Le débat Guaino-Mailly : « Bonapartisme social ? Si vous voulez ! »

Pourquoi Nicolas Sarkozy s’en prend-il ainsi aux syndicats et aux « corps intermédiaires » ? Le président sortant a-t-il vraiment un programme social ? Débat

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C’est devenu le leitmotiv de Nicolas Sarkozy pendant cette campagne : fustiger les « corps intermédiaires », en appeler à la « France silencieuse », dans une sorte de remake du de Gaulle de 1968. Premiers visés : les syndicats de salariés. Alors qu’il avait intensément discuté, voire dealé avec eux entre son arrivée à l’Elysée et la réforme des retraites, le président de la République a multiplié dans cette campagne les attaques contre la CGT, qui a appelé – fait rare pour un syndicat – à le faire battre, ou encore contre les « permanents de la CFDT » d’ArcelorMittal en Lorraine qui ont manifesté mi-mars devant son QG de campagne.

Pourquoi Nicolas Sarkozy s’en prend-il ainsi aux syndicats ? Le président sortant a-t-il vraiment un programme social ? Mediapart a voulu organiser un débat entre Henri Guaino, conseiller du chef de l’État, et le dirigeant d’une grande confédération syndicale. Bernard Thibault a refusé. François Chérèque aussi. Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière, a accepté. Ils ont échangé pendant plus d’une heure dans les locaux de Mediapart.

Henri Guaino, Nicolas Sarkozy s'en prend dans cette campagne aux « corps intermédiaires » – en particulier les syndicats – , qui feraient, à l'entendre, écran entre lui et le peuple. Qu'est-ce qui lui prend ?

HENRI GUAINO. Il y a deux questions différentes. La première concerne l'engagement politique de certains syndicats. Ça ne concerne pas FO mais d'autres syndicats, en particulier la CGT. À partir du moment où un syndicat décide d'entrer dans l'arène politique, de participer à une campagne, de soutenir un candidat, il est normal qu’il soit critiqué comme n'importe quelle force politique.

Quel candidat la CGT soutient-elle ?

HG. J'ai vu monsieur Thibault à un meeting du Front de gauche apporter le soutien de la CGT à monsieur Mélenchon. J'ai vu la CGT prendre des positions très politiques à travers son secrétaire général. Ce n'est pas illégitime de prendre des positions politiques, mais il faut s'attendre en retour à être critiqué. Soit les syndicats font du syndicalisme, défendent les intérêts de leurs mandants et ne participent pas à une campagne présidentielle. Ils sont alors l'abri des critiques, à l'abri du débat politique. Ou bien ils décident de faire campagne, et il ne faut pas s'étonner qu'ils soient attaqués à leur tour.

Henri Guaino et l'attitude de la CGT © Mediapart

Nicolas Sarkozy considère-t-il la CGT comme un opposant ?

HG. La CGT s'est définie dans cette campagne comme une force d'opposition. J'ai entendu des critiques qui n'avaient rien à voir avec le travail d'un syndicat.

Nicolas Sarkozy s'en prend souvent aux « permanents » de la CGT. Au risque des exagérations, voire des mensonges, lorsqu’il a dit que les ouvriers du livre de Ouest-France ont empêché la diffusion de son entretien, alors qu'en réalité ils ont empêché la diffusion sur un seul département dans le cadre d'un mouvement social national qui n’avait pas de rapport avec la campagne.

HG. On peut trouver toutes les excuses qu'on veut, il se trouve que ce jour-là, Nicolas Sarkozy faisait une réunion publique et une de ses interviews était publiée. Et ce jour-là, comme par hasard, le journal n'a pas pu sortir. La CGT aurait très bien pu attendre le lendemain, par souci démocratique. Chacun en tirera l'interprétation qu'il veut, mais il n'y a pas de mensonge. Les faits sont les faits.

Le président de la République a aussi dit que Bernard Thibault est toujours membre du bureau politique du parti communiste, ce qui n'est plus vrai depuis onze ans.

HG. On va dire qu'il est membre fantôme. Il est toujours très proche du parti communiste, toujours membre du parti communiste mais le problème majeur, c'est sa prise de position en tant que secrétaire général de la CGT dans le débat politique. Il faut qu'il assume.

Jean-Claude Mailly, les attaques du président contre la CGT, mais aussi contre la CFDT, à Florange par exemple, où certains de vos militants sont mobilisés en ce moment, sont-elles exagérées ?

JEAN-CLAUDE MAILLY. Ce n'est pas utile d'attaquer bille en tête les organisations syndicales. La CGT a fait le choix de prendre parti dans une campagne politique. Il y a longtemps que ce n'était pas arrivé. Je n'ai pas entendu de consignes de vote directes, mais au moins une consigne de vote indirecte : ne pas voter pour. C'est une prise de parti politique...

HG. Et une consigne de vote.

JCM. C’est le choix de la CGT, au moins ses dirigeants. À partir de là, ils rentrent effectivement dans une campagne. Ceci étant, fallait-il réagir ? Je n'en suis pas sûr.

La CGT estime que réélire Nicolas Sarkozy « ouvrirait, à coup sûr, une nouvelle séquence de lourds reculs sociaux ». M. Mailly, êtes-vous d’accord ?

JCM. Je ne dis pas que ça n'arrivera pas demain si Nicolas Sarkozy est réélu. Je ne dis pas que si un autre candidat est élu il n'y aura pas de programme d'austérité. Moi, c'est ma plus grande inquiétude. Quel que soit le résultat de l’élection.

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L’entretien a eu lieu le mercredi 11 avril dans les locaux de Mediapart. Il a été intégralement enregistré. La version écrite reprend fidèlement les propos de MM. Mailly et Guaino. Quelques coupes ou reformulations mineures ont été effectuées, qui n’altèrent pas le fond de l’entretien. Des échanges sur l’Europe et la mondialisation, qui sortaient un peu du cadre, ont notamment été coupés dans la version écrite, mais restent lisibles dans la version intégrale, disponible sous l'onglet Prolonger.