Quand l’Histoire prend le large

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L’historien américain Marcus Rediker publie un ouvrage qui synthétise ses travaux précédents et montre la manière dont le monde s’est façonné depuis l’océan, en dépit d’une approche sur le passé qui demeure « terra-centrée ».

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Avec Les Hors-la-loi de l’Atlantique. Pirates, mutins et flibustiers, publié au Seuil, l’historien américain Marcus Rediker synthétise plusieurs décennies de recherches sur les hors-la-loi et les vaisseaux, qu’ils soient marchands, militaires, pirates ou négriers. Celles et ceux qui ont déjà lu sous sa plume Les Forçats de la mer, Pirates de tous les pays, L’Histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, À bord du négrier ou Les Révoltés de l’Amistad retrouveront dans cet ouvrage le sens de la narration et du détail du professeur de l’université de Pittsburg.

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Les autres pourront juger sur pièces comment « les navires de haute mer européens – et les marins qui les faisaient fonctionner – ont changé la face du monde », notamment parce qu’en « acheminant sur de très grandes distances des marchandises comme l’argent, les épices et le sucre, ils construisirent un marché mondial et une économie internationale. En transportant des marchands, des colons et des constructeurs d’Empire en Afrique, en Asie et aux Amériques, ils changèrent radicalement l’ordre politique. Les marins de haute mer rendirent ainsi possible une profonde transformation : l’essor du colonialisme, du capitalisme et de notre ambivalente modernité ».

La volonté constante de Rediker, tenant d’une « histoire par en bas », est de déplacer la grille de lecture que nous avons de l’histoire. « Longtemps tourné en dérision en raison de sa prétendue marginalité, de son caractère pittoresque et de son exotisme, le marin apparaît enfin, juge-t-il, comme l’un des travailleurs les plus importants de l’histoire du monde, un cosmopolite, au sens le plus authentique du terme, qui a façonné l’histoire de notre planète de manière aussi profonde que pérenne. » Toutefois, même si avec « l’émergence plus récente de l’histoire mondiale et transnationale, les marins ont commencé à se déplacer des marges – leur position traditionnelle dans les histoires nationales – vers une position plus centrale, celle d’individus dont le travail non seulement connecta, mais rendit possible la création d’un nouveau monde », l’écriture de ce récit se heurte encore à un obstacle important : « l’hypothèse implicite selon laquelle seuls les espaces terriens de notre planète sont réels ». Ce « biais cognitif », que Rediker désigne par le néologisme de « terra-centrisme », a été renforcé par la construction des États-nations modernes à partir de la fin du XVIIIe siècle, dans la mesure où ces derniers ont associé la souveraineté à un peuple et à un sol, mais aussi par une vision souvent romantique de l’océan qui évacuait ce dernier de ses travailleurs réels au profit d’une « mer sauvage et sublime peuplée de figures imaginaires mieux adaptées à la contemplation esthétique ».

Pour rendre justice aux mondes de la mer, ce livre explore donc « l’océan en tant que cadre des activités humaines et du changement historique dans le contexte de l’Atlantique et de l’essor mondial du capitalisme » afin de tenter d’unir « les histoires mondiale et atlantique de la vie en mer et de l’esclavage avec celle de l’essor du capitalisme », mais aussi avec « la résistance à laquelle ce dernier dut faire face, une résistance venue d’en bas – souvent au sens littéral, c’est-à-dire une résistance surgie du pont inférieur des navires ».

Si les marins permirent l’émergence d’un marché mondial et le développement du capitalisme, ils furent aussi, pour le chercheur américain, à l’origine de sa contestation, comme le rappelle l’étymologie du mot grève en anglais. « Les marins qui coopéraient à bord des navires londoniens découvrirent leurs intérêts communs en 1768 quand, après une baisse des salaires, ils allèrent de vaisseaux en vaisseaux pour en frapper (“to strike”) – c’est-à-dire abattre – les voiles, immobilisant en une nuit la plus grande flotte du monde. » Comme le souligne Marcus Rediker, « d’autres formes de résistance, comme la fuite, la mutinerie, la piraterie, la révolte d’esclaves, l’émeute urbaine, l’insurrection et même la révolution émergèrent à partir de ces nouvelles formes de coopération. Les réseaux commerciaux atlantiques d’accumulation devinrent des réseaux d’actions autonomes et de subversion. L’organisation du capitalisme et de l’Empire par en haut créa la résistance au capitalisme et à l’Empire par en bas ».

Pour répondre à ce vaste programme consistant à décentrer le regard historique vers, et depuis, l’océan, l’historien américain choisit d’évoquer d’abord l’importance des récits de marins, à la fois comme porte d’entrée vers une histoire non officielle et comme vecteur d’un sentiment d’appartenance de classe : « Les individus de la classe ouvrière connaissaient et répétèrent pendant plus d’un siècle les histoires de héros prolétaires qui transgressèrent la loi, construisant leur propre “histoire d’en bas”, contre l’histoire officielle des grands hommes, qu’ils soient laïcs ou religieux. »

Pour Rediker, le navire ne fut en effet pas seulement un instrument de développement économique, mais aussi une réserve d’imagination. « Au sein de l’espace clos et répressif du navire, qui fut l’une des plus belles créatures du capitalisme, naissaient des rêves de liberté, des histoires à propos de nouvelles manières d’être, porteuses de transcendance et parfois d’utopie. » Les longs voyages encourageaient les fantasmes, surtout masculins, et les histoires de marins, où les conteurs se trouvaient à même de bousculer, ou du moins contourner, la stricte hiérarchie du navire, furent aux racines de la forme romanesque elle-même, en particulier avec Robinson Crusoé.

L’ouvrage de Daniel Defoe est en effet fortement inspiré par la figure de Henry Pitman, dont Rediker fait revivre ici le parcours : « Tous deux étaient issus de la classe moyenne, avaient été asservis et s’étaient enfuis à bord de petits bateaux ; tous deux pratiquèrent le marronnage, dans le même genre d’endroits, dans des lieux géographiquement similaires ; tous deux avaient un laquais, Henry son Indien, Robinson son Vendredi ; et tous deux finirent par revenir dans leur pays natal. » Mais Marcus Rediker montre toutefois que Defoe, dans sa traduction de l’histoire de Henry Pitman, fait « de Robinson un individu indépendant et solitaire, dépouillée de tout lien, vivant à l’extérieur de la société, et n’affrontant que la seule nature », tandis que la véritable histoire de Henry Pitman prouverait, au contraire, que ce « double jugement quant à la nature individualiste de Robinson Crusoé et de son évasion est nécessairement faux ».

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Dans les nombreux récits exhumés par l’historien de Pittsburg, l’un des plus émouvants est sans doute le journal, à la fois écrit et illustré, d’Edward Barlow, un « pauvre marin » autodidacte de la seconde moitié du XVIIe siècle. Après avoir quitté sa famille paysanne de la région de Manchester, il a en effet laissé un ouvrage rare, puisque, souligne Rediker, « pour une fois, nous n’avons pas besoin de demander à la répression de nous raconter l’histoire de ce qu’elle réprime ».


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