Uramin: la justice demande des comptes à Lauvergeon

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Quand Areva a-t-il su que les gisements d’Uramin, achetés 2,5 milliards de dollars en 2007, étaient inexploitables ? Au moins deux ans avant que le groupe n’en fasse l’aveu, selon les documents que Mediapart a pu consulter. Entendue par les juges vendredi 13 mai, Anne Lauvergeon a été mise en examen pour présentation et publication de comptes inexacts et diffusion de fausses informations. Elle a été placée sous statut de témoin assisté pour le chef d'abus de pouvoir.

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Près de cinq ans se sont écoulés depuis que le groupe Areva a finalement reconnu, lors de la publication de ses comptes 2011, que la société canadienne Uramin, acquise en 2007 pour 2,5 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros), ne valait rien. Plus de deux ans ont passé depuis que la Cour des comptes a – chose exceptionnellement rare – effectué un signalement auprès du parquet national financier et obtenu l’ouverture d’une enquête judiciaire pour « présentation ou publication de comptes inexacts ou infidèles », « diffusion d'informations fausses ou trompeuses », « faux et usage de faux ».

Anne Lauvergeon en mars 2010. © Reuters Anne Lauvergeon en mars 2010. © Reuters
Mais la justice, surtout s'il s’agit de sujets financiers, chemine lentement. Anne Lauvergeon,entendue par les juges Renaud Van Ruymbeke, Charlotte Bilger et Claire Thépaut, le vendredi 13 mai, a été mise en examen pour présentation et publication de comptes inexacts et diffusion de fausses informations. Elle a été placée sous statut de témoin assisté pour le chef d'abus de pouvoir.  Olivier Fric, le mari de l'ancienne présidente du directoire d’Areva, était  le seul  auparavant à avoir été mis en examen  pour « blanchiment et délit d’initié ». Il est soupçonné d’avoir profité d’informations privilégiées pour investir dans Uramin juste avant le lancement de l’OPA d’Areva, ce qui lui a permis de réaliser une plus-value de 299 380 euros (lire notre article).

Depuis le début de cette affaire, la position d’Anne Lauvergeon est restée constante. Il s'agit d'un « coup monté », fomenté jusqu’au plus haut niveau de l’État par ses ennemis pour la déstabiliser. Et des ennemis, Anne Lauvergeon en a beaucoup, à l’entendre : cela va de Claude Guéant à l’ancien PDG d’EDF, Henri Proglio, en passant par François Roussely, autre ancien PDG d’EDF et d’anciens dirigeants d’Areva, notamment Sébastien de Montessus, son ancien bras droit chez Areva, et Luc Oursel, qui lui a momentanément succédé avant de décéder fin 2014, tentés, selon elle, de se refaire une virginité sur son dos.

Pour Lauvergeon, rien ne justifie de revenir sur le rachat d’Uramin. « Certes, 2007 était la plus mauvaise année pour faire quelque acquisition que ce soit. Les prix étaient fortement montés sur toutes les valeurs, les analystes prédisaient tous de nouvelles hausses. Personne n'a anticipé la crise de 2008 », écrit-elle dans un carnet en guise de mémo. Avant d’insister sur la crise, puis l’accident de Fukushima, qui ont déclenché un nouvel hiver nucléaire et provoqué la chute des cours de l’uranium.

Dans ce contexte, Uramin ne s’assimile, selon elle, en aucun cas à un « accident industriel », comme certains ont voulu le dire. « Je suis choquée par l'assimilation d'une dépréciation d'actifs à une perte. Nous avons acheté 60 000 T d'U [tonnes d’uranium – ndlr]. Elles sont toujours là ; il y en a même 63 000 T. L'entreprise ne va pas débourser 1 €, seulement amortir en une fois et donc exploiter dans l'avenir un U moins cher, car sans amortissement », poursuit-elle dans le même mémo. Elle se dit persuadée que cette cabale a pour but d'obtenir la privatisation du portefeuille minier d’Areva à vil prix. Un scénario sur lequel l’Élysée a travaillé du temps de Nicolas Sarkozy.

Anne Lauvergeon n’a cessé de répéter ces explications à son conseil de surveillance, devant la commission parlementaire, devant la Cour des comptes. Avec plus ou moins de succès. Son conseil et son comité d’audit ont adopté un moment cette ligne. En février 2012, le rapport Boissard, commandé par le conseil pour tenter de déminer le sujet, a conclu que la dépréciation d’Uramin était liée à 60 % à l’accident de Fukushima.

Mais la Cour des comptes, elle, a une analyse très différente, exprimée dans son rapport provisoire révélé par Mediapart en mai 2014 –Anne Lauvergeon a obtenu du président de la Cour des comptes que le rapport définitif ne soit jamais rendu public, au nom du « secret des affaires » (sic). Pour la Cour des comptes, l’argument de Fukushima est « commode mais insuffisant », permettant de masquer de graves erreurs de gestion. Malgré tout, l’ancienne présidente reste sur cette ligne et manifestement convainc encore un certain auditoire. « Les mines d’Uramin valent de l’or », a conclu Le Parisien, à la suite d’un entretien avec l’ancienne présidente d’Areva, donné après la mise en examen de son mari en mars.

Les différents travaux menés par des géologues et des experts indépendants pour Areva concluent pourtant tout autrement. Pour eux, les gisements de Bakouma (Centrafrique), de Trekkopje (Namibie) et de Ryst Kuil (Afrique du Sud) sont inexploitables. « Le problème, ce n’est pas le tonnage, qui ne signifie rien, mais la teneur en minerai et les techniques qui permettent d’exploiter un gisement », expliquera patiemment Jean Jolly, ancien géologue chez Areva, à la brigade financière. Traçant la différence entre des réserves prouvées et des ressources, il les a éclairés sur le fait qu’un gisement peut n’être qu’un simple gîte, qui contient certes de l’uranium mais dont on ne peut rien faire.

Cinq autres géologues entendus dans le cadre de l’enquête ont établi le même diagnostic. Soit pour des questions d’absence de réserves comme à Ryst Kuil, soit pour des raisons géologiques et techniques comme à Bakouma, les sites ne sont pas exploitables car non rentables. Pas seulement en raison de la baisse des cours de l’uranium mais aussi pour des raisons de qualité, de techniques. « En l’an 3000, quand il y aura une pénurie telle que le prix de l’uranium aura explosé, le gisement de Trekkopje sera exploité », ironise ainsi Jean-Pierre Milesi, expliquant que le gisement est si pauvre en teneur de minerai qu’il est inexploitable.

Le groupe Areva a finalement avoué l’absence de toute valeur de ces gisements dans ses comptes de 2011. Huit mois après le départ d’Anne Lauvergeon de la présidence du groupe, il a ramené à zéro la valeur des titres miniers d’Uramin.

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Cet article a été réactualisé le 14 mai afin d'annoncer la mise en examen d'Anne Lauvergeon pour présentation et publication de comptes inexacts et diffusion de fausses informations et son placement de sous statut de témoin assisté pour abus de pouvoir, à la suite de son audition par les juges Renaud Van Ruymbeke, Charlotte Bilger et Claire Thépaut.