Au Franc-Moisin, un centre de santé asphyxié par la fin des emplois aidés

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Sans sommation, les associations de la cité du Franc-Moisin, parmi lesquelles La Place Santé, ont appris cet été qu’elles perdaient de nombreux contrats aidés. Certaines de leurs missions, voire leur existence, sont aujourd’hui menacées. Ce sont pourtant des structures indispensables à la politique de la ville. Pour elles, le message du gouvernement est clair : « On coûte cher et on ne sert à rien. »

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À La Place Santé, le vendredi est une « journée calme ». Façon de parler : à la pause déjeuner, des patients piétinent devant les portes fermées du centre de santé installé au cœur de la cité du Franc-Moisin, à Saint-Denis. À l’ouverture, une dizaine de personnes s’engouffrent dans la salle d’attente colorée. La journée est belle, dehors les motos pétaradent, bande-son des cités à laquelle personne ne prête attention.

Dans le petit bureau vitré situé dans un coin de la salle d’attente, Sarah Maftah s’affaire. Elle reçoit les patients un à un, les questionne sur les raisons de leur venue. Ont-ils rendez-vous ? Sinon, elle évalue le degré d’urgence. Puis elle distribue un ticket, qui détermine un ordre de passage. Elle prend aussi les cartes Vitale des patients pour vérifier l’état de leurs droits, y compris les droits à la complémentaire santé. Quand elle n’est pas à l’accueil, Sarah s’occupe du tiers payant, c’est-à-dire de la télétransmission des actes à la Sécurité sociale. Cela évite aux patients de payer la consultation : 25 euros pour les adultes, 30 euros pour les enfants. « La plupart des gens ici ont du mal à avancer les frais, même les 7,50 euros de la part complémentaire », explique-t-elle.

Dans la salle d'attente du centre La Place Santé, dans le quartier du Franc-Moisin © C.C-C Dans la salle d'attente du centre La Place Santé, dans le quartier du Franc-Moisin © C.C-C
Sarah a été embauchée en avril 2017 en emploi d’avenir, pour une durée de 3 ans maximum, renouvelable tous les ans. Ces contrats sont réservés à des jeunes éloignés de l’emploi. L’employeur perçoit une aide et s’engage à lui délivrer une véritable formation. Titulaire d’un baccalauréat, Sarah n’avait qu’une petite expérience en usine, où elle n’a « rien appris ». À La Place Santé, elle est sûre « d’apprendre beaucoup de choses » et d’être utile : « On apporte beaucoup aux patients. Sans nous, je ne sais pas comment les médecins pourraient s’en sortir. » L’un des quatre médecins généralistes du centre acquiesce : « Le projet de ce centre de santé est que nous occupions pleinement notre place de médecin, explique Anne-Gaëlle Provost. Nous sommes déchargés du travail administratif, pour nous concentrer sur les situations complexes. Et on en a beaucoup. » En raison de son ambitieux projet de santé, il s’agit d’un lieu unique, associatif, qui offre du soin à la population de la cité, des actions d’éducation à la santé, un accès aux droits. L’équipe de jeunes médecins généralistes n’a presque pas bougé depuis l’ouverture du centre en 2011. La Place Santé est une oasis dans un paysage sanitaire déserté par les jeunes médecins.

La cité du Franc-Moisin a écrit une page d’histoire de l’immigration en France, puis est devenue un des lieux emblématiques de la politique de la ville. Ce fut, dans les années 1960, l’un des plus grands bidonvilles de France, puis un grand ensemble, aujourd’hui en cours de rénovation. La cité compte 12 000 habitants. C’est une zone urbaine sensible. La jeune Sarah, originaire d’un autre quartier de Saint-Denis, reconnaît avoir eu « une petite appréhension au départ. La réputation de la cité n’est pas très belle : la délinquance, les trafics… Finalement, c’est comme un peu partout, il y a des bons et des mauvais. Il y a quelques situations compliquées, mais très rarement ». La directrice de la structure, Émilie Henry, confie tout de même « aller régulièrement porter plainte au commissariat ».

 © C.C-C © C.C-C
Au Franc-Moisin, beaucoup de choses sont précaires : sa population, ses associations. « Quand je suis arrivée, le centre de santé était endetté, explique Émilie Henry. Nous sommes financés à moitié par les consultations et à moitié par des subventions publiques et privées. Nos partenaires se renvoyaient la balle. Il a fallu refaire un tour de table. Nous avons augmenté l’activité médicale. Et nous avons travaillé sur l’accès aux droits : beaucoup de consultations ne nous étaient pas payées par la Sécurité sociale, car les droits de nos patients étaient fermés. » La jeune Sarah participe donc à cet équilibre financier retrouvé.

La Place Santé a été rattrapée par les coupes budgétaires décidées par le nouveau gouvernement. Début 2017, 460 000 emplois aidés étaient financés. Le gouvernement a décidé de réduire leur nombre à 310 000 d’ici la fin de l’année, et même à 200 000 en 2018. Sont visés les contrats d’accompagnement dans l’emploi (CAE), réservés au secteur non marchand, essentiellement associatif, et les emplois d’avenir. « M. Macron va très vite », ironise Émilie Henry, scandalisée par la méthode : « On a appris à l’été par Pôle emploi que nos deux contrats aidés à l’accueil ne seraient pas renouvelés, dont celui de Sarah. Cela représente une perte de 20 000 euros d’aides pour le centre de santé, sur un budget total de 940 000 euros. »

C’est l’ensemble du projet de santé qui se trouve menacé : « On ne peut pas fonctionner sans cet accueil. On est à flux tendu. On reçoit 16 000 patients par an, presque tous sont en situation de précarité. Si on doit supprimer des postes, c’est moi qui irai à l’accueil. » Elle refait donc le tour des financeurs, mais ne cache pas sa lassitude : « On nous rassure en nous disant qu’on va trouver une solution, parce qu’on est La Place Santé. Ou alors on nous explique, avec condescendance, que l’on ne va pas assez de l’avant, que l’on doit aller chercher des financements privés. Mais tout ce travail, on l’a déjà fait ! L’an dernier, je me suis trouvée à plusieurs reprises sans argent pour payer les salaires, parce que les subventions promises ne m’étaient pas versées. Bien sûr, on va continuer à bricoler. Parce qu’on le fait depuis des années. »

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