Manuel Valls, un premier ministre en quête d'espace

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Chef d'une majorité démoralisée, le premier ministre se prépare à une année mouvementée. En janvier, il défendra la contestée loi Macron. Il devra assumer deux défaites électorales annoncées. Et sa personne sera au cœur du congrès socialiste de juin. En attendant, l'ex-“Monsieur 5 %” de la primaire socialiste tente d'élargir son espace politique. Compliqué, alors que François Hollande est reparti en campagne.

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« El Hombre del Año ». Ce lundi 29 décembre, Manuel Valls a été sacré « homme de l'année » par le quotidien espagnol El Mundo. Dans un long entretien au journal castillan, Manuel Valls revient sur son parcours et ses décisions à la tête du gouvernement français. « Je ne me demande pas chaque matin si ma politique est socialiste, mais efficace. » Il tance « la vieille gauche » quand on l'interroge sur les critiques de Martine Aubry. Et, tandis que le président de la République dit entrevoir le bout du tunnel des difficultés économiques, préfère « insister sur la pédagogie de l'effort ». « Je ne veux pas dire aux Français que d'ici deux ou trois ans les sacrifices seront terminés. Nous devrons faire des efforts pendant des années pour que la France soit plus forte. »

Le premier ministre, né espagnol et devenu français, a dû goûter l'hommage venu de l'autre côté des Pyrénées : ces derniers mois, Matignon lui a laissé peu d'occasions de briller.

Dans El Mundo, le chef du PS espagnol salue la « détermination » de Manuel Valls © capture d'écran El Mundo Dans El Mundo, le chef du PS espagnol salue la « détermination » de Manuel Valls © capture d'écran El Mundo
En avril 2014, après la débâcle des municipales, l'ex-ministre de l'intérieur était entré à Matignon paré des plumes du réformateur énergique. Huit mois plus tard, il n'a qu'un maigre bilan, le boulot ingrat dont Hollande l'a chargé : faire passer 50 milliards d'économies, un « pacte de responsabilité » sous forme d'exonération de cotisations sociales aux entreprises sans contreparties, qui divise sa majorité ; commenter chaque mois les mauvais chiffres du chômage, sur fond de défiance généralisée. Il revêt toutefois dès qu'il le peut son habit préféré : celui du premier flic de France, qu'il n'est plus. Après la série de faits divers à Dijon, Nantes et Joué-les-Tours, en cette fin décembre, il a assuré que « jamais nous n’avons connu un aussi grand danger en matière de terrorisme ». Tout en lançant des appels au calme. Au risque de jouer avec le feu.

Début 2015, Manuel Valls sera au cœur de tous les brasiers politiques. En première ligne avec la loi Macron (notre décryptage ici) dont l'examen commence le 26 janvier et que les députés « frondeurs » menacent de ne pas voter. Devant les caméras, au soir des 22 et 29 mars, pour commenter la défaite annoncée du PS aux élections départementales – puis celle des régionales, en décembre. Au centre, enfin, des enjeux du congrès socialiste de juin 2015, tant il incarne aux yeux de beaucoup la division et l'antithèse d'une politique de gauche.

Sera-t-il encore à Matignon à la fin de l’année ? Manuel Valls assure qu'il restera à son poste « jusqu'à la fin du quinquennat ». Mais déjà, les ambitions s’aiguisent. Claude Bartolone, le président de l'Assemblée nationale, qui peaufine son profil de rassembleur en vue du congrès socialiste, caresse le secret espoir de prendre sa place. « Valls tourne à vide. Il pédale dans la choucroute », s'amuse un pro-Bartolone, qui prédit sa chute « si les élections départementales sont mauvaises. »

Avec François Hollande, l’entente reste cordiale. Mais une sourde rivalité oppose les deux têtes de l’exécutif (lire notre article). D’autant que le chef de l'État est reparti en campagne. En vue de la présidentielle à laquelle il n'a pas renoncé, il rencontre les Français à l'Élysée, multiplie les rencontres avec les élus de la majorité, écologistes compris, et laisse publier des articles insistant sur sa combativité retrouvée.

Le 17 décembre, le président s'est même invité sans prévenir au pot de fin d'année des sénateurs socialistes. Ce soir-là, il a chipé la vedette à son premier ministre. Avec un discours de mobilisation en vue des élections à venir, de bons mots – « Je ne suis pas candidat, mais je ne parle que des élections de l’an prochain ». Et une allusion à ceux qui « tentent de rassembler très loin de nous », pique adressée à Manuel Valls. La visite surprise a amusé les ministres « hollandais » présents. Selon des témoins, elle a agacé le premier ministre et ses équipes. 

Ces temps-ci, certains de ses ministres le disent tendu. Dominé institutionnellement par le chef de l’État, l’ancien « Monsieur 5 % » de la primaire socialiste de 2011 tente depuis la rentrée de s'organiser pour peser davantage. « Matignon est une forteresse depuis septembre, explique le député PS « frondeur » Christian Paul, proche de Martine Aubry. Ils sont structurés pour faire la guerre, y compris la guerre des idées, avec des séquences planifiées. »

En professionnel de la communication – sa mission auprès de François Hollande lors de la présidentielle, son travail à Matignon sous Jospin –, Valls avait prévu que le mois de décembre serait son moment, fenêtre de tir idéale avant la séquence des vœux présidentiels de janvier. La parenthèse s'est refermée, et le bilan n'est pas fameux.

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Cette enquête est le fruit d'entretiens avec une vingtaine de responsables politiques, ministres, parlementaires, conseillers ministériels, etc. Pour des raisons évidentes, certains ont tenu à ne pas apparaître. D'autres, proches de Manuel Valls notamment, n'ont pas souhaité me répondre. Sollicité par SMS pour « un article sur Manuel Valls » et sa séquence médiatique de décembre, le responsable de la communication de Matignon n'a pas souhaité que nous discutions au téléphone et m'a demandé d'envoyer des questions par mail, auxquelles il a répondu de façon assez lacunaire, me renvoyant… aux articles parus dans le reste de la presse.