Technip: l’Etat brade un nouveau groupe industriel et même ses intérêts financiers

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Officiellement, il s’agit d’un mariage entre égaux. Pourtant, la fusion entre le groupe parapétrolier Technip et l’américain FMC Technologies paraît bien déséquilibrée. Sans compter les suppressions d'emplois, l’État, premier actionnaire de Technip, accepte même de léser ses propres intérêts financiers. Après Alstom, un nouveau groupe industriel dans l’énergie est en passe de filer dans des mains américaines.

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Ainsi, c’est cela un mariage entre égaux ! Lorsque les salariés de Technip ont découvert, fin octobre, l’organigramme projeté du futur groupe parapétrolier après sa fusion – qui doit être approuvée le 5 décembre – avec l’américain FMC Technologies, ils n’en sont pas revenus. Ils ne comprenaient pas très bien l’intérêt de cette fusion annoncée en mai. Mais la direction leur avait parlé d’un rapprochement équitable et nécessaire pour défendre le groupe dans un contexte particulièrement difficile pour le monde pétrolier.

Et puis les premières annonces sont venues. Tout, selon eux, est en train de se mettre en place pour que Technip, qui se classe parmi les premiers mondiaux dans le parapétrolier, passe sous contrôle de l’américain FMC, quatre fois plus petit, dix fois moins rentable que lui. Dans l’indifférence générale. Comme au moment de la vente de Pechiney ou d’Usinor, pas un responsable politique ne s’est inquiété publiquement de l’avenir réservé à cette entreprise. Le seul argumentaire, fait comme à chaque fusion, de créer un « géant mondial » semble suffire à tout le monde.

Thierry Pilenko, PDG de Technip © Technip Thierry Pilenko, PDG de Technip © Technip
Sur le papier, tout paraît en effet comme dans le meilleur des mondes des banquiers d’affaires. Les deux groupes annoncent que leur fusion va permettre la création d’un ensemble de plus de 20 milliards de dollars de chiffre d’affaires, présent sur toute la chaîne des activités parapétrolières. Alors que le contexte pétrolier n’a jamais été aussi difficile depuis que le baril est descendu en dessous de 50 dollars, ils promettent de pouvoir faire 400 millions de dollars d’économie d’ici à 2019, grâce aux fameuses synergies attendues. Traduction : grâce aux suppressions d’emplois, essentiellement.   

Quant à la répartition des rôles, entre les deux groupes, tout semble soigneusement pesé au trébuchet, comme il se doit dans un mariage à 50/50. La direction du nouveau groupe sera répartie entre sept dirigeants issus de Technip et sept issus de FMC. Le nouveau siège du groupe doit être basé à Londres où les deux sociétés ont déjà une filiale commune. 

« Il est apparu, ce qui est toujours le cas dans les fusions entre égaux, que le siège social ne pouvait être ni en France ni aux États-Unis (ligne rouge respective de FMC et Technip) et qu’il devait être dans un pays tiers. Le Royaume-Uni a été choisi par Technip et FMC parce qu’ils ont déjà des activités là-bas », nous a répondu le secrétariat d’État à l’industrie, s’inclinant par avance devant le fait que la direction du nouveau groupe ne saurait rester en France. L’État est pourtant le premier actionnaire de ce groupe, par l’intermédiaire de la banque publique d’investissement (BPI France) et de l’Institut français du pétrole.

Dans les faits, le siège de Londres semble appelé à avoir un rôle assez décoratif. Les fonctions les plus importantes du futur groupe sont en train de prendre le chemin de Houston (Texas), là où est basé FMC. Il est déjà acquis que la direction générale, la direction financière, la direction juridique notamment seront installées au Texas. Le président de Technip, Thierry Pilenko, semble s’apprêter aussi à y faire de longs séjours. Un retour aux sources en quelque sorte : il a passé de longues années à Houston chez Schlumberger puis chez Veritas DGC.

La direction de Technip n’infirme pas ces attributions mais dément tout transfert de compétences vers le Texas : « Il y aura deux sièges opérationnels l’un à Paris, l’autre à Houston », assure-t-elle sans préciser la répartition des tâches. « Près de 80 % du chiffre d’affaires du nouveau groupe sera géré depuis Paris. Enfin, le siège mondial de la R&D du nouveau groupe sera localisé en France », dit-elle.

Avant même que la fusion ne soit engagée, les salariés ont le sentiment d’avoir eu un avant-goût de ce qui les attend par la suite. Dès la mi-2015, le groupe français a lancé un vaste plan d’économies de plus d’un milliard d’euros, à réaliser d’ici à 2017, pour s’adapter à l’environnement totalement effondré du monde pétrolier. Plus de 6 000 suppressions d’emplois sont planifiées sur un total de 38 000 salariés. Au seul siège de Technip, 700 postes doivent disparaître, sous la forme de départs volontaires naturellement. Il ne peut être question de plan social. Interrogé sur ces chiffres, le groupe ne donne guère de précisions : « Technip France a réduit progressivement ses effectifs pour s’adapter à l’environnement dégradé de notre secteur industriel et cette réduction porte sur du personnel contracté [prestataires extérieurs] mobilisé dans la phase de réalisation des projets », dit-il.

« L’opération de liquidation industrielle de la France se poursuit. Après Alstom, la France est en train de brader un autre groupe spécialisé dans l’énergie aux Américains. Et nous, nous sommes appelés à connaître le sort des salariés de Lafarge », relève un cadre, révolté. À la suite de son mariage entre égaux avec le suisse Holcim, qui, dans les faits, a totalement pris le contrôle de l’ensemble, 14 % des effectifs de Lafarge ont été supprimés en France en moins d’un an. 

L’État a pourtant les moyens de faire entendre sa voix dans cette opération. D’abord par le biais du décret Montebourg qui l’autorise à poser des exigences voire bloquer des investissements étrangers s’ils sont jugés contraires aux intérêts stratégiques du pays. Emmanuel Macron, qui était ministre de l’économie au moment où la fusion a été discutée, a jugé que peu de mesures préventives s’imposaient, « l’essentiel des activités d’ingénierie du groupe étant à l’étranger », comme l’explique le secrétariat d’État à l’industrie. Ensuite, il est actionnaire. BPI France détient 6,16 % du capital et 10 % des droits de vote, et l’Institut français du pétrole, 2,38% du capital et 4,60% des droits de vote. Ce qui lui donne la possibilité de faire entendre sa voix. Encore faut-il qu’il en ait envie.

BPI France, bien que premier actionnaire, a renoncé à siéger au conseil d’administration de Technip, préférant déléguer ses pouvoirs à un administrateur extérieur. Interrogé sur la fusion annoncée, les modalités, la gouvernance, un porte-parole nous a expédié par mail cette réponse lapidaire : toutes nos questions comportaient des faits erronés qui ne méritaient même pas d’être corrigés, et encore moins de réponse. Avant de conclure : « Cette fusion est une opportunité pour les deux groupes de consolider leurs positions respectives et complémentaires dans un secteur en crise. Technip-FMC sera plus fort après fusion que Technip et FMC seuls avant fusion. C'est vrai y compris et surtout des opérations de Technip en France. Le reste relève de la manipulation dont vous seriez sans doute la victime (et dont nous vous invitons à ne pas vous faire l'agent) ou d'une vision irréaliste à force d'être pessimiste des choses. » Bref, il est urgent de ne pas poser de questions.

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