La Révolution française a aussi engendré le droit des animaux

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Analysant un concours de dissertations organisé peu après la Révolution, l’historien Pierre Serna nous offre avec LAnimal en République – 1789-1802 une magistrale leçon d’histoire, dont on sort convaincu que la question du rapport de l’homme aux animaux est éminemment politique.

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« Jusqu’à quel point les traitements barbares exercés sur les animaux intéressent-ils la morale publique ? Et conviendrait-il de faire des lois à cet égard ? » Tel était le thème d’un concours public de dissertation lancé par l’Institut national en 1802. En étudiant, commentant (et publiant en ligne) les 28 mémoires des candidats, l’historien Pierre Serna nous offre avec LAnimal en République – 1789-1802, genèse du droit des bêtes (Anacharsis, 2016) une magistrale leçon d’histoire, dont on sort convaincu que la question du rapport de l’homme aux animaux est éminemment politique.

Extrait de William Hogart, « The four stages of Cruelty », recueil d'estampes (1751) © DR Extrait de William Hogart, « The four stages of Cruelty », recueil d'estampes (1751) © DR
Critique de la chasse, dénonciation des corridas et des combats d’animaux, apologie du régime végétarien, proposition d’un droit à la retraite pour le bétail… Tous les participants au concours ont en commun une très vive sensibilité à la condition animale. Un certain Adrien Gauthier-Lachapelle dénonce la cruauté des conditions d’abattage en des termes que ne renierait pas l’association L214 : « Un boucher couvert de sang, armé dun bâton noueux, accompagné de chiens furieux et écumants, frappant à tort et à travers des animaux étourdis par le bruit qui les environne, dont les beuglements déchirent l’âme ; qui se cherchent, sappellent, se répondent tristement ; animaux utiles que notre luxe si vanté engloutit par milliers, qui nobtiennent que la mort pour prix des plus longs services. »

La question du respect des animaux est donc déclinée en des thèmes toujours d’actualité deux siècles plus tard. Ils sont pourtant à l’époque entièrement nouveaux. Et même révolutionnaires, en tant que produits indirects des treize années de bouleversement que vient de vivre la France. En supprimant les ordres, en proclamant l’égalité des citoyens, puis en abolissant l’esclavage (1794), les révolutionnaires ont rendu pensable la question animale, conçue comme un nouvel élargissement du cercle libérateur et émancipateur. Un autre candidat, J. S. Delanouë, professeur dans le Jura suisse, ne va-t-il pas jusqu’à qualifier les castors d’« estimables républicains » ?

De cette origine révolutionnaire du thème sur lequel ils sont amenés à disserter, les candidats ne se montrent pas conscients. Pas davantage qu’ils ne voient qu’en s’épanchant sur la souffrance animale, ils ne font en fait que réfléchir à la brutalisation de la société depuis la Révolution et à l’épisode encore dans tous les esprits de la Terreur. Onze des 28 mémoires l’évoquent directement, s’acharnant en particulier contre les bouchers accusés d’avoir prêté leur savoir-faire technique à la coupe des têtes promenées au bout des piques des sans-culottes. « La Révolution a détraqué à ce point la société que la violence, répandue partout, pollue désormais la cité à reconstruire. Pour sauver les animaux, le remède simpose, il faut guérir la France de sa pathologie révolutionnaire », écrit Pierre Serna.

Extrait de William Hogart, « The four stages of Cruelty », recueil d'estampes (1751) © DR Extrait de William Hogart, « The four stages of Cruelty », recueil d'estampes (1751) © DR
La quasi-totalité des mémoires relève ainsi d’un conservatisme modéré, fondé sur un projet de refondation de l’ordre public reposant sur des principes inspirés du catholicisme (le thème de l’amour des plus faibles est souvent développé pour justifier le soin à accorder aux animaux), plus rarement d’une morale laïque. Les candidats ne font plus confiance aux lois, chères aux conventionnels dix ans plus tôt, et n’ont d’espoir que dans l’exemple et l’évolution des mœurs pour adoucir le rapport de l’homme aux animaux.

Comme l’écrit encore Pierre Serna, « les animaux sévèrement battus offrent en un raccourci aussi saisissant que révoltant le spectacle de l’échec dune société qui avait fait sa Révolution pour fonder un système de lois capables de détruire définitivement les dominations arbitraires anciennes, un système de règles qui aurait assuré, en fonction des droits naturels de chacun, la protection de tous, et notamment des plus faibles. Les corrections à nen plus finir infligées aux bêtes signifient “linsupportabilité” dun échec collectif que les rédacteurs de 1802 traduisent sans ambages ».

Un seul texte se distingue de la masse : celui de Jean-Baptiste Salaville, journaliste parisien, ancien secrétaire de Mirabeau. Alors que tous les autres auteurs accordent aux animaux une sensibilité, il est le seul à reprendre la vieille position de Descartes de l’animal-machine. Mais s’il pose une frontière hermétique entre l’animal et l’homme, c’est au nom d’un raisonnement politique raffiné.

« Si ces animaux sont ce que nous sommes, il ny a deux à nous dautres différences que du plus au moins ; et sil est encore vrai que cette différence nous autorise à les traiter comme nous les traitons, pourquoi nen serait-il pas de même dans notre espèce ? Ny a-t-il pas du plus et du moins parmi les hommes ? » En d’autres termes, Salaville a vu que la thématique de la continuité entre l’animal et l’homme pouvait justifier la naturalisation des inégalités : il avait en tête le rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte, six semaines avant l’annonce du concours, et semble avoir considéré qu’il était autrement plus urgent de le dénoncer que de disserter sur le droit des animaux.

En cette année 1802, la période révolutionnaire prend fin. Le rétablissement de l’esclavage en est un symbole, de même que le Consulat à vie ou la création de la Légion d’honneur, qui réintroduit une forme d’inégalité entre citoyens. Autre signe que l’intérêt pour les animaux est indissociable du tourbillon révolutionnaire, le thème va disparaître du débat public pendant presque un demi-siècle d’empire puis de restauration monarchique, avant de rejaillir avec la loi Grammont punissant les actes de cruauté contre les animaux domestiques : elle est votée en 1850, sous la Deuxième République née de la Révolution de 1848 ! Et Pierre Serna d’affirmer sa conviction que la prochaine révolution sera écologique, et qu’elle « devra avoir lieu comme ultime chance pour sauver les vivants, humains et animaux ».

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