Crépuscule: Juan Branco découvre la lune

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Le pamphlet de Juan Branco, mauvais digest de Gala et du Comité invisible, gâche la critique radicale nécessaire de Macron, de l’oligarchie et des médias. Le succès commercial de Crépuscule tient non à ce qu’il révèle, mais à ce qu’il incarne d’un air du temps confus et frelaté, selon lequel tous les chats sont gris.

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Le Crépuscule des idoles de Nietzsche a pour sous-titre : « Comment on philosophe avec un marteau ». Le texte de Juan Branco intitulé Crépuscule pourrait avoir comme sous-titre : « Comment on fait de la politique avec un marteau ».

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Mais là où on espérait alors trouver une saine et solide démolition de l’oligarchie française, on se retrouve avec un texte boursouflé et un auteur mégalomane, principalement occupé à casser les jouets de sa jeunesse dorée et à se mettre en scène en petit génie de la République, comme lorsque Juan Branco explique la façon dont il a « auditionné aux côtés d’une future ministre de la culture tétanisée l’ensemble des patrons des chaînes télévisées, négociant un Acte II de l’exception culturelle, tenant la dragée haute à Nonce Paolini, Bertrand Méheut et Rémy Pflimlin » tandis qu’Aurélie Filippetti « inquiète et silencieuse regardait un enfant de vingt-deux ans s’exposer au sommet des tours de TF1, Canal + et France Télévisions ».

Un succès de librairie, comme l’est Crépuscule qui caracole en tête des ventes d’essais depuis sa sortie pour dépasser les 30 000 exemplaires vendus (source GFK), n’a jamais garanti l’intérêt ou la qualité d’un texte. Pour parer à l’avance toute critique et assurer la promotion de son livre en faisant de sa prétendue censure un argument de vente plus efficace que toute publicité médiatique, Juan Branco hurle donc à sa mise à l’index par anticipation. « Quel organe de presse pourrait accueillir notre propos ? », interroge le jeune homme, qui aime à se draper dans un « nous » de majesté.

Juan Branco. Juan Branco.
Hurler à la censure par anticipation n’empêche pas Branco, qu’on avait connu plus incisif et pertinent quand il argumentait contre Hadopi ou défendait Julian Assange, d’être invité à de nombreuses émissions télévisées, pour défendre un essai qui prétend allumer la mèche de la révolte, mais s’avère un pétard mouillé en termes de révélations. Celui qui affirme écrire un « réquisitoire » définitif contre Macron devrait pourtant savoir, du fait de sa profession d’avocat, qu’un acte d’accusation ne peut se contenter d’effets de manche.

Que Crépuscule se révèle plus proche d’un produit publicitaire insurrectionnel formaté pour faire frissonner dans les chaumières que d’une charge à ce point subversive qu’elle devrait être endiguée par tous les moyens, le magazine Elle ne s’y est, consciemment ou non, pas trompé. Ce journal longtemps propriété de Lagardère, récemment passé dans l’escarcelle du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, aurait dû, selon la grille de lecture de Juan Branco, passer sous silence ce livre censé sentir le soufre. Tout au contraire, Elle se pâme d’admiration devant cette « grande gueule et gueule d’ange » dont l’ouvrage susciterait un « plaisir coupable, quelque part entre Marx et Voici », en concluant : « On se lève tous pour Branco ? » Sans pouvoir être réduit à un slogan de yaourts pour enfants, Crépuscule transforme l’itinéraire d’un enfant gâté, doué et turbulent, qui aurait pu être intéressant, en chronique politique frelatée et en gâchis journalistique.

Comme le rappelle le journaliste Denis Robert dans sa préface, Juan Branco est « un pirate et un insider », enfant de la haute bourgeoisie parisienne, fils du célèbre producteur de cinéma Paulo Branco, formé par l’École alsacienne à Paris et les filières les plus élitistes de la République, mais passé de l’autre côté des lignes, au côté des corsaires du Web et des gilets jaunes révoltés.

De la fréquentation intime de ce qu’il nomme le « Petit Paris », il aurait donc pu faire une description parlante des mécanismes informels du fonctionnement de l’oligarchie française et des collusions entre pouvoirs politiques et économiques, en illustrant de l’intérieur ce que la sociologie et le journalisme ont déjà établi, par exemple, pour ne citer que des ouvrages récents, dans Le Président des ultra-riches (Zones), des sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, ou dans La Caste (La Découverte) de Laurent Mauduit, journaliste à Mediapart.

C’est d’ailleurs quand il donne à sentir de près ce qu’une fréquentation des livres, des journaux ou de la radio permet déjà de savoir de loin, que le livre de Branco trouve son intérêt. Quand il montre, par exemple, que les déjeuners donnés par les grandes fortunes françaises « au Bristol ou au George-V », auxquels il lui est arrivé d’être invité « s’ensuivent de partages plus raffinés, pour les hôtes les plus privilégiés et importants, au sein des hôtels particuliers », où les grandes fortunes françaises reçoivent les hommes politiques pour les transformer « pas à pas, dans leur grande naïveté, en agents d’influence et en soldats de l’existant ».

Les locaux de l'École alsacienne à Paris. Les locaux de l'École alsacienne à Paris.
De la même façon, la narration qu’il fait de son passage à l’École alsacienne permet de toucher du doigt très concrètement l’endogamie à l’œuvre dans les institutions prestigieuses, privées ou publiques, qui le composent. Outre son condisciple, Gabriel Attal, devenu secrétaire d’État auprès du ministre de l’éducation en charge de la jeunesse à l’âge de 29 ans, on trouvait ainsi dans la même promotion « la petite-fille de Valéry Giscard d’Estaing et fille du PDG du Club Med, celle du PDG d’Archos par ailleurs sœur du futur patron d’Uber France, un des héritiers Seydoux, la fratrie issue des producteurs de cinéma Godot, les lointains héritiers du général de Hautecloque, les grandes lignées des de Gallard, de Lantivy et de Lastrous, la fille du patron de presse Bernard Zekri et celle du fondateur d’A.P.C, Jean Touitou, le petit-fils du banquier Michel Pébereau, la fille du président de l’American University of Paris, Gerardo Della Paolera, et ainsi de suite… ».

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