Le combat d'Yves Minguy, au nom des «blessés» de France Télécom

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Yves Minguy, informaticien tombé en dépression, vient de créer la première association des «blessés» de France Télécom pour offrir «un point de repère» aux victimes des restructurations de l'ère Lombard. Et exiger que la direction actuelle s'occupe mieux des plus fragiles.
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Mi-novembre, le psy d'Yves Minguy s'est fâché. Une nouvelle fois, son patient venait de ressasser ses idées noires. «Vous avez le cul entre deux chaises, lui a lancé le médecin. D'un côté, il y a votre vie. De l'autre, France Télécom. Là, vous êtes pile au milieu.» Quelques jours plus tard, cet informaticien de 57 ans, en arrêt maladie depuis un an et demi pour cause de dépression sévère, décidait de créer «Les Blessés de Next»: la première association de victimes du plan Next, cette restructuration sauvage menée par France Télécom Orange, qui a abouti au départ de 22.000 salariés entre 2006 et 2008 et provoqué une crise sociale sans précédent sur laquelle une série de suicides avaient attiré l'attention.

Yves a déposé les statuts en préfecture le 5 janvier 2011. Mais depuis plusieurs semaines déjà, il alimente le site. Un site noir et orange, aux couleurs de cette entreprise qui l'a tant fait souffrir. Son ambition désormais: être le porte-voix des «centaines» des victimes de Next qui souffrent en silence.

«Créer l'association m'a libéré», explique Yves Minguy, qui a reçu Mediapart début janvier dans sa maison à Libercourt (Pas-de-Calais). Dans cette vidéo, il raconte son isolement à Lens, la mutation forcée qui l'a «démoli», suivie de mois à attendre des signes de l'entreprise: L'amère expérience de beaucoup de collaborateurs, souvent quinquas et fonctionnaires, brutalement éjectés dans le cadre du plan Next. «Tout était organisé, accuse-t-il. On a harcelé les gens pour qu'ils partent»:

Yves Minguy - Les Blessés de Next © Mediapart

 

Aujourd'hui, Yves se dit «rescapé». Pendant plus d'un an, depuis son arrêt maladie en juin 2009, il a vécu un enfer: des crises d'angoisse, d'incessants troubles de l'attention qui lui ont valu quatre accidents de voiture à la chaîne, lui qui n'en avait «pas eu un seul en quarante ans». Des séances d'automutilation: «Je me grattais jusqu'au sang, j'en ai encore les cicatrices, je ne peux plus me mettre en bras de chemise.» Une phobie totale de France Télécom Orange, qui le rend fébrile, nous l'avons constaté, quand il aperçoit de l'autoroute les bâtiments de la direction régionale de Villeneuve-d'Ascq (près de Lille) où il travaillait à la fin de sa carrière.

«Syndrome anxio-dépressif majeur», disent les arrêts de travail du médecin. «Il ne semble pas y avoir d'état pré-existant et on peut penser qu'il y a un lien direct entre la pathologie et les conditions de travail», diagnostique en avril 2010 le psychiatre mandaté par l'entreprise. Monique, son épouse, l'a toujours soutenu. «Sans elle, je ne sais pas où j'en serais aujourd'hui.» Elle aussi se dit «psychologiquement cassée»: «J'ai pris du poids et vieilli, et je souffre d'une sciatique chronique depuis un an.»

«C'est le type de cas qu'on ne veut plus voir se reproduire à France Télécom, admet la direction de l'entreprise, sollicitée par Mediapart. L'entreprise ne s'est pas comportée à l'époque comme on veut qu'elle évolue aujourd'hui.» Derrière le jargon diplomatique, il s'agit bel et bien d'un mea culpa.

Le plan Next n'a plus cours, l'ex-PDG Didier Lombard a été écarté de la direction opérationnelle prise en main par Stéphane Richard, et l'entreprise a signé des accords sur la santé au travail avec les syndicats. Mais sur le terrain, la situation change très lentement.

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