Violences sexistes Parti pris

Pourquoi nous avons fermé les yeux sur la détresse de Britney Spears

La chanteuse américaine Britney Spears vient de demander la levée de la tutelle que son père exerce sur elle depuis 13 ans. Elle a raconté lors d’une audience sa vie de privation et de contrôle. Une histoire qui révèle le poids du patriarcat et la négation des maladies mentales.

Faïza Zerouala

26 juin 2021 à 18h33

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C’était il y a une éternité, en 2007, sous nos yeux ébahis et ceux des paparazzis qui ne laissaient alors aucun répit à Britney Spears. La star, alors princesse de la pop de la dynastie musicale des années 2000, sacrifiait sa chevelure blonde à coups de tondeuse dans un salon de coiffure glauque de Los Angeles. Elle tuait ainsi, sous les objectifs des caméras, son attribut métaphorique de petite fiancée de l’Amérique innocente et virginale. Elle montrait au monde entier qu’elle sombrait.

À la sortie, capuche sur la tête, elle frappe les photographes lancés à ses trousses à coups de parapluie dans un flot de moqueries, de sidération et d’étonnement. Britney Spears est au fond du gouffre, elle est en plein divorce d’avec son ex-danseur Kevin Federline qui obtient la garde de leurs deux jeunes fils. Elle s’enfonce davantage dans la dépression. En janvier 2008, elle est hospitalisée après avoir refusé de confier ses enfants à son ex-mari. Britney Spears est alors placée sous la tutelle de son père, Jamie Spears, duquel elle n’a jamais été spécialement proche par ailleurs. Celui-ci prend la main sur ses finances et tout le reste.

Des fans de Britney Spears devant County Courthouse à Los Angeles, le 23 juin 2021 © Frederic J. BROWN / AFP

Depuis treize ans, tout le contrôle sur sa propre vie lui échappe. Alors, ce 23 juin, Britney Spears, 39 ans, a tout déballé devant la cour de Los Angeles lors d’une audience à distance. Sa parole libérée, la star parle vite, trop vite, et explose dans tous les sens. À tel point que la juge Brenda Penny lui demande de ralentir son débit de parole. Les mots employés par la chanteuse sont tranchants. Difficile pour elle de résumer en 24 minutes (à lire ici en anglais ou à écouter ici) sa vie et les privations qu’elle dit avoir endurées depuis 13 ans. « Je ne suis pas là pour être l’esclave de qui que ce soit », a-t-elle expliqué.

Le témoignage bouleversant de la chanteuse

La chanteuse ne nie pas sa maladie mentale ni même qu’elle a besoin de soutien thérapeutique. Elle évoque sa dépression et ses doutes, explique qu’elle est « great », géniale, dans son domaine, mais qu’elle est « harcelée » par sa famille.

Et de détailler ce qu’implique son manque de liberté. Britney Spears n’a par exemple pas le droit de se marier avec le danseur Sam Ashgari avec qui elle est en couple depuis cinq ans. « Je veux pouvoir me marier et avoir un enfant. » Elle jure aussi qu’elle « pleure tous les jours ».

Pour le moment, celle qui dit ne pas pouvoir prendre une décision aussi anodine que la couleur des placards de sa cuisine ne peut avoir de bébé non plus. « J’ai un stérilet donc je ne peux pas tomber enceinte. Je veux enlever ce stérilet et essayer d’avoir un autre bébé mais cette équipe m’empêche de le retirer. » La chanteuse a raconté ne pas avoir le droit d’aller chez le coiffeur ou chez la manucure de son propre chef. Elle rêve aussi de pouvoir rendre visite à ses amis qui habitent « à huit minutes », sans avoir besoin d’une autorisation. Pour résumer, la chanteuse se dit aussi « traumatisée », explique ne pas pouvoir dormir ou se sentir seule.

Sur le plan professionnel, sa situation n’est pas plus épanouissante non plus. Elle raconte l’époque où elle était en résidence à Las Vegas, entre 2013 et 2017, pour des concerts. « Je travaillais sept jours sur sept, sans jour de repos. Si je n’allais pas à mes rendez-vous de 8 heures à 18 heures, je ne pouvais pas voir mes enfants ou mon compagnon », a-t-elle raconté.

En 2019, à bout, elle abandonne et annule son show, le bien-nommé Domination Tour, prévu de nouveau à Las Vegas. Officiellement pour s’occuper de son père malade.

Britney Spears raconte la vengeance de sa famille à laquelle elle a dû faire face. Cette dernière aurait demandé à son médecin de lui administrer un traitement beaucoup plus fort. « Trois jours après que j’ai dit non à Vegas, mon psy m’a fait asseoir dans une pièce et m’a dit qu’il avait reçu des tonnes d’appels disant que je n’étais pas coopérative pendant les répétitions, et que je ne prenais pas mes médicaments. Tout ça était faux. Dès le lendemain, il me mettait sous lithium, sans raison. Il m’a fait arrêter les médicaments que je prenais depuis cinq ans. Et le lithium était fort, très fort. Je ne pouvais même plus tenir une conversation. Je me sentais ivre. »

Dans son récit, Britney Spears accable son père de reproches et dénonce l’emprise qu’il essaie d’exercer sur elle : « Le contrôle qu’il a eu sur quelqu’un d’aussi puissant que moi, il a adoré ça. Il a aimé contrôler jusqu’à faire souffrir sa propre fille à 100 000 %. »

Le New York Times lui-même se demandait dans une enquête si cette tutelle n’était pas trop invasive. Jamie Spears ne permettrait à sa fille de dépenser que 2 000 dollars par semaine, alors que la fortune de la chanteuse est estimée à quelque 60 millions de dollars (50 millions d’euros environ), selon Forbes.

Britney Spears restera la mauvaise conscience des médias, du public et de tous ceux qui se sont déchaînés contre elle, exacerbant la pression qu’elle endurait déjà. Au cours des années 2000, Britney a été la victime expiatoire de nos pulsions malsaines.

Une star très jeune, traquée par la presse

Tout avait pourtant bien débuté, dans une belle histoire comme l’Amérique les affectionne. Originaire de Louisiane, la jeune Britney Spears est dotée d’une jolie voix, en tout cas sa famille est persuadée qu’elle peut devenir une vedette. Pour ce faire, enfant, elle enchaîne les concours de chant, intègre le Mickey Mouse Club à 11 ans et parvient à sortir son premier tube, « Baby One More Time », en 1998. Avec cette chanson où elle est vêtue en écolière dans le clip, elle explose les chiffres de ventes. Sa carrière est lancée, sa fortune est faite. Puis suivent « Oops !... I Did It Again », « Crazy », « I’m a Slave 4 U », « Sometimes » ou encore « Toxic ». Plus tard, la chanson « Pieces of Me » racontera son quotidien surexploité par les magazines. 

La machine est lancée et Britney Spears devient une immense star qui ne s’appartient plus. Très vite, ses faits et gestes sont auscultés par tous. Les amours de la star sont scrutées et rien ne lui est pardonné. Sa rupture avec Justin Timberlake, son mariage express de 55 heures contracté à Las Vegas en janvier 2004 après une soirée de beuverie avec un ami d’enfance, Jason Alexander, ou son union tumultueuse avec Kevin Federline.

Des questions intimes lui sont posées sans vergogne par la presse lorsqu’elle débute sa carrière. Est-elle encore vierge conformément à sa volonté ?, l’interrogent les journalistes après que la chanteuse débutante a évoqué son désir d’avoir des relations sexuelles seulement après son mariage. Son poids, ses coiffures font l’objet de tous les commentaires. Elle ploie sous le faix des injonctions. On l’accuse en 2006 d’être une mauvaise mère, à la suite de la chute de son bébé à six mois. 

Lorsqu’elle multiplie les sorties avec les icônes de l’époque Paris Hilton et Lindsay Lohan, des médias parient sur la date de sa mort. Le blogueur Perez Hilton, qui s’est excusé il y a deux jours du manque d’empathie dont il a fait preuve à son égard, scrute alors les faits et gestes de Britney Spears pour alimenter son site. La chanteuse est partout mais ne pipe mot. Spectatrice de sa descente aux enfers et réduite au silence depuis treize ans.

Aujourd’hui, l’histoire de Britney Spears apparaît comme ce qu’elle est, comme un précipité de l’époque, un énième avatar de la violence subie par les femmes. La pop culture est perçue comme un sujet léger, qui ne mérite pas qu’on s’y attarde. Pourtant, les illustrations des maux de l’époque y sont légion. En son temps, Marylin Monroe en a fait les frais, comme une Amy Winehouse, disparue il y a dix ans. Récemment, la millionnaire Paris Hilton a elle aussi dévoilé la face sombre de sa vie dans un documentaire (à voir ici), disant avoir subi des sévices sexuels, psychologiques ou physiques dans un institut où elle avait été envoyée. La star Lindsay Lohan s’est évaporée, rongée elle aussi par la dépression et les addictions.

Ici, une femme, peu importe qu’elle s’appelle Britney Spears et soit une immense star, dénonce l’emprise de son père et rêve de reprendre la maîtrise de sa vie et de son corps. L’histoire de la chanteuse n’est pas anodine. Elle révèle la violence de cette emprise paternelle grandissante sur elle, la détérioration au fil des ans de sa santé mentale et aussi de la manipulation de sa famille. Sa souffrance psychologique n’a jamais été prise au sérieux.

Son succès, sa richesse, sa célébrité auraient dû être les clés de son bien-être, ou tout au moins lui permettre l’émancipation. Mais Britney Spears a échappé à toute bienveillance et a été affublée d’étiquettes plus infamantes les unes que les autres. La chanteuse a été raillée en raison ses troubles psychologiques ou de ses performances ratées. Peu importe que Britney Spears ait été une star adulée, elle raconte subir, comme tant d’autres femmes qui n’auront pas autant d’écho à leur histoire, la violence patriarcale.

Un mouvement mondial sur les réseaux sociaux #FreeBritney

À l’ère de #MeToo, au moment où les femmes essaient de faire entendre tant bien que mal ce qu’elles crient depuis des décennies à propos des violences sexistes et sexuelles qui gangrènent nos sociétés, difficile de fermer les yeux et les oreilles. Certes, Britney Spears n’est pas la première à souffrir de l’exposition de la dépression, des violences diverses ou des addictions dans une industrie du spectacle aux biais sexistes évidents.

Les tabous autour de la souffrance mentale continuent de lier les langues. Avant ce jour, Britney Spears n’avait elle-même rien confirmé sur son quotidien. Depuis des années, ses fans les plus fervents alertent à coups de mots-dièses #FreeBritney (« #LibérezBritney »), sur les réseaux sociaux, sans que cela n’ait de résonance en dehors des cercles des admirateurs et des admiratrices de la star.

Certains organisaient même des manifestations, persuadés que la tutelle de leur idole était abusive et qu’elle était détenue contre son gré par sa famille. Ils observaient le compte Instagram de la star, qu’elle abreuvait de photos d’elle en train de danser joyeusement, persuadés là encore qu’il s’agissait d’appels à l’aide masqués derrière un bonheur trop démonstratif pour être vrai. Certains lui demandaient, par exemple, de se vêtir d’une certaine couleur lors de son prochain post Instagram pour signifier qu’elle avait besoin d’aide.

Au lendemain de toutes ces révélations, la chanteuse s’est excusée. Sur une photo postée sur Instagram, elle a écrit à ses fans : « Je m’excuse d’avoir fait semblant d’aller bien durant ces deux dernières années... Je l’ai fait par fierté et j’étais aussi gênée de parler de ce que j’avais vécu. »

Déjà devant la cour, elle s’ouvrait de sa peur de n’être pas crue. « C’est humiliant et démoralisant ce que j’ai traversé, c’est la raison pour laquelle je n’en ai jamais parlé ouvertement. Et surtout, je pensais honnêtement que personne ne me croirait. […] Je pensais que les gens allaient se moquer de moi et dire : “Elle ment, elle a tout ce qu’elle veut, c’est Britney Spears…” »

En début d’année déjà, le documentaire Framing Britney Spears, diffusé sur Amazon Prime, retraçait le destin de la chanteuse et la spirale destructrice dans laquelle elle avait été aspirée.

À l’époque, sur Instagram, elle explique ne pas avoir visionné le film en entier mais avoir été « gênée par la lumière sous laquelle il [la] dépeint » et avoir « pleuré pendant deux semaines » et « encore parfois ». Encore une fois, la star dit avoir été dépossédée de sa vie et avoir vu son consentement piétiné.

Après ce qu’on a vu aujourd’hui, nous devrions tous soutenir Britney en ce moment.

Justin Timberlake

Ce documentaire a toutefois eu un effet salutaire et provoqué un malaise parmi les médias qui ont capitalisé sur les mésaventures de la star. « Nous sommes désolés, Britney. Nous sommes tous responsables de ce qui est arrivé à Britney Spears », s’est par exemple excusé le magazine Glamour dans un post Instagram, rapportait le New York Times en février.

Son ex-petit ami Justin Timberlake – le même qui a bâti son succès sur leur rupture avec sa chanson « Cry me a river », où il l’accusait injustement de l’avoir trompé alors qu’ils étaient ensemble – y est aussi allé de son mea culpa. Il a réitéré son soutien à la star dans un message posté sur Twitter. « Après ce qu’on a vu aujourd’hui, nous devrions tous soutenir Britney en ce moment. Malgré notre passé, bon ou mauvais, et peu importe de quand il date… Ce qui lui arrive n’est pas juste. Aucune femme ne devrait être empêchée de prendre des décisions à propos de son propre corps. » La star Mariah Carey, elle aussi scrutée pour ses variations de poids et ses caprices, a elle tweeté son soutien à la star : « On t’aime Britney !!! Reste forte. »

« Je mérite d’avoir une vie », a clamé Britney Spears. Une prochaine audience doit se tenir en juillet, selon la presse américaine, pour décider de la suite et de la levée ou non de sa tutelle.

Faïza Zerouala


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