France Télécom: ce que dit le suicide de Michel D.

Par

Mediapart est allé rencontrer les collègues de Michel D. Ce cadre de France Télécom à Marseille, en charge des réseaux, s'est suicidé dans la nuit du 13 au 14 juillet. Il a laissé une lettre où il affirme que son travail est l'«unique cause» de son suicide. Ses collègues tentent encore de comprendre comment Michel a pu commettre l'irréparable.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Dans la nuit du 13 au 14 juillet, Michel D. s'est suicidé. Michel D. était cadre chez France Télécom, sur le site de Réattu, à Marseille. Il avait 51 ans. En guise d'adieu, il a laissé une lettre d'une écriture fragile, raturée à de multiples endroits, datée du jour même. La lire était si éprouvant que ses collègues ont préféré la retranscrire sur ordinateur.

Michel avait précisé, dans l'en-tête, que cette lettre devait être diffusée à ses «collègues de travail et aux délégués du personnel». Dans ce document d'une page, l'homme prend soin d'expliquer son geste: «Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom, écrit-il en soulignant la deuxième partie de la phrase. C’est la seule cause. Urgence permanente, surcharge de travail, absence de formation, désorganisation totale de l’entreprise. Management par la terreur ! Cela m’a totalement désorganisé et perturbé. Je suis devenu une épave, il vaut mieux en finir.»

Méthodique, il prend soin de démentir, par avance, les probables supputations que l'on ne manquera pas de faire pour tenter d'expliquer son geste : «Je sais que beaucoup de personnes vont dire qu’il y a d’autres causes que le travail (je suis seul, non marié, sans enfant, etc.). Certains sous-entendent aussi que je n’acceptais pas de vieillir. Mais non, avec tout ça je me suis toujours bien débrouillé. C’est bien le travail l’unique cause.»

Michel est mort le 14 juillet. Depuis, d'autres collègues de France Télécom ont mis fin à leurs jours à Besançon, à Paris, à Annecy. D'autres ont tenté de le faire, à Troyes, et quelques jours après Michel, un collègue lyonnais qui travaillait dans la même unité. Cette série sans précédent de drames a mis en lumière la gestion des hommes dans l'ex-entreprise publique, détenue seulement à 27% par l'Etat désormais. Management musclé, admet la direction, qui vient de sacrifier le numéro deux du groupe, l'homme chargé des opérations. «Management par la terreur», accuse Michel dans sa lettre.

 

Hommage des salariés de l'UPR à Michel D., quelques jours après sa mort.  © DR Hommage des salariés de l'UPR à Michel D., quelques jours après sa mort. © DR

 

Trois mois et demi que Michel a mis fin à ses jours, et ses collègues continuent de se poser des tonnes de questions. Comment lui, si bon élément, expert reconnu des réseaux de téléphonie a-t-il pu perdre pied au point de s'ôter la vie? Il n'avait pas été muté de force, ne travaillait pas dans les centres d'appels où les conditions de travail sont très difficiles. Le comité d'hygiène et sécurité (CHSCT) a lancé une enquête pour tenter de comprendre. Elus, managers et syndicats essaient de reconstituer l'enchaînement tragique. Peu à peu, ils commencent à retracer le calvaire de leur collègue, mort après avoir désigné son bourreau : le travail, uniquement le travail.

 

Michel, fonctionnaire chez France Télécom depuis trois décennies, travaillait depuis douze ans à Réattu, un bâtiment anonyme de l'est de Marseille. Réattu est une des 38 antennes de l'unité de pilotage de réseau (UPR) Sud-Est, une branche de l'entreprise dédiée aux réseaux fixes et mobiles. Comme lui, beaucoup des 150 de Réattu sont des cadres. Michel était architecte réseau. Un métier complexe : il s'agit de dimensionner le réseau, de l'adapter à la demande, d'éviter les saturations.

 

C'est grâce à des hommes comme Michel qu'il y a «du réseau» dans un nouveau lotissement qui pousse de terre en pleine campagne, grâce à eux que l'on peut pianoter en 3G sur son Iphone un peu partout. Tâche exposée : depuis le début des années 2000, et encore plus depuis la démocratisation récente de la 3G via les téléphones et les clés pour se connecter sur son ordinateur, la demande de 3G explose, il faut sans cesse adapter le réseau.

De l'avis de tous, Michel était un excellent professionnel. «Très pro, très carré, et reconnu comme tel dans la maison», résume Anne-Marie Lucchetti, déléguée FO, qui le connaissait bien et participe à la cellule d'enquête. «Minutieux», «perfectionniste», selon d'autres collègues. Un cadre discret, un brin bougon parfois, pas le genre à discuter et à multiplier les pauses-café, mais un professionnel chevronné, que ses collègues décrivent passionné par son travail. Coureur chevronné, il chaussait les baskets à la pause de midi, avait fait le marathon de New York et alignait les bonnes places dans les courses régionales. «Mais les derniers temps, il n'arrivait plus à se vider la tête en courant», raconte un collègue qui souhaite rester anonyme, par pudeur. Dans son bureau, raconte-t-il, «il y avait des photos de planètes».

 

Il y a quelques années, Réattu appartenait à la pépite du groupe, Orange, la filiale de téléphonie mobile. «C'était la période faste, l'ambiance était chaleureuse, on faisait des barbecues, on se voyait pas mal en dehors du bureau, un peu comme une famille», raconte Anne-Marie Lucchetti. Cet âge d'or a pris fin en 2005, dit-elle, quand la filiale a été absorbée. «On a intégré France Télécom, ses restrictions budgétaires et ses restructurations permanentes. Peu à peu, tout ce lien social s'est brisé. On n'a plus eu de fête. Les ressources humaines, ça passait par Internet désormais. On a peu à peu individualisé les salariés, chacun devant son ordinateur.»

La pression grandissante, Michel la ressentait, comme tous ses collègues. «En 2005, la direction lui avait déjà proposé de recruter un jeune pour l'épauler, ça ne s'était pas fait», raconte Olivier Flament, élu Sud et secrétaire du CHSCT. En 2008, tout semble s'accélérer pour les employés de Réattu: le site subit d'importants bouleversements, au gré des incessantes restructurations internes. L'unité de Marseille est fusionnée dans une plus grande entité géographique, l'UPR Sud-Est. Les managers, qui changent régulièrement d'affectation selon la règle du TTM ("Time-to-move"), font désormais la navette entre Lyon et Marseille.

 

Jusqu'alors, Michel était débordé, mais il travaillait en confiance avec un manager expert des réseaux comme lui, qui mettait la main à la pâte quand c'était nécessaire. Avec la réorganisation, Michel se retrouve seul à gérer les réseaux à Marseille, son nouveau manager ne connaît pas le métier. «C'est une des caractéristiques du management dans le France Télécom d'aujourd'hui, explique Olivier Flament du CHSCT : les managers sont d'abord des chefs d'équipe, ils ne sont pas censés connaître les métiers.»

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

J'ai cité des extraits de la lettre de Michel D. mais ne l'ai pas publiée in extenso car la version diffusée par les syndicats comporte le nom de l'architecte réseau, nom que je me refuse à publier.

Actualisation : le chapô (l'introduction) de l'article, en une du site, a été modifié ce mardi vers 15 heures pour intégrer les déclarations de D. Lombard, PDG d'Orange, au cours d'une réunion de négociation sur le stress avec les syndicats. Cliquer ici pour lire le communiqué du groupe qui m'a servi à réactualiser l'article.