Comment repenser les rapports entre libertés et religions

Par Les Rencontres D'Averroès

Mediapart diffuse les Rencontres d’Averroès, qui contribuent à penser la Méditerranée des deux rives, et dont l’édition 2017 a rempli le théâtre de La Criée à Marseille. Premier volet consacré aux rapports entre religions et libertés avec Yadh Ben Achour, Anastasia Colosimo, Isy Morgensztern et Pascal Amel.

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Rencontres d'Averroès 2017 : quelles libertés face au sacré ?

Les affrontements autour des caricatures du prophète de l’islam restent dans tous les esprits. Ils constituent un révélateur des passions collectives que peuvent mobiliser les relations entre sacré et profane. Jusqu’où peut-on aller dans l’exercice des libertés ? Faut-il accepter des limites ? Qui peut les tracer ? La question du sacré ne concerne pas seulement l’islam ou les religions du Livre, elle touche aux fondements, qu’ils soient constitutionnels, historiques ou mémoriels, de sociétés qui se voient ou se pensent comme pleinement sécularisées.

Quelle expérience ou exercice des libertés, dans ces conditions ? Peut-on relativiser ce à quoi l’on tient et qui ne « nous » laisse pas indifférent ? « Liberté pour l’Histoire », clament certains historiens, alors que d’autres appellent au respect des mémoires blessées… Liberté pour l’art et les artistes, face aux règles établies et aux conventions installées, mais jusqu’où ? Quel équilibre trouver entre la libre critique, pour les uns, et l’injure, pour les autres ? La réponse à ces vastes questions passe déjà par l’importance et la définition que l’on donne au, et du, sacré.

Pour Isy Morgensztern, à la fois auteur et réalisateur, qui a publié L’Aventure monothéiste aux éditions La Découverte en 2015, « le fait qu’il existe des choses séparées de nous et que cette séparation leur donne une autorité constitue une mauvaise nouvelle pour nous qui sommes les enfants des Lumières. Cette séparation est-elle légitime ? Qu’en est-il de cet endroit qui a autorité sur certains d’entre nous, et notamment sur les fidèles des religions ? » 

Pour aborder ces questions, peut-être faut-il distinguer deux endroits qui ont autorité sur nous et nous créent des obligations. L’un se situe en haut, au sens où saint Augustin jugeait que « celui qui ne lève pas les yeux au ciel n’est pas digne d’être un être humain ». Mais, rappelle Morgensztern, il existe aussi une forme de sainteté horizontale, qui se situe non pas en haut, mais en vis-à-vis, dans le visage de l’autre, au sens que lui donnait le philosophe Emmanuel Lévinas. Pour Isy Morgensztern, il existe donc « des degrés entre le sacré et la sainteté », notamment parce que « le sacré pousse au blasphème, la sainteté pas trop ».

Pour Yadh Ben Achour, juriste tunisien, ancien président de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique et l’un des pères de la Constitution tunisienne, « l’homme est dépendant du sacré, qu’il soit religieux ou autre, parce que le sacré n’est pas forcément religieux. Les juristes, dont je fais partie, ont fabriqué des tas de sacré dans la loi : la Constitution, le droit humanitaire, le traité international… L’homme a besoin de sacré pour donner sens à ce qu’il ne comprend pas, aux mystères de son avant et de son après, mais aussi pour sa vie temporelle ».

Pour Pascal Amel, romancier, commissaire d’exposition et rédacteur en chef de la revue Art Absolument, « l’être humain, quelles que soient sa religion, culture ou civilisation, est un animal qui a la spécificité par rapport aux autres animaux d’avoir conscience de sa mort », ce qui crée le besoin « de quelque chose qui le dépasse ».

Pour Anastasia Colosimo, enseignante en théologie politique et auteur d’un ouvrage sur le blasphème, Les Bûchers de la liberté (Stock, 2016), il est « important de comprendre pourquoi cette question de la liberté et du sacré est un problème en soi. Ce qui caractérise notre monde est la modernité. Le monde d’avant la modernité est un monde de la transcendance et de l’hétéronomie. Le nôtre est celui de l’autonomie et de l’immanence. Le processus qui a mené de l’ancien monde au monde moderne est la sécularisation, qui a été voulu par le philosophe et le politique. La liberté de l’homme réside dans le fait de s’autodéterminer. Le programme qui a été celui du monde occidental a donc été la disparition du religieux. Mais non seulement le religieux n’a pas disparu, mais il est revenu ».

À cette aune, le blasphème constitue pour elle un « exemple extraordinaire. La première figure du blasphémateur est Socrate, condamné pour impiété parce qu’il remet en cause les dieux de la cité et donc l’existence même de la cité. Dire du mal du prince, c’était dire du mal de Dieu et inversement, parce que la légitimité du politique reposait sur une autorité religieuse. Maintenant que la politique ne repose plus sur la divinité mais sur la majorité, le blasphème aurait dû disparaître. Or ce n’est pas le cas. Le blasphème s’est transformé, en inventant l’offense aux croyants ».

Comment se pose alors la question de la liberté par rapport à ce sacré transformé ou ayant fait retour dans notre monde contemporain ?

Pour Isy Morgensztern, « la société exige des dimensions d’obligations qui ne se discutent pas. Ce sont les dimensions éthiques et morales. La rationalité contemporaine veut débattre de tout. Sans dimension d’obligation, on est perdu, parce qu’il y a un certain nombre de choses qui ne peuvent pas faire partie d’un contrat social. Une difficulté avec laquelle on se débat aujourd’hui est la liberté pensée comme quelque chose d’infini. Or, la valeur suprême n’est pas la liberté mais la responsabilité. Les dégâts causés par la liberté comme infinie commencent à être perçus ».

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