherchent à canaliser l’immense mouvement

Le parti encourage la violence de masse, c’est-à-dire qu’il récuse la violence individuelle – tuer un ministre ou le tsar est une erreur anarchiste –, mais applaudit aux exécutions collectives des ennemis de classe désignés comme cibles.

Il y avait jusqu’à votre livre une sorte de récit quasi évangélique, partant du parti et de ses chefs. Or vous montrez tout autre chose, une société qui bouillonne et ses dynamiques propres.

Il y a cette phrase formidable d’Alexandre Iakovlev, le maître à penser de Gorbatchev, qui décrit en 1987 ou 1988 parfaitement ce qu’était le régime de la liberté de pensée en Union soviétique. « On nous a fourré dans le crâne qu’il ne faut pas penser car les vérités du marxisme sont saintes et absolues. Le Goulag a aidé à ce qu’on y croie. » Voilà, il s’agissait donc de croyance…

Comment déconstruire de tels débats théologiques ?

J’ai voulu souligner les contradictions entre les déclarations du parti et son action, en retrouvant l’expression du peuple : en tout cas, ceux à la place desquels parlait le parti. L’exercice de restitution était délicat dans la mesure où, selon la formule russe, une telle expression « ne sort jamais de la cuisine ». Trois personnes ça va encore, mais à partir de quatre, tout le monde se tait. Encore s’agit-il de l’espace privé, la maison : dans la rue, personne ne parle.

La duplicité était de mise. J’ai ainsi rencontré, dans les années 1960, une universitaire enseignant le français. Quinquagénaire, manifestement d’extraction bourgeoise, éduquée, elle me montre la cuisine collective d’un appartement communautaire dans lequel elle loge et m’entretient de son sujet de recherches : la cuisine française. Elle ne porte aucun intérêt à la chose mais elle a réussi à faire valoir qu’il lui fallait pour ses recherches recevoir Le Monde, du fait de sa rubrique gastronomique. Grâce à la chronique de Robert Courtine, elle avait pu être abonnée au Monde et donc se tenir au courant des affaires de la planète en échappant à la censure soviétique !

Cette même personne me présente un ami à l’occasion d’une petite réception qu’elle organisait pour l’anniversaire de la Révolution, le 7 novembre. Intrigué, je découvre un clochard hirsute et empestant, avec des ongles cependant impeccables. Il se trouve que ce personnage, tous les 7 novembre, se déguisait en mendiant, chaussant d’épouvantables bottes de feutre, s’attifant d’une pelisse graisseuse, pour se placer pendant des heures devant un ministère ou une église (il changeait d’endroit chaque année), avec une pancarte : « Voyez ce que le régime communiste a fait d’un professeur à l’université de Kazan. » Le soir venu, il rentrait chez lui et retrouvait son existence d’agent technique. Il avait effectivement été chassé de l’université. C’était, à sa façon, un dissident

Au moment de l’affaire Siniavski-Daniel, en 1965, voyez-vous le régime se refermer quand vous vous rendez en URSS. L’accès aux archives vous est-il rendu plus difficile ?

La petite communauté de chercheurs reste relativement à l’écart de tels orages, donc épargnée. Comprenez bien que les dissidents, qui faisaient les gros titres en Occident, n’étaient jamais évoqués entre nous sur place. Je n’ai jamais entendu parler d’Andreï Siniavski ni d’Iouli Daniel là-bas, alors que leurs noms étaient sur quasiment toutes les lèvres dans le milieu intellectuel en France. Sur le moment, c’est-à-dire avant son expulsion d’URSS en 1974, je n’avais jamais non plus entendu parler de Soljenitsyne.

Mais il y avait aussi le dessus du dessous dans ce pays. Entre la face officielle ou au contraire les contestataires, il y avait autre chose. Et cette autre chose, qui devait garantir le succès de Gorbatchev et des réformateurs en 1985, c’était tout ce monde académique, savant, technicien, c’était tous ces directeurs d’usine etc., qui contestaient le système sans s’opposer au pouvoir puisqu’ils étaient eux-mêmes le pouvoir. Ils négociaient de possibles ajustements de l’intérieur, plutôt que de s’opposer ouvertement – et donc vainement – de l’extérieur.

Du coup, vous affirmez avoir été plus libre dans l’URSS en désordre que dans l’Amérique au cordeau !

Cela tenait au mode de vie. En Amérique, c’est boulot-boulot. Vous êtes invité à Harvard ou au Wilson Center de Washington pour votre productivité attendue et on guette vos résultats… En Russie, ce n’est pas comme ça que les choses se passaient : l’argent n’avait aucun sens puisqu’il n’y en avait pas ! C’était le règne de la débrouille et des accommodements, au milieu d’un laisser-aller parfois profitable, en tout cas intellectuellement…

Je ne voulais pas vivre comme tant de mes collègues hébergés par tel institut faisant office de cocon. Je voulais explorer autant que possible certaines formes du chaos soviétique, pour comprendre le système. C’était aussi une façon de remonter jusqu’à 1917…

Vous avez incorporé les films dans vos travaux. En quoi ces trésors documentaires sont à même de bouleverser une vision historique ?

Quand on évoque les dissidents, on se réfère toujours aux écrivains. Il n’y a pas eu de films dissidents proprement dits, mais j’en ai trouvé un ! Po Zakonu (traduit par Selon la loi ou encore Dura Lex), réalisé en 1926 par le maître à tourner de l’école russe, Lev Koulechov, à partir d’une nouvelle de Jack London, L’Imprévu (dans le recueil L’Amour de la vie), située au Klondike, dans le Grand Nord canadien. J’avais déniché à la cinémathèque de Bruxelles cette œuvre qui peut s’apparenter à La Ruée vers l’or de Chaplin.

C’est un huis clos à trois personnages, un homme, une femme et leur prisonnier : un domestique irlandais ayant tué ses patrons qui avaient refusé de lui concéder l’or qu’il avait découvert…

Le temps passe, le couple de geôliers finit par apprécier le criminel, qui doit être remis à la police qui tarde. Arrive Noël, que les trois personnages passent ensemble, après que le prisonnier eut juré qu’il ne chercherait pas à s’évader. Ce qu’il fait tout de même avant d’être rattrapé. S’ensuit un jugement improvisé dans lequel les geôliers jouent tous les rôles, de la défense à l’accusation, et qui aboutit à une pendaison – exécutée, mais la corde casse et le condamné s’en sort.

Le film met une insistance qui m’apparaît suspecte à préciser que l’action se passe au Canada. Or le repas de Noël se passe à la russe : d’abord les zakouskis, puis la soupe, puis la viande. Bon sang mais c’est bien sûr ! Le procès se passe en Russie et nous sommes face à une condamnation de la justice soviétique, où les mêmes personnes sont à la fois juges, procureurs, avocats et tutti quanti !

Je fais part de ma trouvaille, qui datait de 1973, lors d’un colloque aux États-Unis dans les années 1980 – les études historiques en France étant alors encore indifférentes à ce genre de démonstration… À la fin de cette conférence, un vieux monsieur demande la parole et me désigne comme la personne ayant enfin compris la démarche de Koulechov : c’était l’acteur qui jouait le rôle de l’assassin ! Et il précise : « Nous qui jouions, ne devions pas même laisser entrevoir que nous avions compris ce que le film voulait dire. Et personne n’a jamais vendu la mèche avant M. Ferro. » Il est alors venu m’embrasser…

Aujourd’hui, dans quelle mesure la célébration du centenaire de la Révolution d’Octobre embarrasse Vladimir Poutine ?

La Russie est redevenue la simple Russie. Elle a perdu tout son Empire antérieur à l’URSS : des pays baltes à l’Ukraine, en passant par le nord du Caucase et la Bessarabie. On n’imagine pas en France la force du ressentiment russe à l’encontre de Gorbatchev – il a mis fin au communisme mais l’Otan est toujours là, se rapproche et encercle… Poutine se veut l’instrument de la colère globale des Russes, plus exactement de son expression rouge-brune : le président russe s’est ainsi volontiers déporté vers sa droite et même son extrême droite. C’est là en effet que Poutine peut trouver une compensation théorique voire idéologique, en revenant aux fondements de l’histoire russe, très éloignée de l’expérience soviétique et de sa révolution mondiale.

Les Soviétiques ne juraient que par l’histoire du parti : tout le reste devait suivre. À l’époque d’Eltsine, on a libéré le carcan, et pas qu’à moitié, à la russe ! Vous avez donc eu trente-neuf éditeurs ayant publié trente-neuf histoires différentes de la Russie, tantôt à la gloire du tsar, tantôt de Lénine, tantôt de Staline ! On ne s’y retrouve plus au niveau du « roman national », mais ces livres sont vraiment neufs et différents dans leur optique, se référant à l’orthodoxie aussi bien qu’au marxisme-léninisme. C’est une salade russe passionnante.

Cependant, pour les petites classes, le récit national toujours solidement ancré, c’est : la Russie a toujours raison, elle a toujours été sauvagement attaquée, elle s’est agrandie mais ce n’est pas de sa faute et elle demeure terriblement menacée. Gloire à Pierre Le Grand et à la Grande Guerre patriotique ! Et quand l’historien Andreï Zoubov dénonce l’exploitation du ressentiment national russe en comparant l’annexion de la Crimée à l’Anschluss de l’Autriche par Hitler, il est interdit d’écriture. Le coup de bâton de l’époque Andropov est vite retrouvé.

Dans ce contexte, Poutine veut établir une sorte de syncrétisme qui permette d’être fier de toutes les périodes de l’histoire – un peu comme nous en histoire de France : encensement à tous les étages ! Vue la régénération de l’Église orthodoxe, vue la célébration des valeurs russes et non plus internationalistes, il est donc difficile de fêter les cent ans de la chute du tsar, monarque légitime puisqu’il avait l’Église avec lui – comme elle est aujourd’hui avec Poutine. Celui-ci ne peut donc que honnir tout ce qu’incarne la révolution. Il ne saurait magnifier un régicide, ni son ordonnateur, le liquidateur Lénine. Staline, au moins, a reconstruit l’État. Et apporté la victoire, que tout le monde connaît et qui reste au premier plan de la conscience nationale – en dépit du Goulag de plus en plus jugé anecdotique.

François Bonnet et Antoine Perraud


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