SOCIAL

Le bug de Pôle emploi qui inquiète 200 000 chômeurs

De nombreux titulaires de l’allocation de solidarité spécifique se voient annoncer sur pole-emploi.fr qu’ils sont arrivés en fin de droit, alors que c’est faux. « Il n’y a aucun impact sur l’allocation qui leur est versée », assure l’institution.

Dan Israel

5 février 2021 à 17h59

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Il n’y a pas que le gouvernement qui court après l’épidémie de Covid, tentant mois après mois de s’adapter à la réalité de la crise sanitaire et de la crise sociale qui en résulte. Pôle emploi est également mis à rude épreuve, ainsi que ses services informatiques, alors même que les agents sont durement frappés par l’assassinat d’une de leur collègue dans la Drôme.

Ainsi, le système informatique de Pôle emploi a dû gérer les prolongations successives des droits à l’allocation chômage pour les demandeurs d’emploi qui devaient voir leur allocation cesser d’être versée à partir du 30 octobre. En plusieurs décisions, le gouvernement a décidé que pour les chômeurs arrivant en fin de droit entre cette date et le 15 février, les droits seraient prolongés jusqu’au 28 février. Charge à Pôle emploi de faire appliquer ces nouveaux paramètres.

Charge aussi à lui de repérer les demandeurs d’emploi pouvant bénéficier de la mesure, annoncée fin novembre, octroyant jusqu’à 900 euros mensuels aux saisonniers privés de ressources et ayant travaillé au moins 60 % du temps en 2019. C’est encore Pôle emploi qui doit verser cette somme aux 450 000 personnes qui devraient en profiter, selon le gouvernement.

Un premier versement des sommes dues pour les mois de novembre et de décembre devait avoir lieu en janvier, mais les difficultés rencontrées pour configurer le système informatique ont décalé les premiers versements à ce 5 février. Et, comme l’a détaillé RTL, Pôle emploi n’a pas pu identifier les 450 000 bénéficiaires : 320 000 personnes toucheront bien les sommes, alors que 120 000 autres devront fournir des renseignements complémentaires, car l’organisme n’a pas réussi à traiter les informations les concernant.

Recherche sur le site internet de Pôle emploi. © Romain Longieras / Hans Lucas via AFP

Au même moment, Pôle emploi est confronté à un autre bug, découvert par Mediapart, qui soumet de très nombreux demandeurs d’emploi à un stress maximal : depuis la fin du mois de janvier, des milliers d’allocataires de l’allocation de solidarité spécifique (l’ASS, d’un montant de 500 euros environ, est versée aux chômeurs arrivés en fin de droit) voient afficher sur leur compte personnel qu’ils sont arrivés en fin de droit, alors qu’ils disposent en fait d’encore au moins 4 ou 5 mois d’allocations.

Le renouvellement se fait en effet tous les six mois, et tous l’ont effectué il y a peu. L’information qui leur est donnée est pourtant la même sur le relevé de situation qu’ils peuvent imprimer à partir de leur compte. Le message affiché est pour le moins inquiétant pour des personnes vivant bien souvent en grande précarité : « À ce jour, vous avez atteint la fin de votre droit ASS et nous étudions son renouvellement. Si votre questionnaire ne nous est pas encore parvenu, nous vous invitons à nous le transmettre dûment complété et signé, accompagné des justificatifs nécessaires dans les plus brefs délais. »

Les premiers allocataires à avoir signalé le bug l’ont fait sur le forum ActuChômage, samedi 30 janvier. « Sur mon avis de situation de ce jour, il est indiqué que j'ai épuisé mes droits au 31 janvier, alors que j'ai été renouvelé le 28 décembre pour une nouvelle période de 6 mois », alerte l’un d’eux, tout en précisant que sa situation est par ailleurs normale : « Mon paiement de janvier est complet pour le prochain paiement lundi, et je n’ai pas été radié, j’ai pu m’actualiser sans problème. »

Bientôt, les témoignages similaires affluent sur ce forum très fréquenté par des habitués des arcanes de Pôle emploi, mais aussi sur le site Total Bug. Beaucoup suspectent une erreur d’affichage. Et c’est bien le cas. « Nous avons bien connaissance de la situation et nos équipes sont mobilisées pour y remédier dans les meilleurs délais », assure à Mediapart la direction générale de Pôle emploi. Elle chiffre à « environ 200 000 » le nombre de demandeurs d’emploi concernés, « tous bénéficiaires de l’ASS et ayant vu leurs droits de nouveau prolongés au 1er février ». « Il s’agit uniquement d’un problème d’information sur pole-emploi.fr et il n’y a aucun impact sur l’allocation qui leur est versée », assure l’institution.

Cette réponse officielle est la première obtenue sur ce problème qui dure depuis une semaine. Sur les forums, certains indiquent avoir déjà été rassurés par leur conseiller Pôle emploi, mais peu étaient prêts à lui accorder un total crédit. « Cette situation est très anxiogène étant donné notre situation, et nous attendons tous les jours une information, même simplement affichée sur le site », témoigne Marie (son prénom a été modifié à sa demande), demandeuse d’emploi de 61 ans basée dans le Sud-Ouest. Elle a passé plusieurs jours à surfer fiévreusement sur les forums et sur le site de Pôle emploi, sans rien apprendre de pertinent.

© Capture d'écran / Actuchomage.org

« Mon renouvellement pour six mois m’avait été notifié le 8 décembre, et tout à coup, Pôle emploi m’annonce que je n’ai plus droit à rien, c’est très inquiétant », raconte Marie. D’autant qu’elle hésite toujours à contacter l’institution : « On ne veut pas se montrer tous les quatre matins, car on n’a qu’une trouille : être contrôlé puis être radié », dit cette ancienne assistante de direction, au chômage depuis 2011. « On me considère comme un rebut, au moins depuis que j’ai 57 ans. En 2020, j’ai réussi à trouver un mois de travail seulement, malgré des milliers de candidatures envoyées », glisse-t-elle.

Le 1er février, le comité CGT des travailleurs privés d’emploi et précaires s’est ému dans une lettre ouverte de deux autres types de bugs : impossibilité d’actualiser sa situation via l’espace personnel du site de Pôle emploi, et une erreur d’information touchant cette fois les chômeurs en fin de droit qui auraient dû basculer vers l’ASS mais dont les allocations ont été prolongées par le gouvernement.

« Nous pensons qu’il y a un conflit dans les machines de Pôle emploi entre la règle classique aboutissant au basculement vers l’ASS et les nouvelles règles dues aux adaptations successives demandées par le gouvernement », explique Pierre Garnodier, le responsable du comité CGT. « Nous sommes en train d’essayer de tranquilliser tout le monde, mais il faut que Pôle emploi communique pour rassurer des personnes qui sont déjà soumises à un stress maximal », plaide-t-il.

« Concernant l’actualisation pour le mois de janvier, quelques difficultés ont été constatées le jeudi 28 au matin pour les personnes qui s’actualisaient sur l’appli mobile, répond la direction générale de l’organisme. Depuis, l’actualisation se déroule normalement et notre suivi quotidien montre des volumes d’actualisation normaux. » Sans que la situation soit encore revenue à la normale pour certains des premiers concernés.

Dan Israel


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