Depuis six mois, les postiers du «92» entretiennent la grève

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Déclenché par le licenciement de Gaël Quirante, syndicaliste SUD-PTT des Hauts-de-Seine, le 24 mars, le mouvement mené par une centaine de facteurs s’enkyste dans le département, sans vrai signe d’essoufflement. Les militants tentent de mobiliser davantage ce mardi, et devront mener de nouvelles batailles au tribunal.

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En quelques secondes, se glisser dans le hall, dépasser les vigiles l’air de rien, sourire en coin ; déployer deux longues banderoles, s’assurer que les téléphones sont enclenchés pour les photos et les vidéos diffusées en direct ; et scander, goguenards : « Et La Poste, elle est à qui ? Elle est à nous ! » Vérifier que l’action-éclair fait son effet, s'installer une quarantaine de minutes en criant les slogans ou en devisant avec les vigiles et les quelques responsables de l’entreprise rameutés par le bruit. Puis ressortir tranquillement, au moment où quelques policiers arrivent.

Gaël Quirante, lors de l'envahissement du siège de CNP Assurances, le 12 septembre. © D.I. Gaël Quirante, lors de l'envahissement du siège de CNP Assurances, le 12 septembre. © D.I.
Mercredi 12 septembre, l’action menée au siège de CNP Assurances est un modèle d’opération réussie. Une de plus à mettre au crédit de la centaine de facteurs des Hauts-de-Seine en grève depuis presque six mois. Menés par le noyau militant de SUD-PTT dans le département, extrêmement combatif et proche du NPA, les « postiers du 92 » grévistes multiplient les actions, dans une relative discrétion médiatique.

Ils sont pourtant mobilisés en continu depuis exactement 176 jours, presque six mois ! Une durée record, qui dépasse les 173 jours de grève en 2014 dans le département, et qu’ils entendent encore prolonger. Ce mardi 18 septembre, le syndicat appelle tous les facteurs du département à rejoindre le mouvement, au moins pour un jour. Mais ils comptent bien faire la jonction avec la grève nationale interprofessionnelle, programmée le 9 octobre;

Le mouvement a été déclenché par le licenciement par La Poste, le 24 mars, du leader syndical local, Gaël Quirante, figure du mouvement social en Île-de-France et au-delà. Son licenciement a bénéficié de l'autorisation expresse de la ministre du travail, Muriel Pénicaud, contre l’avis répété de l'inspection du travail et des services du ministère (lire notre article publié le 26 mars, premier jour de la grève). Les grévistes revendiquent de « 130 à 150 » facteurs mobilisés sur la longueur, soit 20 % du total de ceux qui distribuent le courrier dans le département. Vendredi 14 septembre, La Poste, elle, en décomptait une petite centaine, sur 2 080 salariés en tout dans les Hauts-de-Seine.

« Actuellement, la distribution du courrier dans les Hauts-de-Seine est assurée régulièrement, il n'y a plus de plis en attente. Tous les plis retardés à cause du conflit ont été distribués », se félicite la direction. Cela n’a pas toujours été le cas, et les éditions locales du Parisien ont tenu un décompte méticuleux des retards causés par le mouvement dans ses premiers mois.

Centrée au départ sur le cas de Gaël Quirante, la mobilisation s’est vite muée en dénonciation des transformations en cours partout à La Poste, sous pression de la baisse du courrier (7 % de chute annuelle en 2017 et 2018, sans doute 9 % les années suivantes) et de la réinvention de « modèle » que la direction juge par conséquent nécessaire. Les syndicats dénoncent un durcissement continu des conditions de travail, une perte de valeurs et une « déshumanisation » croissantes de leur métier.

« C’est un bras de fer qui se joue, où on est contraint de durcir le rapport de force car la direction n’entend pas discuter ou négocier avec nous, assure Gaël Quirante. On n’a pas le droit, on en peut pas se permettre de perdre, car ça serait le signal que les réorganisations pourront se faire partout, que la résistance est inutile. »

L’action du 12 septembre est typique de celles que le secrétaire départemental de SUD-PTT entend mener. Si la trentaine de postiers et de soutiens s’est invitée, dans une ambiance bon enfant, chez CNP Assurances, c’est pour dénoncer la « fusion à venir » de la banque postale et de ce géant de l’assurance. D’ici 2020, la Caisse des dépôts, bras armé financier de l’État, devrait céder à La Poste les 40 % qu’elle détient dans la compagnie d’assurances, afin de créer un grand groupe financier, susceptible d’assurer une rentabilité suffisante pour compenser l’effondrement de l’activité courrier. En échange, la Caisse des dépôts passera de 26 % à plus de la moitié du capital de La Poste.

Dans le hall de la compagnie d’assurances, c’est ce que s’emploie à expliquer Gaël Guirante, mégaphone au poing, sous les yeux amusés d’une poignée de salariés, qui l’observent d’une coursive en surplomb : « Nous sommes ici symboliquement, parce que ce qui se prépare, c’est un bon en avant vers la privatisation, et l’abandon des missions de service public de La Poste. »

Ces missions sont au nombre de quatre : assurer la levée et la distribution du courrier et des colis partout sur le territoire 6 jours sur 7, transporter et distribuer la presse, participer à l’aménagement du territoire et garantir une accessibilité bancaire pour tous. C’est ce dernier rôle que les militants craignent de voir disparaître à brève échéance, puisqu’il n’est garanti par la loi que jusqu’en 2020.

Face à ce discours, la secrétaire générale de CNP Assurances, Corinne Gouthière, descendue à la rencontre des agitateurs, montre une certaine perplexité : « Nous ne sommes pas décisionnaires, ce sont nos actionnaires qui décident. » « C’est un petit avertissement qu’on donne à notre direction, et au gouvernement », convient en souriant Gaël Quirante. Avant de donner le signal du départ.

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