Emmanuel Macron veut réécrire la régulation financière

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Se rangeant aux côtés des banques et des assurances, le candidat d’En Marche juge que les règles prudentielles sont trop contraignantes. Il souhaite à l’avenir que ce soit les ministres des finances et non les régulateurs qui les déterminent. Un premier pas pour effacer toutes les leçons de la crise financière.

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S’il y avait encore un doute sur le positionnement d’Emmanuel Macron, il vient de le dissiper : il se place ostensiblement du côté de la finance. Tandis que l’attention de l’opinion publique est captée par le feuilleton quotidien de la droite, il avance discrètement ses propositions. Et quelles propositions ! Il ne s’agit rien de moins que de remettre en cause la régulation élaborée après la crise financière de 2008. Comme Trump, il propose de réécrire ces règles contraignantes. Au nom de l’économie bien sûr.

L’auditoire devant lequel il a émis cette idée lundi n’était sans doute pas prêt à aborder un tel sujet : Emmanuel Macron avait été alors invité à débattre avec les chefs d’entreprise de la CPME (ex-CGPME), comme le seraient avant et après lui Marine Le Pen et François Fillon le même jour. Alors que les petits patrons attendaient sans doute un discours plein de bonnes intentions en faveur des PME, le candidat d’En marche s’est brusquement emparé de la question réglementaire des banques et des assurances.

Emmanuel Macron débat à la CMPE, lundi 6 mars © Bactiactu Emmanuel Macron débat à la CMPE, lundi 6 mars © Bactiactu

Ses propositions sont simples : il veut reprendre la main sur la régulation financière. Pour lui, les régulateurs ont des positions beaucoup trop rigides, voire dogmatiques. Il vaudrait bien mieux que cette tâche prudentielle soit confiée aux ministres des finances européens. Ils seraient beaucoup plus à même, selon Emmanuel Macron, d’établir les ratios prudentiels (Bâle 2 et 3 pour les banques, Solvency 2 pour les assurances) qui fixent le niveau de fonds propres pour les banques et les assurances. « Ce que je souhaite, c'est que les grands ratios de solvabilité de liquidité et de fonds propres des banques et des assurances puissent être discutés au niveau européen à l'Ecofin chaque année et qu'on en fixe, avec des objectifs de financement économique, les grandes règles », a expliqué Emmanuel Macron.

Le candidat d’En Marche juge que ces règles sont trop contraignantes, et finissent par être plus néfastes que bénéfiques pour l’économie. En tout cas, elles ne sont pas du tout « adaptées à la France », selon lui. « Nous nous sommes fait avoir », a-t-il assuré. Les règles prudentielles des établissements financiers « touchent beaucoup les économies comme les nôtres qui n'étaient pour rien dans l'origine de la crise ». « Les instances prudentielles veulent de la prudence, donc elles n'ont qu'un objectif de réduction du risque et donc elles ont désincité (sic) les banques et les assurances à financer l'économie », a-t-il regretté.

L’argumentation n’est pas nouvelle. Elle est développée depuis des années par les banquiers et les assureurs, en guerre contre toutes les régulations financières qui leur ont été imposées après la crise financière. Tous mettent en avant le prétexte du financement de l’économie pour obtenir l’assouplissement voire l’annulation de ces règles, qui encadrent plus strictement leurs engagements. Dans les faits, ces dernières ne semblent avoir guère gêné la distribution de crédit. Selon les statistiques de la banque de France, le volume de crédit accordé aux entreprises non financières a augmenté de 4,8 % en rythme annuel, fin janvier, ce qui est en phase avec une économie qui croît d’à peine 1 % par an.

Pour les chefs d’entreprise, le problème de toute façon n’est pas là. Les difficultés actuelles qu’ils rencontrent ne sont d’ailleurs pas liées à l’accès au crédit, mais au flou sur l’avenir. Ce sont les carnets de commandes, l’augmentation des débouchés, de la consommation qui les incitent à investir, à se développer et pas le crédit. En gros, des questions de demande et non d’offre.

Jusqu’à présent, les banques françaises ne semblent pas avoir pâti non plus des nouvelles règles qui leur sont imposées. Alors que leurs concurrentes comme Unicredit en Italie ou Deutsche Bank en Allemagne sont en train de procéder à des augmentations de capital qui se chiffrent en dizaines de milliards pour restaurer leur bilan, elles se classent parmi les établissements financiers les plus profitables en Europe. BNP Paribas a affiché un résultat net de 7,7 milliards d’euros en 2016, AXA de 5,8 milliards d’euros, la Société générale de 3,9 milliards, le Crédit agricole de 3,5 milliards. Des résultats qui les placent en tête du CAC 40.

Mais l’avenir est plus sombre, disent-elles. Les exigences plus strictes qui vont leur être imposées vont renchérir le coût du capital. Tout cela ne peut que nuire aux banques et à leurs clients, assurent-elles. Nombre d’économistes et de régulateurs doutent de cette analyse. « Cela ne tient pas la route », affirme par exemple David Miles, membre du comité de politique monétaire de la Banque d’Angleterre.

Ce qui ne tient pas la route non plus, c’est que le monde financier, dans un univers de taux zéro voire négatif, dans un environnement économique languissant qui se remet mal de la crise, continue d’afficher des exigences de rentabilité du capital de 15 % et plus, comme avant la crise, comme si rien ne s’était passé. Ce décalage grandissant entre l’économie réelle et le capitalisme financier ne peut que pousser à la spéculation et à des prises de risque de plus en plus insensées. Ce que justement la régulation veut éviter.

Emmanuel Macron ne peut ignorer toutes ces données. Alors pourquoi demande-t-il à revenir sur tout l’encadrement mis en place après la crise financière ? Car, même s’il lie habilement la remise en cause de la régulation au financement de l’économie, ses propositions reviennent bien à cela. Confier la régulation à des ministres, très éloignés de ces questions,  plutôt qu’à des régulateurs qui connaissent parfaitement le milieu bancaire et les risques qu’il fait peser sur l’ensemble de l’économie, c’est redonner tout le pouvoir à la finance. Comment croire que les lobbies financiers ne se précipiteront pas pour murmurer à l’oreille du ministre les mesures qu’ils attendent, voire leur écrire les textes ? Ils font déjà le siège en permanence de la commission européenne. Autant dire que la finance doit s’auto-réguler et écrire elle-même ses règles. Comme elle l’a fait avant 2008, avec le succès que l’on sait.

En quelques phrases, devant un auditoire auquel le message n’était pas destiné, Emmanuel Macron a fait l’aveu de ses convictions profondes. La crise financière de 2008 qui a mené l’économie mondiale au bord du gouffre et dont les pays occidentaux se remettent avec difficulté ne semble être, selon lui, qu’un accident de l’histoire. Il n’y a aucune leçon à retenir de ce choc, aucune mesure de prévention à adopter. Le capitalisme financier ne saurait être contraint. Comme il le dit, il connaît parfaitement « la grammaire des affaires ».

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