1945-1975 : Les trente ravageuses

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Dans les dernières années des Trente Glorieuses, une émission télé, « La France défigurée », fait contre toute attente un carton. La croissance économique rapide s'est accompagnée d'une dégradation gravissime et sans précédent de l'environnement et la France commence à s'en inquiéter. Deuxième article de notre série sur ce que furent vraiment les Trente Glorieuses. 

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Début juillet 1971, la seconde chaîne de télévision française lance une nouvelle émission, La France défigurée, consacrée à dénoncer la dégradation de l'environnement : pollution de l'air, enlaidissement des paysages, urbanisme sauvage, accumulation de déchets, asphyxie des cours d'eau… Les reportages adoptent un ton incisif, volontiers critique, tout en s'interdisant tout discours écologiste prosélyte. Défendre la nature passe, pour les deux animateurs Louis Bériot (futur directeur d'antenne de France 2) et Michel Péricard (qui deviendra une figure du RPR chiraquien), par une évidence consensuelle. L'émission, prévue pour ne durer qu'un été, fait un tabac. Elle sera reconduite jusqu'en 1977, et immortalisée dans une chanson de Jacques Dutronc.

La France defiguree © Tristan Kewe

Un signe parmi tant d'autres qu'elle faisait mouche. Car les contemporains des Trente Glorieuses en étaient bien conscients : la croissance économique rapide s'est accompagnée d'une dégradation rapide et sans précédent de l'environnement.

Il n'y avait, à vrai dire, pas besoin d'être particulièrement préoccupé par la protection de la nature pour se rendre compte que quelque chose clochait dans ce développement à marche forcée. La Seine, sur le bassin duquel vit le cinquième de la population française, en offre l'exemple le plus frappant. Dès août 1949, la baignade est interdite en aval du pont de Tolbiac pour raisons sanitaires. Les pêcheurs commencent à s'alarmer de la raréfaction de leurs prises. Au concours fédéral départemental organisé à Melun en juin 1964, les 320 participants ne ramènent en tout et pour tout que deux kilos de poisson ! Les bancs de poissons morts flottant à chaque épisode de chaleur deviennent spectacle courant. Les médecins reprennent, d'un autre point de vue, les inquiétudes des pêcheurs quant à la dégradation de la qualité des eaux. En 1963, le Congrès d'hygiène recommande de ne plus parler « d'eau potable » mais « d'eau de canalisation publique » pour désigner ce qui coule du robinet, tant y sont innombrables les pollutions chimiques et microbiennes. Une anecdote frappe les esprits : pour préparer le premier vaccin contre la poliomyélite, Pierre Lépine, de l'institut Pasteur, a utilisé une souche de virus isolée de l'eau distribuée par la ville de Paris.

Problème sanitaire, la pollution des eaux est aussi un problème environnemental. Un journaliste du Monde rapportant (20 janvier 1971) sa « croisière pollution » sur la Seine écrit : « La Seine a inspiré de nombreux poètes. Mais s'il fallait la chanter aujourd'hui, les accents hugoliens sonneraient faux : un vocabulaire à la Jean Genet serait plus idoine pour décrire la couleur sinistre de ses eaux, l'aspect "lunaire" de ses berges et l'odeur parfois pestilentielle de son air. »

L'essor de l'industrialisation autant que la croissance de l'agglomération de Paris en sont responsables. Jusqu'en 1976, la seule station d'épuration d'Achères (Yvelines), inaugurée en 1940, est supposée traiter les eaux usées d'une agglomération qui a entretemps vu son nombre d'habitants tripler… et les rejets augmenter d'autant. Quant aux usines, qui se sont multipliées en aval de Paris, notamment autour de Rouen ou le long de l'Oise, elles rejettent le plus souvent leurs effluents sans aucun traitement. Résultat : au début des années 1970, la Seine (mais aussi le Rhin, la Loire et le Rhône, un peu moins atteints du fait de leurs débits plus importants qui diluent les pollutions) peut être tenue pour un fleuve mort, un égout à ciel ouvert.

50 ANS DE POLITIQUE DE L'EAU 10 TÉMOIGNAGES - N°1 © AESN
Le taux d'oxygène, indispensable à la vie, est quasiment nul en aval de Paris, des montagnes de mousse (liées aux phosphates contenus dans les lessives) s'accumulent aux écluses, et les taux de pollution bactérienne du littoral normand font, rétrospectivement, froid dans le dos. On trouvait, en 1968, 420 000 Escherichia coli, une bactérie indicatrice d'une contamination fécale potentiellement pathogène, pour 100 ml d'eau de mer au Havre, 66 500 à Grandcamp, et 6 600 au Mont-Saint-Michel… là où la norme européenne actuelle interdit la baignade au-delà de 500 bactéries par 100 ml.

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