Pour en finir avec le mérite

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À partir de la notion de « transclasse », un collectif réuni autour de la philosophe Chantal Jaquet atomise les notions de « mérite », de « mobilité sociale » ou « d’excellence », qui constituent le socle idéologique, périmé et trompeur, du pouvoir actuel.

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La « mobilité sociale », à l’instar de la « mixité sociale », est devenue un mot d’ordre trompeur qui escamote la réalité du fonctionnement de la société et véhicule une doctrine en réalité inégalitaire. C’est, en résumé, l’analyse sans concession d’un collectif réuni autour des philosophes Chantal Jaquet et Gérard Bras, dans un livre intitulé La Fabrique des transclasses, que publient les PUF.

Une analyse qui sape les bases idéologiques du pouvoir actuel, convaincu que la politique doit, avant tout, consister à encourager les talents individuels, promouvoir l’excellence, récompenser le mérite. Et s’avère ainsi incapable de saisir que la « règle de la reproduction sociale varie en fonction des sociétés et de leur organisation politique ».

Aujourd’hui, « dans les États occidentaux, ce sont les pays scandinaves qui connaissent la mobilité sociale la plus forte et les États-Unis la plus faible, contrairement aux idées reçues et entretenues par le mythe de l’American dream. La France se situe dans la moyenne : d’après les dernières enquêtes statistiques, sept enfants d’ouvriers sur dix connaîtront le même sort que leurs parents et il en va de même pour les fils de cadres ou de chefs d’entreprise ».

À l’heure des attaques à répétition contre les aides sociales coûtant un « pognon de dingue », dixit Emmanuel Macron, ou un « État-providence sans boussole », pour reprendre les termes du porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, se laisse en effet apercevoir un iceberg doctrinal qui pense la société comme un territoire liquide et mobile, où il suffirait de donner aux individus les moyens adéquats pour qu’ils réussissent leur vie.

En économie, cela permet de déclarer, comme l’a fait Benjamin Griveaux en citant Confucius, que si un homme a faim, il lui est plus utile de lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson : un lieu commun fort contestable dont on peut lire ici un démontage en règle. Plus largement, cela permet de nier qu’on mène une politique privilégiant les privilégiés, en s’appuyant notamment sur l’existence de contre-exemples à la violence des verdicts sociaux.

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Chantal Jaquet est à l’origine du néologisme de « transclasse », désignant ces contre-exemples ayant réussi à franchir les frontières sociales. Elle a consacré, il y a quelques années, une étude à ceux qui déjouent les lois d’airain de la reproduction sociale et sèment le trouble dans le déterminisme social, sans le nier ni s’y soumettre. Dans cet ouvrage, Les Transclasses ou la non-reproduction, elle alertait déjà sur la façon dont « faute d’en comprendre l’origine, les destins d’exception servent encore trop souvent d’alibi au moralisme, en accréditant l’idée que chacun est pleinement responsable de son sort, et au conservatisme, en alimentant la conviction que l’ordre social reflète les mérites naturels de chacun ».

Elle prolonge et complète aujourd’hui la réflexion, en constatant que ce mésusage de la figure du transclasse n’a de cesse de s’accentuer. « Il n’est pas étonnant dès lors que le passage imaginé comme ascension vers un podium vienne nourrir une vision hagiographique du transclasse, vainqueur suprême toutes catégories confondues, puisqu’il a triomphé miraculeusement dans une course à handicap face à des concurrents plus capés que lui. Il n’est pas étonnant non plus que ces nouvelles figures héroïques soient brandies comme des exceptions infligeant un glorieux démenti au déterminisme social. Rescapé, miraculé ou hors norme, le transclasse est pris dans les rets du spectaculaire de sorte que son parcours complexe suscite davantage l’admiration que l’analyse d’un public prompt à crier au génie et à exalter les talents et le mérite personnel. »

Pourtant, écrit-elle, « le mérite est une pure construction politique. C’est un instrument de gouvernement destiné à renforcer l’obéissance à l’ordre social par un système de valorisation ou de réprobation des comportements ». C’est d’ailleurs, juge-t-elle, ce que révèle fort bien « ce que l’on a appelé la méritocratie. L’État a tout intérêt pour maintenir l’ordre établi et tuer dans l’œuf les velléités de révolte contre l’injustice sociale à proclamer méritants ceux qui franchissent les barrières de classe contre toute attente, et à renvoyer les autres à leur inertie consubstantielle, leur paresse coupable, en leur imputant l’entière responsabilité de leur sort ». Il faut donc, selon elle, « cesser d’interpréter les parcours des transclasses en termes de mérite et procéder à l’éradication de cette notion pour mieux comprendre ce qui se joue dans le passe-classe ».

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Cette critique d’une démocratie qui se pense méritocratique, alors qu’elle réserve toujours les meilleures places aux héritiers et s’est coulée dans les mœurs de l’ancienne aristocratie, selon l’analyse de l’universitaire italien Giuseppe Tognon dans son ouvrage La Démocratie du mérite (Éditions de la revue Conférence, 2016), est loin d’être inédite.

Elle a déjà été mise en lumière, en particulier, par les sociologues de l’éducation, à l’instar de François Dubet, qui ont montré que les parcours scolaires validaient, à travers les diplômes, les inégalités sociales au lieu de les combattre. Et elle n’est pas non plus propre à la France comme en témoigne, parmi d’autres, le livre du Britannique James Bloodworth, The Myth of Meritocracy. Why Working-Class Kids Still Get Working-Class Jobs (« Le Mythe de la méritocratie. Pourquoi les enfants d’ouvrier ont encore des boulots d’ouvrier »), paru en 2016.

Mais l’originalité de l’équipe réunie par Chantal Jaquet est d’aborder cette question à travers le prisme des parcours de transclasses et de systématiser la réflexion politique en s’en prenant à la notion d’excellence (« mais qu’est-ce que l’excellence, si ce n’est le nom glorieux de l’exclusion »), mais surtout à celle de « mobilité sociale » qui concentre, pour la philosophe, trois défauts majeurs.

D’abord, « lorsqu’on parle de mobilité sociale, on se donne en effet d’avance ce que l’on doit d’abord établir, à savoir le mouvement et la possibilité du passage d’une classe à l’autre ». Ensuite, « on fait comme si par nature les individus étaient tous lancés dans une course au long cours et comme s’il suffisait de se mettre en marche pour arriver, quitte à s’étonner ensuite que l’ascenseur social soit en panne et à chercher des leviers pour le faire redémarrer et supprimer les freins ».

Enfin, la notion de mobilité sociale « est source de confusion parce qu’elle incite à considérer avant tout le résultat d’une trajectoire, en se plaçant par rapport à ses points de départ et d’arrivée, sans s’arrêter sur les médiations, les transits, les ponts et les barrières, voire les retours en arrière. Au mieux, elle conduit à cerner les étapes sans discerner ce qui a pu permettre de les franchir ni séjourner dans l’entre-deux ».

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