Comment Terra Nova irrigue l'hémisphère gauche

Avec ses notes quotidiennes et ses rapports, Terra Nova, fondation «progressiste» créée par Olivier Ferrand après la défaite du PS en 2007, entend intervenir sur la plupart des grands sujets concernant la gauche de gouvernement. Pas toujours en finesse.

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Il ne reste plus que deux ou trois mois à la fondation autoproclamée «progressiste», créée par Olivier Ferrand, pour profiter tranquillement de son nom de baptême. Terra Nova est en effet aussi le nom de la série choc produite par Steven Spielberg, dont la diffusion planétaire commence cet automne. Dans cette série, l'histoire se situe en 2149, et la population humaine se trouve au bord de l’extinction sur une Terre surpolluée dont les ressources arrivent à épuisement. Une équipe d’individus courageux se lance alors dans une faille spatio-temporelle pour inverser la tendance…

En septembre 2008, lorsque Terra Nova se fonde, la gauche de gouvernement est au bord de l’extinction après trois défaites consécutives aux élections présidentielles, ses ressources intellectuelles sont taries au point que Nicolas Sarkozy peut se vanter d’avoir gagné la bataille des idées, et Olivier Ferrand se verrait bien, alors, sauver la planète gauche. «Nous sommes partis d’une raison de court terme : la défaite de 2007. Mais aussi du constat plus profond d’un tarissement intellectuel de la politique en général. Il ne s’agissait pas d’élaborer un programme de mandature de 5 ans, mais bien de rechercher une refondation intellectuelle. Les grands modèles de développement, que ce soit à droite avec le modèle libéral, ou à gauche avec la social-démocratie, sont des modèles historiques du XXe siècle, dépassés par la mondialisation.»

Un objectif que nuance le sociologue Michel Wieviorka, auteur de Pour la prochaine gauche et proche de Martine Aubry :«Je ne crois pas que Terra Nova soit en mesure de porter “le” projet de la gauche. Mais, ce que Terra Nova apporte, c’est, jour après jour, des propositions qui montrent que le problème n’est pas le manque d’idée à gauche, qu’il y a une vitalité.» Pour Christian Paul, député de la Nièvre et président du Laboratoire des idées du PS : «Terra Nova a créé un vivier, et aussi une habitude de travailler entre l’expertise politique et la production intellectuelle, qui sont utiles.»

Sans avoir atteint l’objectif ambitieux de réoxygéner entièrement l’hémisphère gauche, Terra Nova constitue toutefois un bouleversement, à l’échelle, plus réduite, des think tanks français. Selon Amaury Bessard, président d'honneur de l’Observatoire français des think tanks, «l’ensemble de cet espace a dû se réorganiser avec l’arrivée de Terra Nova». Pour Benoît Thieulin, membre de la fondation et directeur de la Netscouade, «Terra Nova a eu le mérite d’imposer une compétition élevée sur ce qu’est un think tank en France. Jusque-là, c’était surtout des clubs de vieux messieurs qui se réunissaient de temps en temps. La Fondapol a dû faire sa mue. La fondation Jean Jaurès s’est réveillée».

Lors de la remise de prix organisée par cet Observatoire français des think tanks, au début de ce mois, Terra Nova s’est ainsi taillé la part du lion. Elle rafle le trophée de la meilleure stratégie de communication, le trophée des journalistes et celui du meilleur think tank de l’année, décerné par les pairs. Nul ne devrait lui contester le premier, tant Terra Nova a su se faire un nom et ne jamais rester incognita en quatre petites années d’existence. «Ils ont des réseaux amicaux, professionnels et médiatiques très bien organisés. Et ils excellent à diffuser leur production, que ce soit sur des supports classiques ou sur twitter», juge Marie-Cécile Naves, vice-présidente de l'Observatoire français des think tanks.

Cette visibilité de Terra Nova est d’ailleurs largement liée au second trophée, celui des journalistes, avec lesquels Terra Nova a tissé de nombreux liens : Métro, Rue89, Le Nouvel Observateur, Mediapart via une édition participative, mais surtout Libération, qui lui a sous-traité deux pages «rebonds» chaque mois, ayant fortement contribué à légitimer la fondation dans le champ des idées à gauche.

Quant au trophée du meilleur think tank de l’année, reçu pour la seconde année consécutive, seules quelques mauvaises langues rappellent qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois, tant les think tanks demeurent, en France, des espaces encore marginaux politiquement et intellectuellement (voir notre précédent article ici).

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Les personnes interrogées pour cet article l'ont été de visu ou par téléphone entre le 4 et le 21 juillet.

Cette série sur les think tanks sera complétée, en septembre, par une autre enquête sur la manière dont les partis politiques travaillent avec les intellectuels.