Comment Patrick Drahi enfonce «Libération»

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Les milliardaires qui investissent dans la presse prétendent souvent qu’ils ont contribué à sauver les journaux. Mais le groupe Altice de Patrick Drahi a facturé 1,8 million d’euros de « services » à sa filiale Libération l’an dernier, aggravant ainsi les pertes comptables du journal, déjà très élevées.

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La presse française vit un naufrage historique puisque, les uns après les autres, tous les journaux qui étaient autrefois indépendants sont croqués par des milliardaires, dont la liberté de la presse et le droit de savoir des citoyens sont le cadet des soucis. Pourtant, beaucoup de ces milliardaires prétendent qu’on leur fait trop souvent un mauvais procès et font valoir un argument clé : sans eux, les titres concernés auraient fait faillite.

Les comptes pour 2018 de Libération, révélés ce jeudi 1er août par le site d’information financière WanSquare, montrent pourtant une drôle de manœuvre financière. Ils attestent que le groupe de Patrick Drahi, au travers de sa filiale SFR Presse qui détient Libération, a prélevé 1,8 million d’euros au quotidien l’an dernier en lui facturant divers « services »… dont la « restructuration » de l’entreprise de presse.

En clair, si le journal est à l’agonie et a perdu beaucoup d’argent, Patrick Drahi qui en a pris le contrôle (en même temps qu’il a racheté le groupe L’Express, BFM Business, BFM TV ou encore RMC) aggrave ainsi les pertes comptables de Libé, qui sont pourtant extrêmement élevées. Loin d'être le mécène qu'il prétend être, au seul service du pluralisme de la presse, l'homme d'affaires applique ainsi les mêmes règles prédatrices qui valent (malheureusement) dans de nombreux secteurs industriels, et semble peu se soucier de rétablir l'ordre économique du célèbre quotidien.

Alain Weill, le patron de SFR Presse, la maison mère de Libération, assure que « toutes les facturations sont parfaitement justifiées », soulignant que « cela n’aurait aucun sens d’aggraver des pertes que le groupe doit combler par ailleurs ».

De fait, les comptes indiquent que le groupe de Patrick Drahi a injecté au total 37,7 millions d’euros. Mais cette facturation de « services » par la maison mère aboutit d'abord à enrichir un peu Patrick Drahi, propriétaire en son nom propre du siège du groupe, et ensuite à dégrader un peu plus le bilan et le résultat de la société Libération, déjà dans une situation financière très inquiétante.

Voici les comptes financiers 2018 de Libération, tels qu’ils ont été déposés au greffe du tribunal de commerce de Paris :

À la lecture de ces comptes, on a la confirmation que le quotidien créé en 1973 par Serge July et Jean-Paul Sartre (1905-1980) et racheté par leur exact contraire, le milliardaire Patrick Drahi, se porte au plus mal. Comme en attestent les tableaux ci-dessous, extraits de ces comptes annuels, le journal est en faillite virtuelle, sous perfusion des injections de cash de son actionnaire.

comptes
Pour l’année 2018, le résultat net du journal dirigé par Laurent Joffrin est en effet négatif de 8,8 millions d’euros, après une perte de 3,3 millions d’euros l’année précédente. Cette perte qui a explosé d'une année sur l’autre est d’autant plus spectaculaire que les subventions publiques se sont élevées, au cours de cette même année 2018, à 4,4 millions d’euros. Autrement dit, sans cette manne publique, prélevée dans la poche des contribuables, le déficit de Libé aurait atteint 13,2 millions d’euros.

Le journal connaît la même crise que toute la presse papier : baisse des ventes aggravée par l’effondrement du système de diffusion et la disparition des kiosques, et chute des recettes publicitaires. Le chiffre d’affaires de Libération a lui-même reculé, passant de 36 millions d’euros en 2017 à 34 millions d’euros en 2018. Ce qui s’explique sans trop de difficultés : si le chiffre d’affaires a reculé, c’est d’abord parce que les lecteurs de Libération ont déserté leur journal.

La diffusion France payée a baissé de 10,68 % en 2018 à 67 238 exemplaires par jour, selon l’APCM. La chute est encore plus brutale pour les ventes en kiosques, – 24 %, à environ 14 000 exemplaires par jour).

Du même coup, les recettes des ventes au numéro ont baissé d’une année sur l’autre de 26 à 22 millions d’euros, ce qui explique l’effondrement du chiffre d’affaires. En résumé, le grand journal qu’a été dans le passé Libération n’est plus que l’ombre de lui-même.

Les ventes sont toutefois reparties à la hausse cette année, avec 72 128 exemplaires par jour au premier semestre 2019, en progression de 7,9 %. Selon Alain Weill, le journal « est en train de se redresser grâce au numérique et devrait retrouver l’équilibre en 2020 » après avoir enregistré une perte estimée à 5 millions d’euros en 2019.

Extraits de ces mêmes comptes de l’exercice 2018, d’autres chiffres sont encore plus alarmants. On y découvre qu’au 31 décembre 2018, les capitaux propres négatifs de Libération s’élèvent à 29 553 890,68 euros et que la société traîne une dette totale supérieure à 64 millions d’euros, dont 37,7 millions envers son actionnaire. En bref, Libération est en situation de faillite virtuelle ! Un autre chiffre le souligne : au total, les pertes d’exploitation de Libération représentent 28 % de son chiffre d’affaires, ce qui est énorme.

Dans un premier élan, on pourrait donc être enclin à penser que si le journal a perdu son indépendance, il a au moins été sauvé d’une liquidation certaine par le milliardaire franco-suisse Patrick Drahi. En réalité, les comptes 2018 attestent que, loin d’avoir assuré la survie du journal, le milliardaire a réussi le tour de force de lui soutirer un peu d’argent, en dégradant sa situation financière pourtant très préoccupante.

Dans ces comptes déposés au greffe du tribunal de commerce de Paris, on découvre en effet qu’une assemblée générale ordinaire de la société Libération s’est tenue le 4 juin 2019. Et qu’à cette occasion, plusieurs résolutions ont été votées. La troisième visait à ratifier diverses conventions, dont une convention de « management fees » entre Libération et SFR Presse.

Cette convention était ainsi rédigée : « Nature et objet : Une convention de prestations de services centraux a été signée en date du 28 avril 2018. Cette convention prend effet rétroactivement à compter du 10 novembre 2016 jusqu’au 31 décembre 2017. Elle est ensuite reconductible tacitement d’année en année et résiliable au 31 décembre de chaque année, sur l’initiative de l’une des deux parties sous réserve de respecter un préavis de trois mois. Au titre de cette convention, SFR Presse fournit des prestations dans les domaines suivants : - administratif, juridique et financier ; - conseil, assistance, et développement stratégique ; - restructuration du groupe. Conditions financières : les montants facturés au titre de cette convention pour l’exercice clos le 31 décembre 2018 se sont élevés à 1 885 043,53 euros. »

On appréciera à leur juste valeur les raisons avancées par SFR Presse pour justifier ce prélèvement effectué sur les comptes de Libération. Parmi d’autres, il y a ainsi ce motif inattendu : « restructuration du groupe ». Traduction : l’actionnaire boulimique applique des plans d’économies sur le journal, et se transfère à lui-même une partie des gains ainsi réalisés.

Interrogé sur ces prélèvements, SFR Presse, la maison mère de Libération, nous a répondu que le montant versé par le journal ne s’était élevé finalement qu’à 1,359 million d’euros. Les sommes sont constituées « pour un tiers, du salaire des équipes support travaillant pour Libération et salariées dans d’autres filiales d’Altice, Libération ne disposant pas de service juridique, RH… en propre ; pour un tiers, des honoraires de tiers de type avocats, commissaires aux comptes, etc., facturés à SFR Presse au titre de Libération ; pour un tiers, de la part des amortissements du siège du groupe à Balard imputable à Libération au prorata des mètres carrés occupés », explique le groupe.

En clair, alors que Libération est en situation de quasi-faillite, Patrick Drahi est tout de même parvenu à lui siphonner de l'argent, via sa société SFR Presse, actionnaire à 99,99 % de Libération. On peut présenter cette jonglerie financière de manière encore plus éloquente. Alors que Libération a touché 4,4 millions d’euros de subventions publiques en 2018, près de 40 % de cette somme est allée dans les poches de SFR Presse, c’est-à-dire celles de Patrick Drahi.

En dépit de ces comptes et de ce bilan dégradé, le groupe ne semble pas pressé de recapitaliser le quotidien afin d’effacer les stigmates du passé et l’aider à rebondir. Il préfère lui faire des avances en compte courant. Selon le groupe, cela ne fait aucune différence, d'autant que les taux étant actuellement négatifs, l'argent prêté à Libération ne lui coûte donc rien. Pour le moment. C’est oublier le poids que cette dégradation financière fait peser sur le fonctionnement du quotidien, le moyen de chantage qui peut s’exercer sur les salariés.

Qui osera alors prétendre que ces milliardaires croquant la presse sont des mécènes désintéressés ? L’exemple de Libération atteste que ce n’est que faribole. Il n’y a en ces domaines aucun mécène. Juste des milliardaires jouant constamment au mieux de leurs intérêts…

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