Au détour des livres (4). La guerre biologique que mène secrètement la France

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Dans La Guerre biologique. Aventures françaises, l’historien des sciences Étienne Aucouturier raconte comment des biologistes français de renom continuent de travailler au développement d’armes chimiques et bactériologiques, malgré la signature du protocole international interdisant le recours à cet arsenal qui « cible la vie ».

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On sait le choc moral qu’ont été pour les physiciens les explosions nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. Les biologistes sont restés jusque-là à l’écart de cet examen de conscience sur les rapports que leur science entretient à la guerre. Et c’est regrettable, se dit-on en lisant La Guerre biologique. Aventures françaises, d’Étienne Aucouturier (Éditions Matériologiques, 2017). Depuis un siècle, le gratin de la biologie française, à commencer par le très renommé Institut Pasteur, collabore étroitement avec les militaires pour concevoir des armes biologiques, et des moyens de s’en défendre.

En philosophe autant qu’historien des sciences, Aucouturier se montre très attentif aux termes et aux concepts qu’il utilise. Par armes biologiques, il entend indistinctement ce que l’on nomme habituellement armes chimiques et armes bactériologiques, car toutes deux ont en commun de cibler la vie. Il suggère même le terme d’« arme physiologique », puisque c’est la physiologie d’un organisme qui est la cible d’un agent, qu’il soit chimique (gaz, toxine…) ou lui-même vivant (bactérie, virus…). L’intérêt de cette définition très large est qu’elle permet de montrer l’imbrication constante, tout au long de cette histoire, entre technologies militaires et technologies civiles, en particulier agricoles. Car cibler spécifiquement la vie, n’est-ce pas ce que font les agriculteurs lorsqu’il s’agit de lutter contre les insectes ravageurs ? La recherche sur les insecticides a ainsi profité à l’invention de nouveaux gaz de combat.

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Le programme français d’armement biologique débute après la Première Guerre mondiale, dans un contexte marqué par l’obsession de l’état-major pour l’infériorité démographique française face à l’Allemagne. Pour la contrer, le commandement aimerait disposer d’armes capables de décimer la population adverse, militaire autant que civile (les épidémies se rient des uniformes), ou de l’affamer en détruisant récoltes et troupeaux. Durant l’entre-deux-guerres, la France est très en avance sur les autres puissances dans l’expérimentation de ces armes, menée dans le plus grand secret au sein du centre de recherche militaire du Bouchet (Essonne). Un premier protocole international, signé en 1925, a en effet interdit les armes biologiques. La France l’a ratifié, mais en y adjoignant une clause s’autorisant à la réplique par les mêmes moyens en cas d’attaque biologique. Il faut donc s’armer, mais en secret pour respecter les engagements internationaux du pays.

Le secret, note Aucouturier, pourrait aussi avoir d’autres fonctions, telles qu’« aider ses détenteurs à surmonter le dilemme moral de la culpabilité émanant de la production de technologies de mort ». Le chercheur a lui-même pâti, dans ses travaux, de cette culture du secret, qui rend extrêmement difficile l’accès aux archives du programme d’armement biologique français. Certaines pièces des années 1920 sont toujours inaccessibles, parfois pour des raisons compréhensibles (éviter que des méthodes de production d’armes biologiques aujourd’hui militairement obsolètes, mais toujours destructrices, ne tombent aux mains de terroristes), mais, le plus souvent, en raison de la culture exacerbée du secret qui marque, depuis le début, les recherches militaires sur cette question. Non sans difficultés, Aucouturier est tout de même parvenu à rassembler quelque 6 000 documents, qu’il cite souvent très longuement. La lecture du livre s’en trouve parfois alourdie, mais l’auteur assume ce choix, destiné à éviter à d’autres chercheurs intéressés par ces questions de devoir repasser des centaines d’heures dans les dépôts d’archives militaires ou à tenter d’obtenir des dérogations.

Travailler sur le programme d’armement biologique français nécessite « une certaine tolérance à la frustration », écrit l’historien, tant il est évident que la documentation qu’il a pu consulter est très parcellaire. À la manière des paléontologues qui reconstituent un squelette à partir d’un fragment de mâchoire, il est cependant parvenu à reconstituer, complétant et enrichissant en cela le travail pionnier de l’historien Olivier Lepick, une histoire des efforts de l’armée française en matière d’armements biologiques.

Les périodes de repli (par exemple dans les années 1950, quand la priorité des priorités est de doter la France de la bombe atomique) alternent avec des périodes d’activité intense. C’est en particulier le cas dans les années 1970. Les essais sont alors menés par une société privée – un dispositif classique pour contourner les engagements internationaux – travaillant sous contrat avec l’armée dans une base ultrasecrète du Sahara algérien, dont la France avait négocié la garde avec le FLN après l’indépendance.

Aujourd’hui, le centre de recherche du Bouchet, épicentre du programme français depuis près d’un siècle, est officiellement un « centre expert, au sein de la défense nationale, dans le domaine de la maîtrise du risque que représente, pour les armées, l’éventuel emploi d’agents nucléaires, radiologiques, biologiques ou chimiques ». Une convention internationale de 1972 a renouvelé la prohibition des armes biologiques, mais tout le monde sait, depuis l’épisode des attaques au charbon (anthrax en anglais) aux États-Unis, peu après les attentats du 11 septembre 2001, que de terrifiants arsenaux restent disponibles. L’utilisation de l’arme chimique en Syrie a renforcé cette certitude (lire l'enquête de René Backmann). Les états-majors cherchent donc à se prémunir contre leur utilisation. Mais comment préparer sa défense contre une arme, sans disposer soi-même de cette arme, ne serait-ce que pour tester ses moyens de protection ?

Se prémunir contre une attaque biologique nécessite aussi un réseau très avancé de surveillance épidémiologique, capable de détecter, en adoptant une vision « paranoïaque de la santé publique », relève Aucouturier, tout foyer infectieux volontairement introduit par un adversaire. Or quel chercheur refuserait de prêter son savoir à la lutte contre les épidémies ? C’est sans doute cette dialectique de l’attaque et de la défense propre aux armes biologiques qui explique que nombre de biologistes français ont collaboré, et collaborent sans doute toujours, avec l’armée. Quitte à devoir un jour affronter un examen de conscience aussi douloureux que celui des physiciens après Hiroshima.

Étienne Aucouturier, La Guerre biologique. Aventures françaises, Éditions Matériologiques, juin 2017, 240 pages, 23 euros.

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