La Commission européenne a ouvert une enquête sur le scandale des pièces détachées automobiles

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À la suite des révélations de Mediapart et de l’EIC, la direction générale de la concurrence de la Commission européenne a ouvert une enquête sur une possible entente en matière de hausse des prix des pièces détachées automobiles, visant le cabinet de conseil Accenture et plusieurs constructeurs automobiles, dont Renault et PSA. Les entreprises concernées démentent formellement.

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Bruxelles s’est saisi du scandale de la hausse des prix des pièces détachées automobiles. Selon nos informations, la direction générale de la concurrence de la Commission européenne, chargée de réprimer les cartels et les ententes sur les prix en Europe, a ouvert en décembre dernier une enquête fondée sur les documents CarLeaks, révélés au printemps 2018 par Mediapart et ses partenaires du réseau European Investigative Collaborations (EIC)

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Nos enquêtes avaient démontré que cinq constructeurs (Renault, PSA, Nissan, Jaguar Land Rover et Chrysler) avaient utilisé un logiciel très sophistiqué, fourni par le géant du conseil Accenture, pour augmenter les prix de leurs pièces détachées automobiles, pourtant vendues à des tarifs déjà exorbitants – PSA, par exemple, vend ses pièces sept fois plus cher que leur prix d’achat. Le logiciel d’Accenture a permis à ces cinq constructeurs d’augmenter leurs prix de 9 à 25 %. Avec à la clé un gain total de 2,6 milliards d’euros en dix ans, au préjudice direct des consommateurs (lire nos enquêtes ici et ).

Nos documents sont issus d’une procédure judiciaire au civil intentée par le créateur du logiciel, Laurent Boutboul, qui a par la suite vendu sa société à Accenture. Boutboul accuse aujourd’hui Accenture d’avoir utilisé son logiciel pour coordonner des hausses de prix des pièces détachées entre plusieurs constructeurs, dont Renault et PSA. Ces trois sociétés démentent formellement.

L’Autorité française de la concurrence avait déjà ouvert une enquête, finalement classée sans suite. Cela n’a pas empêché l’UE d’engager à son tour des vérifications sur de possibles violations des règles de la concurrence liées à l’usage du logiciel d’Accenture. Contactée par l’EIC, la direction générale de la concurrence s’est refusée à tout commentaire. 

Par ailleurs, de nouveaux documents issus des CarLeaks, obtenus par Mediapart et partagés avec l’EIC, montrent des comportements potentiellement problématiques d’Accenture pour vendre son logiciel miracle. Le cabinet de conseil a partagé une information sensible avec le constructeur Ford. Par ailleurs, Accenture a tenté d’organiser, dans l’espoir de vendre son logiciel à Volkswagen, une réunion portant notamment sur le prix des pièces détachées entre le géant automobile allemand, PSA et Renault. Accenture et les trois constructeurs ont refusé de confirmer ou d’infirmer si cette réunion avait finalement eu lieu.

Nous avions déjà révélé qu’Accenture avait fait preuve d’un activisme commercial considérable pour vendre son logiciel miracle, d’abord baptisé Partneo, puis Accenture Parts Optimization (APO). Le cabinet a démarché la quasi-totalité des fabricants mondiaux, en les informant que plusieurs de leurs concurrents avaient réalisé des hausses de tarif de 10 à 20 %. En clair, Accenture a informé toute l’industrie qu’il était en train d’augmenter les prix des pièces détachées, avec le risque que les constructeurs qui n’ont pas acheté le logiciel n’en profitent pour faire de même avec leurs propres méthodes. 

C’est exactement ce qui semble s’être produit avec la division européenne du constructeur américain Ford, dont les responsables sont basés en Allemagne. En février 2010, Accenture présente son diagnostic lors d’une réunion avec le PDG de Ford Europe, John Fleming, et son directeur financier, Bryan Myers. Le cabinet leur promet que s’ils achètent le logiciel, la hausse des prix des pièces détachées rapportera 70 à 140 millions d’euros de profits supplémentaires à Ford Europe, et jusqu’à 300 millions par an si le système APO est mis en œuvre au niveau mondial (notre document ci-dessous).

Extrait de la présentation d’Accenture à Ford Europe. © EIC Extrait de la présentation d’Accenture à Ford Europe. © EIC

Pour convaincre Ford, Accenture révèle, de façon anonyme, les bénéfices obtenus par trois autres constructeurs. Mais le cabinet dévoile que l’un d’entre eux est Renault, et que le constructeur français a attribué au logiciel son « super prix de la profitabilité ».

Ford n’a finalement pas acheté le logiciel. Mais dans un témoignage écrit produit en justice, un ancien cadre d’Accenture indique que le constructeur américain a mis en œuvre par lui-même la méthode d’Accenture pour augmenter ses tarifs.

À la suite de la présentation de février 2010, « le directeur des prix pièces de Ford Europe […] avait décidé de déployer seul avec ses équipes la méthode exposée par Accenture », écrit ce témoin. « Un an après, soit en 2011, [il] avait de nouveau reçu Accenture pour exposer les gains qu’il avait réalisés lui-même avec ses équipes selon la méthode Accenture et voir si Accenture pouvait les aider à faire mieux avec [le logiciel] Partneo. Au final ils n’ont pas donné suite et ne cherchaient qu’à […] améliorer leurs résultats par eux-mêmes. »

Contacté par l’EIC sur les hausses de prix ainsi obtenues, Ford Europe s’est refusé à tout commentaire, confirmant seulement qu’il n’avait pas acheté le logiciel. Accenture n’a pas souhaité commenter en raison des « procédures judiciaires en cours », mais indique que les accusations de pratiques anticoncurrentielles sont « sans fondement », qu’il « n’échange pas d’informations sensibles et/ou confidentielles entre ses clients ».

Un autre épisode montre pourtant que le géant du conseil était prêt à aller très loin pour vendre son logiciel Partneo/APO. Après l’avoir installé chez Renault et PSA, Accenture a cherché, à partir de 2011, à séduire le géant allemand Volkswagen. 

En octobre 2011, un consultant français d’Accenture propose d’organiser une rencontre entre les trois constructeurs dans les locaux du cabinet à Garching, près de Munich. L’objectif : faire en sorte que « dans les couloirs », en marge de la réunion, « Renault et PSA [puissent] convaincre VW [Volkswagen – ndlr] que notre solution de pricing est un succès ». Il précise que « nous devons faire très attention à ce que le sujet des prix ne soit pas à l’agenda [de la réunion] à cause du droit de la concurrence ».

L’idée est accueillie avec enthousiasme par les autres responsables d’Accenture, qui s’attellent à l’organisation de la réunion. « Nous savons déjà que Renault/PSA/VW seront OK » pour y participer, écrit un cadre d’Accenture le 17 octobre.

Plusieurs consultants d’Accenture se rendent compte qu’une telle réunion entre constructeurs concurrents est susceptible de poser de gros problèmes juridiques. Ils plaident par courriel que le sujet des prix ne doit pas être abordé.

« J’ai tendance à ne pas être du tout d’accord ;-) », répond Holger Weuste, le consultant d’Accenture Allemagne qui démarche Volkswagen. Weuste est en relation avec Michael Scholtyssek, un cadre dirigeant de VW qui a dirigé l’activité pièces détachées jusqu’à sa retraite en 2018.

Holger Weuste écrit à ses collègues d’Accenture que Michael Scholtyssek ne s’intéresse qu’au prix des pièces détachées. La réunion doit donc être « centrée sur la stratégie de pricing, la gouvernance et sur le retour d’expérience et les résultats obtenus par Renault et PSA » avec le logiciel Partneo/APO, plaide Weuste. Il demande à ses collègues de n’inscrire « rien d’autre » au menu de la réunion, car « cela réduirait immédiatement la volonté de VW d’y participer ». « Le point de vue de Scholtyssek est en effet très intéressant », réagit Thierry Wiart, qui dirige à l’époque l’activité Partneo/APO chez Accenture.

On ignore si cette réunion entre Renault, PSA et Volkswagen a finalement eu lieu. Confrontés par l’EIC, Accenture, Holger Weuste, Thierry Wiart, Michael Scholtyssek, Renault et Volkswagen se sont refusés à tout commentaire sur ce point précis, se contentant de réponses générales (à lire en intégralité dans l’onglet Prolonger).

Accenture dit respecter ses « obligations légales ». PSA répond qu’« après vérifications en interne », nos « nouvelles accusations sont infondées ». Renault réfute « l’ensemble des allégations nouvelles contenues ou sous-tendues » par nos questions. L’un des consultants d’Accenture France nous a écrit que « la réunion que vous évoquez n’a jamais existé ». Les autres n’ont pas répondu ou ont refusé de le faire.

Une chose est sûre : comme nous l’avions déjà révélé, Volkswagen a finalement réalisé fin 2011 un test du logiciel portant sur 1 900 pièces détachées, qui a fait apparaître un potentiel de hausse des prix de 16 %. Mais selon nos informations, Volkswagen aurait finalement réalisé un programme similaire avec un autre cabinet de conseil, l’allemand Simon Kucher & Partners. Volkswagen n’a souhaité faire aucun commentaire sur ce point, confirmant seulement ne pas avoir acheté le logiciel d’Accenture.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Accenture, Renault, PSA, Ford Europe et Volkswagen ont refusé de répondre à nos questions précises. Ils nous ont envoyé par courriel de courtes réponses générales, dans lesquelles ils démentent toute entente sur les prix et affirment respecter leurs obligations légales (à lire intégralement sous l'onglet Prolonger).

L'ex-patron des pièces détachées chez Volkswagen, Michael Scholtyssek, a refusé de nous répondre.

Nous avons sollicité tous les consultants d'Accenture impliqués dans le projet de réunion secrète entre Renault, PSA et Volkswagen. Tous ont refusé de répondre ou n'ont pas répondu, à l'exception d'un consultant d'Accenture France, qui nous a indiqué que la réunion n'avait finalement pas eu lieu. Nous avons accepté, à sa demande, de ne pas publier son nom, car il s'était déclaré opposé à l'époque à ce que la question des prix soit mise à l'agenda de la réunion.