Dans les soutes du jeu vidéo (1/3) Enquête

Les errements de Quantic Dream, pépite française du jeu vidéo

L’entreprise Quantic Dream et son fondateur David Cage sont des célébrités du jeu vidéo. Leur prochaine production est attendue avec impatience par les joueurs du monde entier. Mais en interne, les pratiques envers les salariés et le comportement des dirigeants interrogent. Premier volet d’une enquête sur les conditions de travail dans un secteur peu habitué à se dévoiler, en partenariat avec le journal Canard PC.

Mathilde Goanec et Dan Israel

14 janvier 2018 à 12h58

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Le 21 décembre dernier, le conseil des prud’hommes de Paris a vécu un certain choc des cultures. L’ancien chef du service informatique de Quantic Dream, un studio français réputé dans la création de jeux vidéo, comparaissait face à son ex-employeur. Il demandait que son départ précipité de l’entreprise, le 29 avril, soit reconnu non comme une démission, mais comme un licenciement illégal, avec les dommages et intérêts afférents. Le code du travail donne le droit à un salarié de recourir à cette procédure expéditive, la « prise d’acte de rupture », lorsqu’il reproche à l’entreprise « des manquements suffisamment graves pour empêcher la poursuite du contrat de travail ».

Dans son départ, l’ancien responsable a entraîné les trois autres membres du service. À l’issue de l’audience, les conseillers prud’homaux ont renvoyé le dossier à un juge professionnel, qui l’examinera dans plusieurs mois. Mais cette audience a d’ores et déjà permis d’entrevoir les coulisses, pour le moins étonnantes, d’une des entreprises françaises les plus célèbres du secteur du jeu vidéo.

Le studio est dirigé par le créateur de jeux David Cage, son fondateur et actionnaire principal. Récemment qualifié de « Godard du pixel » par L’Express, premier chevalier de la Légion d’honneur du secteur, l’homme est connu dans le monde entier. En 2005, son jeu, Fahrenheit, a ouvert une voie dans l’industrie vidéoludique, privilégiant des jeux plus « adultes », réfléchis, misant sur l’émotion et se rapprochant des codes du cinéma en systématisant l’utilisation de la motion capture et de vrais acteurs. Quantic Dream travaille exclusivement pour Sony et sa console PlayStation, et sort un jeu environ tous les quatre ans. Après Heavy Rain et Beyond : two souls (avec les acteurs hollywoodiens Ellen Page et Willem Dafoe), sa prochaine production, Detroit : Become Human, annoncée pour avril, est très attendue par le milieu professionnel et les joueurs. Lorsque la ministre de la culture Françoise Nyssen se déplace, le 19 décembre, pour se voir présenter la dernière édition du « baromètre des jeux vidéo » réalisé par les entreprises du secteur, c’est dans les locaux de Quantic Dream et aux côtés de David Cage que cela se passe.

La ministre de la culture Françoise Nyssen aux côtés de David Cage, dans les locaux de Quantic Dream, le 19 décembre 2017. © compte twitter du ministère de la culture

Mais l’audience prud’homale, et l’enquête menée sur Quantic Dream par Mediapart, en partenariat avec le magazine spécialisé Canard PC, dévoile une face peu connue de l’entreprise. Et des pratiques que la ministre de la culture n’approuverait sans doute pas. Le Monde a également enquêté sur Quantic Dream et a obtenu le même type d’informations.

Le départ de l’équipe informatique a été déclenché par la fabrication et la diffusion, pendant plusieurs années, sur une liste de mails interne, de très nombreux photomontages mettant en scène les salariés et les dirigeants de Quantic Dream. Les images vont de la pure potacherie pouvant arracher un sourire à des contenus scatologiques, sexistes, homophobes ou pornographiques, qui ont provoqué l’incrédulité des conseillers prud’homaux lorsqu’ils les ont eus sous les yeux. Toutes ces images étaient librement accessibles au sein de l’entreprise, via une adresse intranet, et certaines, généralement inoffensives, étaient envoyées directement par mail par leurs auteurs.

« Detroit », prochain jeu très attendu du studio Quantic Dream © PlayStation EU

L’affaire démarre le 27 février 2017, lorsque l’auteur principal des montages envoie par mail à toute l’équipe ce qu’il présente comme son 600e montage. L’homme pèse un certain poids dans l’entreprise : salarié depuis de longues années, il est le responsable de l’équipe « game logic », au cœur de la conception des jeux vidéo et au sommet de la hiérarchie implicite de Quantic Dream. Il est par ailleurs délégué du personnel. Le 600e montage prend pour cible le responsable de l’équipe informatique, son visage étant collé sur celui d’une femme en tailleur faisant un doigt d’honneur. « Supernanny, no fun at work » (« Supernnany, on ne s’amuse pas au boulot »), dit la légende. Des petits logos barrés signalent l’interdiction faite par le service informatique de jouer à des jeux en ligne ou de regarder des films sur Netflix sur les ordinateurs professionnels.

Dans ce mail, l’auteur raconte en substance avoir pris l’habitude de réaliser des montages pendant sa pause déjeuner, et fournit un lien invitant à aller explorer les 599 autres. Le responsable du service informatique dit ne pas s’être jusque-là intéressé au contenu exact des montages. Cette fois, alerté par l’image le concernant, il clique sur le lien et explore les autres contenus.

Les spécimens que son avocate présente aux prud’hommes ont de quoi faire sursauter. On y voit les visages de nombreux membres de Quantic Dream, dirigeants de l’entreprise ou simples salariés, dont les auteurs des montages eux-mêmes, collés sur des uniformes nazis, des corps obèses ou ceux de quinquagénaires en maillot de bain accompagnés de la mention « Ce soir on baise ! », sur des déguisements d’infirmières sexy, quand il ne s’agit pas tout simplement d’images pornographiques, parfois homosexuelles. David Cage – de son vrai nom David de Gruttola – est affublé d’un corps bodybuildé et représenté en faux ouvrier, un immense godemiché à la main, sous le nom de « David de Gruttogode ». La « team data » est rebaptisée « team caca » et leurs visages placés dans des toilettes. D’autres employés sont associés à des clochards, plusieurs hommes ou femmes sont qualifiés de « putes » par des détails cachés dans les images…

Une certaine idée de l’humour à laquelle les conseillers prud’homaux n’ont pas été sensibles, manifestement heurtés par ce que l’avocate de Quantic Dream a qualifié de « pratique habituelle de l’entreprise ». « À force de banaliser des pratiques, on en arrive à des dérives » ; « C’est comme des blagues potaches qui se transforment en harcèlement », ont rétorqué les conseillers. L’avocate de l’entreprise, qui, au départ, défendait « une forme d’échange et de liberté d’expression auxquels les salariés étaient attachés », a finalement dû convenir que « l’employeur n’a peut-être pas pris la mesure des événements ».

Sur les bancs de la salle, le directeur général délégué de Quantic Dream, Guillaume de Fondaumière, et sa responsable des ressources humaines ne s’attendaient visiblement pas à cet accueil. Un mois plus tôt, d’autres anciens du service informatique, non cadres, étaient déjà passés par les prud’hommes et l’audience leur avait été plutôt défavorable. Les conseillers prud’homaux n’avaient pas paru particulièrement choqués par les photomontages produits alors.

Nazi en porte-jarretelles

Rencontrés dans leurs locaux deux semaines après les prud’hommes, David Cage et Guillaume de Fondaumière se disent fort secoués par le conflit qui les oppose à leurs anciens employés. Ils soulignent qu'en 20 ans, ils comptent les assignations aux prud’hommes sur les doigts de la main, et se déclarent « extrêmement tristes » quand des salariés quittent Quantic Dream. « Notre problématique c’est de garder les gens, pas de les virer ! » affirment-ils. Selon leur récit, ils ont découvert la teneur exacte de certains montages « en même temps » que l'ancien chef du service informatique. « Ce que l’on a vu, nous, c’était des caricatures inoffensives, le corps de Magnum avec des chemises à fleurs, puis ma tête grossièrement mise dessus », explique le PDG David Cage. Et pas les contenus les plus offensants.

David Cage à la Paris Games Week, en novembre 2017 © capture d'une vidéo youtube de l'événement.

David Cage souligne surtout n’avoir jamais eu auparavant connaissance de plaintes de salariés : « Nous n’avons jamais eu de signalement. Aucun salarié n’est jamais venu voir la direction [avant février 2017 – ndlr], aucun salarié n’est jamais venu voir la DRH, aucun salarié n’est jamais venu voir les délégués du personnel… » Ces derniers confirment. « Il s’agissait soit de photomontages représentant la direction, qui prenait la chose avec humour, soit de collaborateurs qui étaient à l’aise avec ça. Certains affichaient même fièrement le ou les photomontages dont ils faisaient l’objet », expliquent-ils à Mediapart, dans une longue réponse écrite à nos questions (l'intégralité de la réponse est à lire sous l'onglet Prolonger).

« Nous pouvons comprendre que certains des photomontages aient pu choquer et que des collaborateurs ne désirent pas être mis en scène, soulignent-ils. Nous étions là pour l’entendre et nous aurions fait le nécessaire et informé la responsable RH s’ils étaient venus nous voir. Nous savons que certains collègues ont d’ailleurs fait part, directement à leur auteur, de leur volonté de ne pas y figurer, ce que le salarié auteur a respecté. »

Toutes ces raisons expliqueraient les premières réactions lorsque le chef du service informatique s’est plaint auprès de ses supérieurs. Au départ, l’un d’eux a estimé que « dans le cas présent, il s’agit bien entendu d’humour (certes un peu lourd) », et Guillaume de Fondaumière a reconnu que « ce n’est jamais de très bon goût, c’est leur signature », mais indiqué prendre « cela au 8e degré » et avec le « sourire ».

Néanmoins, l’entreprise a réagi vite, très vite. Le jour même où son chef du service informatique se plaint par mail, la direction demande à l’auteur principal des montages de les retirer du serveur interne. Deux jours plus tard, ce salarié écope d’un avertissement, dont sont avertis les autres délégués du personnel. Ces derniers regrettent cette sanction, « visant un collègue dans l’entreprise depuis des années, apprécié en tant que DP mais aussi en tant  que collègue » : « Nous estimions qu’il n’y avait pas de volonté de nuire et qu’une discussion franche suffirait », indiquent-ils à Mediapart. La semaine suivant cette sanction, l’entreprise envoie à tous ses employés une charte rappelant les règles à suivre pour « créer un environnement de travail sain, respectueux et stimulant », avec une attention particulière accordée aux échanges par mail.

À la demande des membres de l’équipe informatique, profondément heurtés, Quantic Dream accepte également de s’engager dans une médiation, puis convient de négocier en vue d’une rupture conventionnelle pour chacun d’eux. Mais la procédure est stoppée net et le 25 avril, le chef du service informatique reçoit finalement une convocation à un entretien préalable au licenciement pour faute grave, en raison de ses « manquements professionnels et de son comportement inacceptable ». Il est immédiatement mis à pied. C’est ce courrier qui a conduit tous les membres du service, déjà en arrêt maladie ou en vacances, à quitter définitivement l’entreprise.

Aux prud’hommes, l’avocate de l’entreprise a expliqué, sans apporter d’éléments précis, que ce brusque revirement s’expliquait par « l’instrumentalisation de la situation » par le chef de service, qui aurait poussé ses troupes à le suivre dans une attitude très ferme de contestation, et par la « situation de blocage » dont il serait responsable. L’absence de tous les membres du service aurait aussi révélé des « dysfonctionnements » dans l'organisation et « l’absence de documentation à jour » sur la gestion des ordinateurs et des réseaux de l’entreprise. David Cage et Guillaume de Fondaumière nous ont par ailleurs indiqué avoir « porté plainte contre X pour des délits graves, dont le vol », mais ne donnent aucun détail sur ce sujet « connexe », que leur avocate n’a pas évoqué aux prud’hommes.

De fait, le contentieux est lourd entre Quantic Dream et son ancien salarié. Un débat les oppose encore aujourd’hui sur un montage bien précis, et indéfendable. Il juxtapose le visage du chef du service informatique et le corps d’un homme en porte-jarretelles, mèche et moustache hitlériennes bien visibles, le bras tendu en un salut nazi. L’homme visé produit la pièce dans son dossier prud’homal, mais l’entreprise martèle que cette image n’a jamais été partagée sur le serveur interne, que son auteur l’a gardée sur son ordinateur et l'a supprimée rapidement après l’avoir créée. L’image est tellement choquante qu'en mai dernier, l’ex-chef du service informatique a porté plainte auprès du procureur de la République de Paris, et qu’elle a valu à son auteur, en septembre, le rappel par le parquet que ce montage « constitue une infraction punie par la loi ». La plainte a néanmoins été classée.

Un des fleurons du jeu vidéo à la française

Ce conflit salarial attire l’attention. Non seulement pour l’ambiance qu’il révèle chez Quantic Dream, mais aussi parce qu’il se déroule au sein d’une industrie peu connue pour l’attention qu’elle accorde à ses petites mains. Les studios de jeux vidéo bénéficient d'une flatteuse image de parangon de la modernité et d'audace entrepreneuriale dans les discours des responsables politiques ou patronaux. Et pourtant, travailler dans le secteur en France peut signifier devoir fermer les yeux sur de régulières infractions au droit du travail, et sur une précarité certaine. C’est justement pour explorer ce monde du travail peu connu, et peu habitué à se dévoiler, que Mediapart et Canard PC se sont alliés pour la série d’articles qui débute ici.

Quantic Dream n’est pas n’importe quelle entreprise de ce petit monde. Si ses dirigeants la dépeignent comme « une petite PME, fragile, qui travaille avec passion », elle est aussi, selon leurs propres mots, « la plus petite entreprise qui sort des jeux AAA dans le monde ». Le triple A désigne les plus gros jeux, qui nécessitent le plus d’investissements, et qui, espèrent leurs concepteurs, rapporteront le plus de profit. Rassemblant un peu moins de 200 salariés, Quantic est régulièrement cité comme l’un des fleurons de l’industrie vidéoludique française. Il est l’un des principaux studios de taille moyenne, qui se battent pour consolider leur position à l’ombre du mastodonte Ubisoft, dont les plus de 10 000 salariés sont répartis dans des filiales du monde entier.

Au-delà des photomontages polémiques, les pratiques qui ont cours dans l’entreprise, selon les éléments recueillis par Mediapart et Canard PC, interrogent. Un certain flou semble y régner sur les règles, qu’elles concernent le droit du travail, l’ambiance interne ou les comportements de ses dirigeants. Pour plusieurs salariés, passés ensuite dans d’autres studios, les pratiques de leur ancien employeur, c’est même « le jour et la nuit » comparé à leur entreprise actuelle. La formule est revenue régulièrement.

Au vu du contenu des photomontages, la place faite aux femmes dans l’entreprise est ainsi forcément source de questionnement. Comme partout dans le secteur, elles sont peu nombreuses chez Quantic Dream. David Cage s’enorgueillit pourtant de faire mieux que la moyenne, dénombrant « 17 % de femmes, à tous les niveaux hiérarchiques de l’entreprise, ce n’est pas juste la secrétaire ou la comptable : la directrice du studio est une femme, la directrice de la production graphique est une femme ». Il se réjouit également qu’elles soient « rémunérées à égalité d’expérience ». C’est indéniable. Et pourtant, plusieurs témoignages recueillis attestent d’un certain malaise ressenti par les membres féminins de l’équipe.

Ellen Page, l'actrice qui a prêté son visage à l'héroïne de « Beyond: two souls », précédent jeu du studio, sorti en 2013. © Quantic Dream

Selon une femme passée par l’entreprise, et toujours très remontée, l’existence des montages peut renseigner sur l’état d’esprit d’une partie de l’équipe : « Quand je parle de cette ambiance très stéréotypée sur les geeks de 14 ans qui ont un ordi et une espèce de haine ou de peur de la femme, et du monde, c’est ce genre de comportements-là », balance-t-elle. « Dans un milieu majoritairement masculin, il y a des trucs diffus comme cela, ça arrive, clairement », regrette un autre ancien salarié. Des blagues sexistes ou misogynes, parfois de la bouche de supérieurs hiérarchiques, quelques commentaires sur les tenues des femmes de l’équipe, des tentatives de drague plus ou moins lourdes, nous ont été rapportées… Rien n’atteste néanmoins que ces comportements soient propres au monde des jeux vidéo, ou à Quantic Dream en particulier. « Je ne veux pas jurer, la main sur le cœur, que tout ça ne s’est jamais produit, répond David Cage. Mais je demande simplement de regarder l’entreprise, mon travail, et comment sont traitées et rémunérées les femmes chez Quantic… » Il rappelle que sa femme est salariée dans l’entreprise et réfute totalement que l’ambiance puisse être comparée à celle d’« un vestiaire de rugby ». Une prise de position ferme, mais légèrement nuancée du fait qu’elle se tient juste devant un tableau blanc orné du dessin d’un phallus faisant « prout ». Pour leur part, les délégués du personnel indiquent avoir eu « très peu d’alertes sur ces sujets » et qu'elles ont « à chaque fois fait l’objet de discussions et d’actions avec les RH ou la direction ».

La culture du « crunch »

Il faut bien sûr souligner que dans l’industrie, ils sont aussi nombreux à se déclarer satisfaits, voire très satisfaits, de leur passage chez Quantic Dream. L’entreprise est régulièrement citée comme largement au niveau quant aux salaires payés ou aux conditions de travail, par rapport aux autres entreprises du milieu. Et tous insistent : on trouve des professionnels de très grande qualité et des personnes en or parmi les quelque 200 salariés. « C'est ça qui fait que les gens tiennent : il y a des gens hyper compétents, très agréables, très sympas, estime par exemple Élise (les prénoms des personnes interviewées ont tous été modifiés, voir notre Boîte noire). Et ça devient ta famille parce que tu ne vois plus qu'eux. »

« Tu ne vois plus qu’eux. » Ces derniers mots correspondent à une réalité très régulièrement décrite par les salariés. Dans l’entreprise, mais plus généralement dans le secteur, aussi. La fabrication d’un jeu prend du temps, beaucoup de temps. Et très souvent, compte tenu des budgets et des délais alloués aux studios, ces derniers intègrent dès le départ dans leurs calculs une période de « crunch ». Le « crunch » est l’équivalent de la « charrette » chez les architectes, et presque une culture dans le jeu vidéo : une période plus ou moins courte où il faut finir une production ou tenir une échéance intermédiaire, à tout prix, quel que soit le nombre d’heures passées à achever la tâche. Chez Quantic Dream, selon les témoignages que nous avons recueillis, les semaines peuvent alors faire enchaîner 50, 60 heures, voire plus. C’est le cas actuellement, le studio devant livrer son nouveau jeu dans les semaines à venir.

« Beyond: two souls », le jeu de Quantic Dream sorti en 2013. © PlayStation

Caroline a travaillé sur deux des jeux qui ont établi la réputation du studio, et elle en garde un souvenir pour le moins mitigé : « Déjà pour Fahrenheit [sorti en 2005 – ndlr], c’était dur, mais à la fin de Heavy Rain [sorti en 2010 – ndlr], je n’en pouvais plus. J’en ai un souvenir d’épuisement, on a fait des nuits blanches, on bossait tout le temps, se remémore-t-elle. J’apprécie d’avoir le souci du détail, et c’est vrai que ça prend du temps. Je suis très fière d’avoir bossé sur ces deux jeux. Mais pas au point de rester dans l’entreprise. »

Thomas, qui a travaillé en CDI chez Quantic Dream et est passé depuis chez un concurrent, tient à signaler que « le travail était vraiment intéressant là-bas » et que « ça s'est toujours bien passé avec [ses] supérieurs hiérarchiques directs ». Mais il pointe, comme beaucoup d’autres, une anomalie : « Le “crunch”, ça fait partie de l'industrie, le problème, c'est quand c'est tout le temps. Sur une semaine pour l'E3 [le grand salon annuel du jeu vidéo, en juin à Los Angeles – ndlr], c'est normal. Mais quand c’est tout le temps, ça ne va pas. » Il estime avoir travaillé au minimum 10 heures supplémentaires par semaine, ce qui était « dans la moyenne basse ». Surtout, il raconte que son “lead”, son chef d’équipe, faisait « pare-feu », protégeant son équipe de cette pression mais restant au bureau tous les soirs « jusqu’à minuit ». L’ancien salarié raconte avoir été par conséquent convoqué avec plusieurs autres membres de son équipe par David Cage, qui leur aurait demandé d’être « solidaires » et de « rester aussi » le soir.

Le fondateur dément formellement ce récit. « Oui, je travaille très tard, je suis là souvent le week-end, indique-t-il. J’ai déjà dormi avec mon sac de couchage sous mon bureau, mais je n’ai jamais demandé à quelqu’un de faire pareil. Jamais », assure-t-il. Il décrit une approche fondée sur le volontariat : « Les gens savent ce qu’il y a à faire, certains veulent faire des heures sup’, ils en font, d’autres ne veulent pas et n’en font pas. Il n’y a pas de sanction et pas de récompense. » Il assure même « surveiller [les] gens qui exagèrent, par passion, parce que c’est rémunéré ». Les représentants du personnel confirment que les heures supplémentaires sont effectuées sur la base du volontariat.

L’entreprise insiste également sur le fait que toutes les heures supplémentaires sont déclarées et payées. Selon nos constatations, c’est globalement exact, malgré un système étonnant de « crédit » d’heures supplémentaires, assez mal compris en interne (et surtout mal expliqué) : pour anticiper des périodes de grosses charges, les salariés peuvent être payés 40 heures par semaine, mais n’en travailler que 35, et emmagasiner ainsi des heures supplémentaires, payées mais non effectuées. Quand l’entreprise fait face à un pic d’activité, les heures supplémentaires finalement effectuées sont alors puisées dans ce « compteur » d’heures déjà payées. Dans au moins un cas, un salarié ayant démissionné a dû rembourser à l’entreprise son quota d’heures supplémentaires déjà payées mais non effectuées, pour plusieurs centaines d’euros.

Une image de « Detroit », le prochain jeu de Quantic Dream. © Quantic Dream

Si David Cage demande énormément à ses salariés, ils sont nombreux à le décrire comme un gros bosseur : « Il est là du matin au soir, il connaît toutes les scènes par cœur, il fait la musique, il écrit, il est à fond dans le projet », explique une ancienne salariée. Mais la médaille a un revers : « C’est une mentalité de marche ou crève. Mais comme patron, je préfère l’avoir lui qu’un gestionnaire. Il préfère perdre de l’argent mais passer plus de temps pour que le jeu soit vraiment fini. »

« Fort besoin de contrôle »

Incontestablement, la vie de l’entreprise tourne autour du créateur de jeux, actionnaire largement majoritaire (il détient 60 % du capital) et qui, en tant qu’auteur principal, prend les grandes décisions sur les jeux. De nombreux anciens employés décrivent un David Cage habité par ses projets, au point d’en oublier parfois les humains qui travaillent à ses côtés. « Pour lui, les gens ne sont que des outils, pas considérés comme des personnes, et leur talent n’est pas considéré comme un apport. C’est épuisant, ils sont déprimés là-bas », estime Élise. Le mot « tyrannique » revient régulièrement pour décrire son comportement professionnel, tout aussi souvent opposé à son caractère, ouvert et avenant, dès lors qu'il ne s'agit pas de la création de jeux.

Sans surprise, ce portrait ne passe pas auprès du principal intéressé. « Si je voulais travailler comme ça, je le pourrais : je suis actionnaire principal de cette entreprise, je suis président, je suis réalisateur de jeux depuis 20 ans, les éditeurs avec qui on travaille viennent parce qu’ils sont intéressés par mon travail. Mais c’est ridicule. Je travaille avec un groupe de personnes, de toutes origines, et l’équipe prend des décisions collégiales, je ne peux pas intellectuellement prendre les centaines de décisions tout seul », martèle-t-il. Il assume en revanche prendre lui-même « les décisions stratégiques, les directions » : « S’il y a des choses à faire ou à ne pas faire dans le jeu, c’est mon rôle, ma responsabilité de le dire. »

Les représentants du personnel se déclarent d'accord avec le PDG : « Nous pouvons confirmer le fait que l’entreprise travaille dans la direction donnée par David Cage. Il serait cependant faux d’indiquer que les directeurs et “leads”n’ont pas de pouvoir de décision, ne serait-ce qu’en matière de recrutement où David Cage n’intervient quasiment pas sauf profils de direction ou artistique particuliers. Il ne s’occupe pas du management de personnes dans les services », expliquent-ils.

Il est en revanche difficile de nier que tout le monde n’arrive pas à travailler avec lui. Au début du travail sur le jeu Detroit, en 2012 et 2013, son entreprise avait recruté plusieurs « stars » de leurs métiers, dont plusieurs étaient venus spécialement de l’étranger. La greffe n’a pas pris. « Toutes ces grosses personnes là, des gros “leads”, ça n’a pas pu fonctionner, se rappelle un salarié. Pour David, c’est impossible de travailler avec des gens qui ont une forte personnalité. Il a un fort besoin de contrôle. » Le souvenir du passage mouvementé d’un réalisateur expérimenté a laissé des traces : « Ça c’est mal passé parce que ce réalisateur savait ce qu’il voulait, il avait l’expérience de la motion capture. Et on a eu l’impression que David se faisait voler son bébé, il rejetait beaucoup de choses. » Le réalisateur n’est pas resté, et il est loin d’être le seul.

Des licenciements bien organisés

Et lorsqu’il s’agit de se séparer de salariés, l’entreprise sait déployer une procédure bien rodée, qui ménage les deux parties… mais est contraire au droit du travail. Une procédure employée à de nombreuses reprises, une dizaine de fois rien que pour 2016 où un service entier a été « réorganisé ». Selon nos informations, la séparation est orchestrée en trois étapes, toutes dirigées par le service des ressources humaines. Le salarié est d’abord licencié, puis il conteste ce licenciement, ce qui donne lieu à une négociation avec l’entreprise, au terme de laquelle il reçoit une somme complémentaire sous la forme d’une indemnité transactionnelle. Mais curieusement, ce ballet en trois mouvements se renouvelle souvent, avec des courriers types où seuls les noms, les dates et les sommes versées diffèrent, qu’ils soient rédigés au nom du salarié ou de l’entreprise.

« Ce qu'on a fait, c'était pas une rupture conventionnelle mais transactionnelle. Il y a des documents, on met en scène un désaccord entre la direction et toi. Tout ça dans des documents antidatés, assure ainsi Thomas. Je ne peux pas vraiment me plaindre, ça m'arrangeait. » Mais cela ne se passe pas toujours de façon consensuelle. D’après les témoignages recueillis, Quantic Dream utiliserait assez régulièrement le système pour mettre fin aux collaborations devenues incommodes. « C’est une blague qui circule dans la boîte : on raconte que les gens disparaissent du jour au lendemain, qu’on ne les voit plus. La direction peut être assez brutale », témoigne Sophie, une ancienne salariée qui travaille désormais à son compte. La jeune femme a directement vécu cette situation : « Mon chef et Guillaume de Fondaumière nous ont convoqués ensemble, deux collègues et moi, pour nous dire que nous étions licenciés. En cinq minutes, on nous a demandé de partir avant la fin du mois, en nous disant que la procédure serait ajustée en fonction de notre date de départ. »

Selon Sophie, « tout est rédigé en même temps » : les lettres de convocation à l’entretien préalable, puis de licenciement, la contestation du salarié, puis la transaction. Pour ceux qui résistent, comme elle, elle décrit une purge : « Pendant environ deux mois, on ne m’a plus donné de travail. Et tous les deux ou trois jours, Guillaume de Fondaumière ou David Cage me convoquaient pour me dire que je devais partir. » Apparemment pas de quoi troubler outre mesure le représentant du personnel consulté (qui n’était autre que l’auteur des photomontages polémiques). « Il nous a dit que la procédure était “peut-être un peu borderline”, mais qu’elle n’était pas choquante car c’était la procédure classique chez Quantic Dream, assure Sophie. Il nous a dit que cela ne valait pas la peine d’aller aux prud’hommes. » 

Les représentants du personnel assurent le contraire : « Nous avons à cœur de défendre les intérêts de tous les salariés de Quantic Dream et nous cherchons toujours à trouver une résolution qui puisse avantager le collaborateur. Si la procédure de licenciement n’est pas respectée ou si le licenciement ne nous paraît pas justifié ou motivé, nous leur conseillons de contester leur licenciement », assurent-ils. De son côté, l’entreprise assure qu’un autre poste, « au même échelon et au même salaire », a été proposé à la salariée, qui l’a refusé.

À notre connaissance, la transaction versée pour ces départs n’est pas systématiquement déclarée à Pôle emploi, contrairement aux règles en vigueur. Cela évite au salarié la période de carence avant le versement des indemnités chômage, qui est appliquée par Pôle emploi lorsqu’une somme supérieure aux indemnités légales de licenciement a été payée. Interrogée sur ces divers points, l’entreprise assure « respecter les procédures » légales.

Le vrai-faux licenciement du directeur général

Dans au moins un cas, la procédure du licenciement, contesté puis accepté après accord transactionnel, vire à l’absurde. Il s’agit de celle qui a directement concerné… Guillaume de Fondaumière lui-même. Fin 2016, une lettre de licenciement, signée par David Cage, lui reproche « un comportement très personnel » et regrette son « refus de suivre les directives ». Pour le moins étonnant pour le numéro deux de Quantic et plus proche collaborateur de son fondateur. Mais malgré ce licenciement, Guillaume de Fondaumière est resté dans l’entreprise.

Guillaume de Fondaumière, à la Paris Games Week, en novembre 2017 © capture d'une vidéo du Collectif Red House - Youtube

Car il y a une subtilité : il était jusque-là rémunéré au titre de deux postes différents, directeur général délégué, mais aussi producer exécutif du studio. C’est cette seconde casquette qu’il a perdue dans la procédure, mais il est resté directeur général de Quantic Dream. Il n’a pas non plus perdu de salaire et a même obtenu une augmentation de quelques milliers d’euros. Ce qui ne l’a pas empêché pour autant d’empocher une coquette somme dans l’opération : plus de 100 000 euros, au titre des indemnités de licenciement et de l’accord transactionnel, conclu avec l’entreprise qu’il dirige !

Embarrassant pour celui qui est une des figures majeures du secteur en France. Guillaume de Fondaumière a dirigé en 2009, puis de 2014 à 2016, le Syndicat national des jeux vidéo (SNJV), la structure professionnelle rassemblant les entreprises françaises, et a été à la tête de son équivalent européen de 2009 à 2015. Il est aujourd’hui vice-président de ces deux structures. Le dirigeant refuse de commenter précisément nos informations, se bornant à assurer que « tout a été fait dans la légalité », qu’il s’agit « d’une décision du conseil d’administration » et que « les commissaires aux comptes l’ont visée ». Quelques semaines après avoir touché la somme, il en a utilisé la quasi-intégralité lors d’une augmentation de capital de Quantic Dream, fin 2016, montant à hauteur de 8 % du capital.

Dans quel but ? Guillaume de Fondaumière n'a pas souhaité s'en expliquer. Lui et David Cage ont en revanche pris soin d'organiser une réunion avec tous les salariés, jeudi 11 janvier, pour les prévenir de la parution à venir d'articles mettant en cause Quantic Dream. Dans un mail envoyé aux salariés après la réunion, le directeur général critique frontalement les journalistes enquêtant sur l'entreprise, attaque leurs méthodes et leur déontologie, et remercie les salariés lui  ayant communiqué les demandes d'entretiens ou de précisions que nous leur avions envoyées. Dans un dernier message adressé à Mediapart, à Canard PC et au Monde, David Cage assure qu'il « y a une immense colère dans l’équipe » face à l'enquête visant l'entreprise, issue selon lui de « quelques salariés frustrés venus (...) raconter des histoires pour servir leurs propres intérêts ».

Mathilde Goanec et Dan Israel


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