Les patrons des DGSE et DGSI sceptiques face à la «réponse sécuritaire»

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Les directeurs des deux services de renseignement, Bernard Bajolet (DGSE) et Patrick Calvar (DGSI), prônent une réponse globale pour lutter contre le terrorisme. Leur discours se démarque de celui du gouvernement.

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Ce sont des hommes de peu de mots. Ils refusent les interventions dans l’espace médiatique et leurs auditions dans le cadre des commissions d’enquête parlementaire sont le plus souvent interdites à la presse pour cause de secret-défense. L’audition conjointe de Bernard Bajolet et de Patrick Calvar, signalée par le site Zone militaire (ici), n’en a que plus de valeur. Cela s'est passé le mercredi 17 février devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat.

Si Mediapart ne peut pas être suspecté d’indulgence avec les services de renseignement (voir ici par exemple), force est de constater que les patrons de la DGSE et de la DGSI, avec l’expression mesurée qui est la leur, n’ont pas manié la langue de bois. « Je suis convaincu, à titre personnel, que la réponse sécuritaire n'est que partielle et ne résoudra pas le phénomène », affirme Patrick Calvar.

Intervention policière dans la cité de la Meinau à Strasbourg, en 2014, pour interpeller des djihadistes de retour de Syrie. © Reuters Intervention policière dans la cité de la Meinau à Strasbourg, en 2014, pour interpeller des djihadistes de retour de Syrie. © Reuters

Selon le patron du renseignement intérieur, les plus de 300 jeunes arrêtés par son service « n'ont aucun espoir, ils n’ont pas d'existence en tant qu'individu, ils ne sont "personne". Une fois qu'ils sont passés dans le monde de la barbarie, cela change, mais au départ, ce que nous entendons est bien un cri de désespoir ». Il s’avoue démuni face à ces « individus déshumanisés, revenus à l'état d’animaux » : « Si nous les interceptons, qu'allons-nous en faire ? Faut-il les maintenir en prison à vie ? Il y a là un problème psychiatrique. » Et le maître-espion de conclure : « C’est une question pour notre société. »

Patrick Calvar offre là un contrepoint au discours martial de celui qui l’a placé en 2012 à la tête de la DCRI (pas encore devenue DGSI), le ministre de l’intérieur de l’époque Manuel Valls. Lorsque M. Calvar s’interroge – « Nous ne pouvons pas ne pas nous demander : qu'est-ce qui pousse une gamine de 15 ans à partir de Syrie, ou un gamin de quinze ans à poignarder un enseignant juif ? (…) Nous sommes comme le Samu : nous traitons l'urgence, pas le mal de fond » –, ses propos se révèlent aux antipodes de ceux du Premier ministre qui martèle qu’« expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ».

Au cours de son audition, le patron de la DGSI reçoit le soutien de celui de la DGSE. Bernard Bajolet, qui assure par ailleurs qu’il « n'y a pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette entre nos deux services », tient à préciser : « À mon tour de souligner que la réponse sécuritaire seule ne suffit pas. (…) Nous avons besoin d'une réponse politique. » S’il se place davantage sur un plan géopolitique en disant cela, évoquant l’aide à apporter en Irak, en Syrie ou en Libye, le propos a d’autant plus de force que M. Bajolet est un proche du président de la République, qui vient d’ailleurs de faire modifier la loi pour prolonger son mandat à la tête de la DGSE, comme Mediapart l’avait révélé.

Bernard Bajolet à l'Elysée en 2012. © Reuters Bernard Bajolet à l'Elysée en 2012. © Reuters

Par ailleurs, les deux patrons de la DGSI et de la DGSE reconnaissent leur part de responsabilités, « l’échec » de leurs services dès lors qu’un attentat survient dans l’Hexagone ou vise des ressortissants à l’étranger. « Nous n'avons pu éviter les attentats du 13 novembre ni les attaques du Radisson Blu à Bamako ou du Cappuccino à Ouagadougou », avoue Bernard Bajolet.

Son homologue du renseignement intérieur pointe le problème clef pour notre démocratie : « Jusqu'à quel point sommes-nous prêts à aliéner des libertés pour notre sécurité ? » Car, selon M. Calvar, la menace terroriste est « de nature à déstabiliser notre société ». Et de préciser que, face au risque de guerre civile, son service surveille également « des groupes extrémistes à l'opposé du spectre, qui n'attendent que de nouveaux actes terroristes pour engager une confrontation violente ».

Le ton très libre des paroles qui précèdent rend d’autant plus inquiétante la mise en garde finale du patron de la DGSI, qui a reconnu disposer « d'informations faisant état de la présence de commandos sur le sol européen, dont nous ignorons la localisation et l’objectif » et a auguré que « l'Europe fera sans nul doute face à d'autres attentats majeurs. La France reste en première ligne ».

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