La nouvelle en France: beaucoup d’auteurs, peu de lecteurs

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La nouvelle est, en France, un genre littéraire dédaigné ; chaque acteur se renvoie mutuellement la faute, en un cercle vicieux dont la grande perdante est la créativité littéraire. À l’occasion de la parution en février du dernier recueil d’Éric Faye, un des principaux représentants actuels du genre, état des lieux et tentative de démêler quelques-unes des causes de ce dédain.

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C’est un constat largement partagé par le monde littéraire, au point qu’il en est devenu le réflexe déploratif de toute conversation abordant le sujet : en France, la nouvelle est un genre dédaigné. Les éditeurs n’en publient presque pas et, s’ils en publient, leurs représentants ne les représentent pas, sous prétexte que les journalistes n’en parlent pas et que les libraires n’en vendent pas, sous prétexte que les lecteurs n’en lisent pas… Chacun se renvoie mutuellement la faute, en un cercle vicieux dont les grandes perdantes sont la créativité et la diversité française en la matière.

La nouvelle est pourtant un genre très pratiqué en France, bien qu’il le soit rarement il est vrai à l’exclusion de tout autre. Quelques auteurs confirmés font fi de cette résistance, grâce notamment au courage de leurs éditeurs, et continuent de publier des nouvelles, généralement en parallèle de leur production romanesque. Éric Faye – sur qui nous avons déjà écrit (voir ici et ) – est de ceux-là.

Avec quelques autres comme Marie-Hélène Lafon, Maurice Pons, Georges-Olivier Châteaureynaud, Joël Egloff, Christiane Baroche ou encore Annie Saumont, il est l’un des représentants contemporains de la nouvelle, qu’il publie avec régularité depuis 1997, date de parution de Je suis le gardien du phare. Cet auteur prolifique vient de faire paraître son huitième recueil (et trente et unième volume) chez Corti, Nouveaux Éléments sur la fin de narcisse – dont l’un des quatorze récits, intitulé « Quadrature », aborde avec humour la question de la relégation des genres autres que le roman à la périphérie du monde éditorial. Un pas de côté vis-à-vis de sa production romanesque dont il a l’habitude, donc, et qu’il s’autorise en connaissance de cause, conscient des difficultés de diffusion propres à la nouvelle. 

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À cette occasion, Mediapart a voulu faire un point sur la situation française de ce genre littéraire en interrogeant plusieurs acteurs du petit monde en soi qu’il constitue. Pour la plupart d’entre eux, le premier constat n’est de fait guère positif : aux yeux de Gilles Marchand, récipiendaire du prix Révélation du premier recueil de nouvelles de la SGDL en 2018 pour son recueil Des mirages plein les poches, aux éditions des Forges de Vulcain, le genre souffre même d’une forme de « malédiction », au point que le seul mot de « nouvelle » suffit à susciter la méfiance. Éric Faye renchérit : « La France, qui ne lit plus ses poètes contemporains et “boude” ses nouvellistes, reste le pays de la dictature du roman. »

Bien que moins radicale, Martine Delort, membre du comité de rédaction de la revue Brèvesqui occupe une place majeure dans le paysage français de la nouvelle depuis plus de quarante ans –, confirme que « la nouvelle se complaît dans l’incertitude et le malaise ». La forme est frappée d’un soupçon indélébile : elle serait moins susceptible de témoigner du génie d’un auteur, au point de conduire certains nouvellistes à trouver d’autres mots (on pense aux Microfictions de Régis Jauffret, couronnées par le Goncourt de la nouvelle 2018), comme si le terme renvoyait à une pratique désuète, voire pire : amateure, qu’il s’agirait de mettre à distance.

Alain Kewes, « président-fonds de pension-factotum », comme il se définit lui-même, des éditions Rhubarbe, reste toutefois optimiste, estimant que « le nouvelliste a plus de chances qu’hier d’être publié, d’être visible et donc d’être lu ». Il précise : « C’était un terrain délaissé, dédaigné, et la nature ayant horreur du vide, beaucoup de nouvelles maisons se sont employées ces dernières années à l’occuper, à le personnaliser, à l’illustrer, au point que désormais, en nombre comme en qualité, la concurrence s’y révèle féroce. D’autant plus aiguë que, jouant sur des tirages moyens plus faibles, la viabilité des entreprises en est plus incertaine. Néanmoins, pour le lecteur un peu curieux et pour l’auteur persévérant, sinon pour les éditeurs, c’est plutôt le printemps de la nouvelle qui point. »

Reste que du point de vue marchand, comme en témoigne Nicolas Gruszkiewicz, libraire à l’Esperluète (Chartres), le constat est sans appel : « Les ventes sont quasi nulles. En septembre, on frôle le zéro pour cent du chiffre d’affaires, en mars, on flirte avec deux pour cent […]. Le genre “nouvelle” semble presque aussi confidentiel que celui de la poésie. » Il est vrai que les succès sont rares, comme en témoigne le fait que deux noms seulement reviennent systématiquement dans la bouche des personnes interrogées : celui d’Anna Gavalda qui connut en 1999, avec Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, publié par l’alors plutôt confidentielle maison Le Dilettante, des ventes sans précédent (près de deux millions d'exemplaires) ; et celui d’Olivier Adam, dont le recueil Passer l’hiver en 2004 avait reçu le Goncourt de la nouvelle et connu un succès marchand qui, sans égaler celui de ses romans, lui était comparable. Mais ces deux exemples restent des exceptions.

De haut en bas et de gauche à droite : Anna Gavalda, Olivier Adam, Gilles Marchand, Annie Saumont, Éric Faye et Marie-Hélène Lafon. DR De haut en bas et de gauche à droite : Anna Gavalda, Olivier Adam, Gilles Marchand, Annie Saumont, Éric Faye et Marie-Hélène Lafon. DR

À l’instar du court-métrage, la nouvelle se maintient donc, en France, hors du champ économique. Elle demeure une première étape, une porte d’accès vers le roman, sans être considérée comme une œuvre à part entière. Qu’est-ce qui explique cette méfiance, dans le pays de Maupassant, Balzac ou Villiers de l’Isle-Adam, un pays où par ailleurs Raymond Carver, Alice Munro, Charles Bukowski mais aussi Julio Cortazar, Roberto Bolaño, Silvina Ocampo ou Jorge Luis Borges sont des références incontestéees ? À une époque où l’accélération du quotidien semblerait vouloir privilégier la forme brève, correspondant au besoin d’optimisation du temps qui caractérise une société de la rentabilité ? C’est ce que nous avons voulu tenter d’éclaircir, en commençant par faire le panorama d’un genre délaissé.

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Toutes les personnes interrogées l’ont été – par mail, téléphone ou en personne – entre le 24 janvier et le 14 février.