Comment France Télécom a formé ses cadres à l'art du dégraissage

Par

Vingt-trois suicides de salariés et treize tentatives depuis début2008. Quelque chose ne tourne plus rond à France Télécom.Mediapartpublie cinq documents distribués aux managers entre 2006 et 2008: durant ces deux ans, France Télécom a supprimé 16.000 postes et muté 10.000 personnes. Il est expliqué aux cadres comment annoncer les réorganisations et «accompagner» les collaborateurs dans le «deuil» de leur poste.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Depuis dix ans, France Télécom est en restructuration permanente. En 1998, elle était encore une administration publique. Depuis, elle est une société privée, cotée en bourse, détenue seulement à 27% par l'Etat, ballottée par la féroce compétition internationale que se livrent les opérateurs télécoms. Les nouvelles technologies (Internet, le mobile, les fibres optiques) ont encore accéléré les changements.

 

En 2006, l'entreprise lance le programme Next. Objectif : 22.000 départs (les plus âgés ou, par exemple, les mères de trois enfants), 6.000 recrutements dans les secteurs de pointe et 10.000 «mobilités» (des changements de poste et de service) vers des secteurs en manque de bras : les boutiques et les centres d'appel, les réseaux informatiques, le multimédia. Le programme s'est terminé fin 2008, l'objectif atteint.

 

Mi-2006, France Télécom avait demandé à 4000 cadres dirigeants de suivre un module de formation (dix jours au total, répartis sur plusieurs mois) pour accompagner cette vaste restructuration. Objectif : faire des chefs d'équipe des relais du changement permanent et de la «mobilité». En clair, les aider à présenter à leurs équipes les réorganisations de service sous un jour positif. Pas évident. «Lors de ce séminaire dont l'essentiel des cours se tenait à Paris, se rappelle un cadre qui a suivi le cursus de formation, 80% des managers présents avaient eux-mêmes été changés de service ou de région.»

 

Pour cela, ils étaient invités à participer à des jeux de rôle ou à se laisser évaluer par leurs chefs et leurs collaborateurs (l'évaluation à 360°). Mediapart publie l'intégralité des modules de ce séminaire. Ces dix jours de formation pour 4000 cadres, s'ils ont peut-être permis d'éviter à certains managers de se montrer trop brutaux lors de l'annonce des restructurations, n'ont malheureusement pas porté les fruits attendus: très récemment, deux salariés, Michel D. à Marseille, et Stéphanie, une jeune femme de 32 ans à Paris, ont explicitement relié dans des courriers leur suicide aux conditions de travail.


1. "S'approprier Next" (cliquer ici pour le télécharger en pdf): en 61 pages, les principes du programme Next (réduction d'effectifs, mobilités...) sont présentés. «Votre leadership, notre futur», proclame ce texte. L'objectif est écrit noir sur blanc : les managers doivent «développer leur leadership et piloter la transformation» de l'entreprise. Le mouvement est impératif, assène-t-on encore aux cadres: «Notre productivité, en régression constante, reste une des plus dégradées des opérateurs européens.» Malheur au manager qui travaille dans les services d'assistance technique, s'occupe du réseau téléphonique ou travaille au service finance : son activité est marquée d'une croix descendante, symbole de métier en déclin. Le voilà prévenu : son service sera massivement restructuré.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Certes, France Télécom a tenté d'accompagner sa restructuration. Mais cette entreprise, figure du service public devenue société anonyme détenue par l'Etat à seulement 27%, a dû effectuer à marche forcée une réorganisation lourde qu'elle n'a pas su gérer parce qu'elle ne s'est pas donné tous les outils pour le faire. Il aura fallu une succession de suicides pour que la direction, mise sous pression par le gouvernement, commence à discuter sérieusement de la question de la souffrance au travail... Un des cinq documents cités est paru chez nos confrères de Backchich la semaine dernière, commenté sur un mode ironique. Il nous paraissait important de vous les livrer tous les cinq, afin que le lecteur de Mediapart puisse se faire une idée de la façon dont cette grande entreprise sous le feu de l'actualité à cause d'événements dramatiques a mené sa réorganisation interne et tenter de faire adhérer les cadres à sa stratégie à coup de séminaires de coaching... Avec un succès plus que mitigé.