Hamon et Mélenchon: au-delà des postures, le désaccord européen

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Le candidat du PS et celui de la France insoumise ont acté leur désunion au premier tour de la présidentielle. Avec un argument : les divergences sur l’Europe. Elles reposent, essentiellement, sur le « plan B » de sortie des traités de Mélenchon, que Hamon refuse d’envisager.

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Ils ont dîné, et se sont dit non. À l’issue de leur entrevue discrète, vendredi soir à Paris, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon ont maintenu leurs candidatures respectives à la présidentielle, battant froid ceux qui espéraient encore une union de la gauche bâtie en deux mois. Une histoire d’ego, de calendrier ? De guerre d’appareils et de régime présidentiel ? Sans doute. Mais pas seulement. Aux yeux du candidat de la France insoumise, l’Europe fait figure de point de rupture : pas tant sur le projet lui-même, que les deux candidats rêvent plus social et plus solidaire, que sur la stratégie pour y parvenir. 

« À cinquante jours du premier tour, il n’est pas possible de régler la différence qui par exemple nous sépare sur la question essentielle de l’Europe », a justifié Jean-Luc Mélenchon dans un bref communiqué publié dimanche sur Facebook. C’est le seul élément programmatique qu’il a cité pour justifier l’abandon de la négociation, avant même qu’elle ne débute. Quant à Benoît Hamon, il n’en a pas cité un seul : « Je l’ai vu, il m’a confirmé ce que je savais, c’est qu’il sera candidat. Dont acte, la situation est maintenant claire », a-t-il balayé, dimanche soir sur TF1, à propos de son concurrent de gauche. Seule concession faite à tous ceux qui appelaient à une candidature unique : « Nous sommes convenus d’un code de respect mutuel dans la campagne », selon Mélenchon.

Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, en marge d'une manifestation en 2009. © Reuters Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, en marge d'une manifestation en 2009. © Reuters

Le candidat de la France insoumise a de nouveau insisté lundi dans un entretien au quotidien Ouest France : « Nous sommes à soixante jours du premier tour. J’ai un programme, qui a été bouclé en novembre. Qui pourrait croire à un accord de coin de table sur les sujets qui nous séparent comme l’avenir de l’Union européenne ? Il s’agit de se préparer à gouverner un grand pays ! Pas d’un arrangement personnel ! » Il y a un an, le candidat de la France insoumise jugeait déjà que la question centrale de la présidentielle serait celle de l’Europe, et qu’elle justifiait à elle seule sa candidature. S’il ne se présentait pas à la présidentielle, « ce serait un cauchemar pour la France du “non” qui n’aurait plus de représentation politique progressiste », expliquait-il à Mediapart. L’argument suffisait aussi, selon lui, à refuser de participer à une primaire de toute la gauche : « Car il y a deux camps. On ne peut pas faire à la fois la politique des traités européens et la politique du contraire. Je refuse de faire semblant de ne pas le savoir. C’est une question de sincérité et de loyauté. »

À ses yeux, la victoire, alors totalement imprévisible, de Benoît Hamon à la primaire, dont le principe n’était pas encore acté, n’a rien changé. C’est pourtant la première fois que le Parti socialiste présente un candidat qui a voté non au traité constitutionnel européen (TCE), en 2005. À l’époque, le PS s’était violemment divisé : il avait appelé à voter oui à l'issue d'un référendum interne, mais une partie des partisans du non, dont Laurent Fabius et Jean-Luc Mélenchon (mais pas Benoît Hamon), étaient passés outre. Le candidat de la France insoumise rappelle souvent que c’est cette campagne du non qui l’a sorti de sa déprime post-21 avril 2002 et l’a convaincu de quitter son parti d’alors.

Ce camp du non, déjà hétérogène à l'époque, ne suffit pas à effacer les dissonances entre Hamon et Mélenchon douze ans plus tard. Lors de la primaire, Benoît Hamon s’est à plusieurs reprises dissocié du programme européen de Jean-Luc Mélenchon. Il avait aussi pris ses distances avec son concurrent d’alors, Arnaud Montebourg, en affirmant qu’il ne serait pas là pour « casser de la vaisselle à Bruxelles » – une expression qu’avait utilisée l’ancien ministre de l’économie. « J'ai des différences importantes avec Jean-Luc Mélenchon sur la question européenne, a également déclaré Benoît Hamon, mardi 14 février. Je ne crois pas qu'il faille faire le pari que ça ne marchera pas, qu'il n'y a plus de relance de la construction européenne qui soit possible. »

Lundi 27 février, sur France Inter, le candidat socialiste a encore insisté sur l’importance du projet européen : « La fin de l'Union européenne, ça veut dire que nous renonçons au projet politique le plus fondateur, le plus enthousiasmant des dernières décennies », a-t-il expliqué. Avant de reprendre l’argument massue des disputes sur le sujet : la fin de la coopération entre ces États « peut préparer des conflits en Europe ». Jean-Luc Mélenchon, lui, s’est depuis longtemps détourné de ce discours traditionnel de la social-démocratie. « L'Europe de nos rêves est morte, écrit-il en introduction de son programme européen. L'Union actuelle est seulement un marché unique et les peuples sont soumis à la dictature des banques et de la finance. Comment stopper ce cauchemar ? Nous devons sortir des traités européens. »

La différence n’est pas que rhétorique entre les deux hommes : elle repose sur une divergence stratégique de fond, celle du « plan B ». Le programme européen de Jean-Luc Mélenchon repose sur deux piliers : un « plan A » de réorientation profonde de l’Union, qui comporte de nombreuses similitudes, quoi qu’il en dise, avec le projet de Benoît Hamon ; un « plan B » de sortie de l’UE en cas d’échec. Dans sa logique, les deux ne sont pas dissociables, car c’est l’existence du « plan B » qui rend imaginable le succès du « plan A ».

La menace d’un « Frexit » est, aux yeux des Insoumis, le meilleur moyen de pression sur les autres États membres. Ils sont nombreux à juger que c’est précisément ce qui a manqué au premier ministre grec Alexis Tsipras, dont l’échec les a renforcés dans leur discours radical sur les institutions européennes et sur l’impossibilité de mener une politique progressiste dans le cadre des traités actuels. Et si la refonte profonde des traités est impossible, alors, pensent les Insoumis, mieux vaut quitter l’Union que d’y rester au risque d’ouvrir définitivement la voie à l’extrême droite.

Capture d'écran du site de campagne de Benoît Hamon. Capture d'écran du site de campagne de Benoît Hamon.
Dans le projet de Benoît Hamon, en revanche, pas de trace d’une possible sortie de l’Union en cas d’échec. Cette piste est systématiquement refusée par le candidat et son équipe, qui s’inquiètent, à l’inverse, d’un risque d’éclatement de l’UE. « Je ne veux pas être un de ceux qui ferment la porte et éteignent la lumière en disant : “l'Europe, c’est terminé.” Je ne briserai pas le projet européen », expliquait Benoît Hamon, début janvier. « On sait bien que si on continue comme ça, il n’y a plus d’Europe dans cinq ans, estime l’eurodéputée Isabelle Thomas, chargée de l’Europe dans l’équipe Hamon. Mais, entre le coup de poing sur la table sans lendemain et la sortie de l’Union, il y a quelque chose de possible. » Avant d’ajouter : « On est sûr de perdre les batailles qu’on ne mène pas. »

Cette divergence majeure entre les deux candidats est le seul point de discorde que reconnaît Isabelle Thomas, qui a longtemps côtoyé Mélenchon à l’aile gauche du PS. « Sur le fond, on est à une feuille de papier à cigarette avec Jean-Luc Mélenchon. À part deux ou trois broutilles, les principaux points du programme sont tout à fait similaires. Ce qui diffère, c’est la méthode. »

Des « plans A » qui se ressemblent

Hormis l'Europe de la défense, que Benoît Hamon appelle de ses vœux et que rejette Mélenchon, le « plan A » des deux candidats est assez proche. Ils partagent la critique de la politique austéritaire, du libre-échangisme débridé de la Commission européenne et du dumping social et fiscal à l’œuvre dans l’Union. Tous deux critiquent la directive sur les travailleurs détachés (Mélenchon veut en suspendre immédiatement l’application, de manière unilatérale ; Hamon veut la refondre). Tous deux sont opposés au traité de libre-échange avec le Canada (Mélenchon et Hamon veulent en suspendre l’application provisoire). Et tous deux – c’est le point le plus central – veulent renégocier les traités en vigueur. Surtout, ils sont tous les deux prêts à s’en exonérer aussitôt leur arrivée au pouvoir.

Sur ce point, le discours de Benoît Hamon a évolué depuis la primaire : il a musclé son discours, notamment depuis l’arrivée de Thomas Piketty au sein de son équipe de campagne. L’économiste y est chargé de l’élaboration d’un nouveau traité budgétaire, comprenant notamment une assemblée de la zone euro (une proposition déjà critiquée par Jean-Luc Mélenchon).

L'eurodéputée Isabelle Thomas, chargée de l'Europe dans l'équipe de campagne de Benoît Hamon. © DR L'eurodéputée Isabelle Thomas, chargée de l'Europe dans l'équipe de campagne de Benoît Hamon. © DR
En attendant une hypothétique ratification d’un texte dont il faudrait attendre plusieurs années avant qu’il n’entre en vigueur, l’équipe Hamon prépare désormais une « feuille de route de sortie de crise », dont le détail devrait être publié la semaine prochaine. « Ce programme de transition avant la réforme des traités permettra déjà de modifier l’application des traités », explique l'eurodéputée Isabelle Thomas. « En 2017, nous nous affranchirons du pacte de stabilité de façon raisonnable pour financer la croissance, a également affirmé aux Échos l’économiste Thomas Piketty. Les choses doivent changer, et cela peut passer par un bras de fer avec l'Allemagne. Si celle-ci dit “non” à la démocratisation, cela aboutira de facto à la fin de l'euro. » Pourtant, mi-février, Hamon expliquait encore que, contrairement à Mélenchon qui souhaite cesser de respecter les traités européens dès sa victoire à la présidentielle, « [lui] ne le souhaite pas ».

Cette « feuille de route » prévoirait un plan de 1 000 milliards d’euros d’investissements (le plan Juncker s’élève actuellement à 300 milliards) pour financer la transition énergétique, une application différenciée selon les États des règles budgétaires (la règle des 3 % de déficit notamment), un nouveau mode de calcul du déficit public, dont seraient exclues les dépenses d’investissement, de défense et pour l’accueil des réfugiés, ou encore la mutualisation et la restructuration des dettes européennes.

Hamon a même évoqué récemment l’hypothèse d’une renégociation de la dette française : « Il faudra regarder ce qu'on pourra rembourser ou ne pas rembourser. Il y a une dette vis-à-vis de la planète que nous ne pouvons pas rembourser. Il y a une dette vis-à-vis des banquiers que nous pouvons tout à fait renégocier. » Une formule étonnante alors que son programme évoque, lui, les dettes des pays les plus en difficulté, et vise surtout la restructuration de la dette grecque.

De son côté, Jean-Luc Mélenchon demande depuis des mois la mise en œuvre d’un « plan A » de « sortie concertée des traités européens par l'abandon des règles existantes pour tous les pays qui le souhaitent et la négociation d'autres règles », par un mandat fixé par l’Assemblée constituante à laquelle il appelle. Le nouveau traité serait, lui, soumis à référendum.

Dans le détail, les mesures sont très proches de celles avancées par Benoît Hamon : moratoire et renégociation des dettes souveraines ; critères de convergence sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, en remplacement du marché carbone ; refonte de la politique agricole commune ; harmonisation sociale et fiscale ; mise en place d’un protectionnisme solidaire (Hamon parle de « juste échange ») ; fin de la libéralisation des services publics ; taxe sur les transactions financières…

Capture d'écran du programme de Jean-Luc Mélenchon. Capture d'écran du programme de Jean-Luc Mélenchon.

Le seul véritable point de divergence avec Hamon repose, dans ce « plan A », sur le statut de la Banque centrale européenne (BCE) : Mélenchon veut lui retirer son indépendance et parvenir à la parité euro-dollar. L’aile gauche du PS a elle aussi longtemps demandé le changement de statut de la BCE. Mais il ne figure pas au programme de Hamon. « Je l’ai défendu pendant longtemps, explique l’eurodéputée PS Isabelle Thomas. Mais là, ce n’est pas le sujet. » Avec deux arguments : la parité euro-dollar est actuellement quasiment atteinte ; ce sont davantage les missions de la BCE, fixées dans les traités, qu’il faut modifier, que son statut. D’autant que le président Mario Draghi, au plus fort de la crise financière, est allé bien au-delà du mandat que se fixait la banque de Francfort jusque-là.

Jean-Luc Mélenchon a récemment balayé ces objections d’un revers de la main : dans un post de blog en partie consacré à la proposition d’un parlement de la zone euro, le candidat de la France insoumise écrit que dès lors, « il ne s’agit pas de changer de politique économique mais de préserver les apparences de la “démocratie européenne” ». Aux électeurs désormais de trancher entre ces deux projets, et de décider s'il s'agit de désaccords de fond, justifiant la désunion, ou de postures de campagne.

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