Les documents Takieddine (30/45) Enquête

Nibar et Nichon, les drôles d'affaires de Thierry Gaubert et de son associé

La police de Bogota a engagé des investigations pour blanchiment présumé visant les propriétés de Thierry Gaubert et de son associé en Colombie, Jean-Philippe Couzi. Après avoir construit leurs villas avec des fonds occultes, les deux hommes ont monté des bars dans le village de Nilo: le Nibar et le Nichon, qui attirent, eux, d'autres soupçons. En France, Hélène Gaubert et Astrid Betancourt ont accusé leurs maris d'héberger des prostituées. Les intéressés démentent.Click here for this article in English. Hacer click aquì para leer o compartir este artìculo en español.

Karl Laske et Fabrice Arfi

3 décembre 2011 à 16h29

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De nos envoyés spéciaux à Bogota et Nilo (Colombie)

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«Cette finca est une forteresse», soupire un responsable policier de Bogota. Plusieurs enquêteurs colombiens, agissant sous l'autorité du parquet local, ont décidé d'engager des investigations sur les propriétés de Thierry Gaubert et de son ami Jean-Philippe Couzi, à Nilo, à 150 km de la capitale colombienne. Alors que les magistrats français chargés de l'affaire Takieddine s'apprêtent à solliciter une entraide judiciaire avec la Colombie, Mediapart peut dévoiler que les policiers colombiens, saisis de soupçons de blanchiment, s'étaient déjà rendus sur place il y a deux ans.

Sont visés par leurs nouvelles vérifications: les propriétés Palmera et Cactus, mais aussi deux bars aux noms évocateurs, le Nibar et le Nichon, ouverts respectivement par Thierry Gaubert et Jean-Philippe Couzi, en 2003 et 2005, dans le village de Nilo. Des investissements de M. Couzi dans un hôtel à Santa Marta − dans le Nord, sur la côte des Caraïbes − sont également dans le collimateur des enquêteurs. Les services de l'UIAF (Unidad administrativa especial de información análisis financiero; une sorte de Tracfin local) ont été sollicités pour retracer l'origine financière de ces achats. Sans en retrouver la moindre trace.

MM. Gaubert et Couzi © dr

C'est que Thierry Gaubert, l'ancien conseiller et ami de Nicolas Sarkozy, aujourd'hui mis en examen dans l'affaire Takieddine, et son ami Jean-Philippe Couzi, ont effectivement procédé à ces opérations immobilières sous couvert de sociétés off-shore.

Selon les certificats délivrés par l'administration, les majestueuses propriétés construites par les deux amis, Cactus et Palmera, appartiennent en effet respectivement à la structure panaméenne Monahan International et à une autre société off-shore, Airedale Business. La première ayant été identifiée par les enquêteurs français.

Pas plus que la presse, les policiers colombiens dépêchés à Nilo n'ont été autorisés à entrer dans la propriété des Français. N'ayant pas de mandat de perquisition et refoulés parles gardes-barrières, ils ont limité leurs investigations aux biens commerciauxdes deux hommes dans le village, jusqu'à ce que des agents de sécurité privés leur demandent la raison de leur présence à Nilo. Les policiers ont finalement transmis à Jean-Philippe Couzi, seul résident colombien, une convocation à une audition à Bogota. À laquelle il a répondu.

Face aux enquêteurs, M. Couzi a repoussé les soupçons, minimisant sans convaincre l'importance de sa propriété et de son train de vie. «Mes biens en Colombie ne proviennent d'aucun blanchiment, mais de la vente de biens que je possédais en France», a assuré l'ancien voyagiste, qui déclare vivre de ses économies et de sa retraite. Mais les achats de deux bars et de plusieurs locaux commerciaux dans le petit village de Nilo, sans compter celui d'un hôtel dans une autre ville, continuent d'intriguer les enquêteurs d'autant plus qu'ils ontété opérés par le biais de sociétés off-shore.

S'opposant à un permis de construire, le contrôleur de légalité des marchés de la municipalité de Nilo, Joaquin Parga, a constitué la liste déroutante des sociétés manœuvrées par les Français à Nilo. Ils avaient même ouvert un négoce de vente de poulets, El Pollo frances. «C'est illicite!,s'exclame M. Parga. Ils ont fait figurer partout des entreprises de façade dont on n'avait jamais entendu parler, plaçant partout des hommes de paille.»

C'est la création du Nibar et du Nichon qui attire aujourd'hui toute l'attention. Le Nibar a été ouvert par Thierry Gaubert en 2003, alors qu'il était chargé de mission auprès de Jean-François Copé, au secrétariat d'État des relations avec le Parlement. 

Le Nibar © Mediapart

Sur place, la rumeur évoque de manière insistante la présence occasionnelle de prostituées dans ces bars. «Des ragots des gens de Nilo», se plaint Jean-Philippe Couzi, dans une réponse àMediapart. «Le Nibar, c'est un bar normal, il n'y a jamais eu de prostituées au Nibar», affirme, plus catégorique, Thierry Gaubert, qui assure avoir vendu ses parts il y a peu.

En France, un témoignage d'Hélène Gaubert, l'épouse de Thierry, le 8 septembre devant les policiers, a pourtant accrédité ces rumeurs. «En 2006, Astrid Betancourt (l'épouse de M. Couzi, ndlr) m'avait informée qu'il se passait de drôles de choses dans la maison de Thierry, alors qu'il s'y trouvait avec mon fils, a-t-elle expliqué. Astrid m'a alors informée qu'il y avait une ambiance de débauche morale. Elle m'a raconté, alors que mon fils était en vacances chez son père, que quatre prostituées très jeunes se trouvaient avec Thierry et qu'elles se promenaient nues dans la maison. Cela m'a profondément bouleversée pour mon fils, qui était alors âgé de neuf ans.»

«C'est vrai qu'elles font assez putes, ces deux-là»

Dans un courriel à Mediapart, M. Couzi a livré une version un peu différente des faits: «Hélène Gaubert n'était pas à Nilo lorsque les prétendues prostituées étaient de passage pour un week-end à Cactus. En revanche, Astrid Betancourt est arrivée spécialement de Bogota sans prévenir, accompagnée de sa mère et d'une autre personne pour récupérer manu militari ses enfants, car en effet la nurse qui gardait ses enfants l'avait avertie par téléphone de la présence de personnes vulgaires dans la maison.»

M. Couzi. © dr

Il ajoute: «Il se trouvait effectivement trois jeunes filles et un de leurs amis, originaires tous les quatre de Barranquilla et qui étaient de passage dans la région. Je les avais effectivement invités pour le week-end à Cactus. C'est en raison de leurs manières "populaires" que ces jeunes filles avaient été prises pour des prostituées par l'employée, alertée par la fille d'Astrid, peu habituée à la "vulgarité".»

«Cette femme (Astrid Betancourt, ndlr) n'a jamais mis les pieds dans cette maison quand j'y étais, assure de son côté Thierry Gaubert. Ce qu'elle a raconté fait partie des coups montés contre moi.» Questionné sur les noms choisis pour les bars (Nibar et Nichon, donc), M. Gaubert assure qu'il ne s'agit que de «jeux de mots».

«Avec Thierry Gaubert, nous avons en effet créé le bar Nibar en 2003 je crois, avec 10 000 dollars chacun, rapporte pour sa part Jean-Philippe Couzi. Notre troisième associé est le propriétaire des murs de l'immeuble, un Colombien, Rodrigo. Nichon était le nom du deuxième bar que j'ai créé seul en 2005, qui n'a pas bien marché et qui désormais est un bazar que j'ai mis en location: l'immeuble dont je suis propriétaire, composé d'un seul étage, comporte une dizaine de studios que je loue essentiellement à des militaires de l'école militaire Espro.»

Un SAS de Gérard de Villiers, Ramenez-les vivants, signalait déjà en 2004 l'existence du Nibar en Colombie. Le romancier était en effet l'un des amis d'un autre Français installé sur place, Thierry de La Brosse, l'ancien directeur général de l'OM, décédé depuis. Le couple de La Brosse avait fait construire une propriété sur les conseils de Thierry Gaubert.

Des voisins et amis de Jean-Philippe Couzi, rencontrés par Mediapart en Colombie, ont affirmé avoir vu à sa table, dans sa villa Palmera, de nombreuses jeunes femmes modestes. L'ancien voyagiste ne s'en cache pas.

Une photo retrouvée par Mediapart peut d'ailleurs en témoigner.

M. Couzi, au centre. © (dr)

Questionné sur ce cliché, M. Couzi nous a élégamment répondu: «Jolie photo. C'est vrai qu'elles font assez putes, ces deux-là.»

«Je ne sais pas ce qu'il fait, a commenté quant à lui M. Gaubert. Que M. Couzi ait des jeunes femmes autour de lui, oui. Ce n'est pas un délit. Il fait ce qu'il veut, j'en sais rien. Il vit avec des mineures, s'il veut. Je ne vois pas le rapport avec moi.»

Afin de prendre plus de distance encore, M. Gaubert nous précise qu'il n'a «pas d'autre société avec M. Couzi que le Nibar». En réalité, les deux hommes, qui sont amis depuis 35 ans, partagent beaucoup de choses. Ils ont choisi de construire leur paradis caché au même endroit, au même moment. Et des sociétés panaméennes sont les propriétaires officiels de leurs deux propriétés, construites sur le même terrain.

«C'est moi en effet qui m'occupe depuis l'achèvement de leur construction de l'administration des deux propriétés, Cactus, celle de Thierry Gaubert, et la mienne, Palmera», assure M. Couzi. Il soutient qu'il a mis sa propriété «au nom d'une société off-shore» parce que, dans le contexte de la guérilla colombienne, «c'était la formule la plus anonyme et donc la plus sûre».

De fait, les enquêteurs français ont mis la main lors d'une perquisition sur de nombreux échanges de courriels entre MM. Couzi et Gaubert, relatifs aux frais et à la gestion de la villa de l'ancien conseiller de Sarkozy. En voici un exemple, déjà publié par Mediapart:

© 

Dans une attestation rédigée le 12 juillet 2009, dont Mediapart a pris connaissance, Hélène Gaubert a expliqué que Jean-Philippe Couzi avait «souvent fait des affaires internationales» avec son mari. «Je les ai parfois accompagnés en Suisse, en Floride et dans les îles Vierges britanniques. J'ai d'ailleurs trouvé un document à mon domicile faisant état d'un compte bancaire que détient Jean-Philippe Couzi à Miami à la Citibank, sur lequel mon mari faisait des transferts», a indiqué la princesse. 

Fêtes somptueuses, voitures de luxe et domestiques

M. Couzi confirme qu'il possédait bien un compte à la Citibank de Miami: «C'est un compte que j'ai ouvert en 2001 ou 2002. J'ai ouvert ce compte en toute légalité à la Citibank de Bogota. Il est en effet parfaitement légal en Colombie d'ouvrir un compte US avec chéquier et carte de crédit. Les sommes que me transférait chaque trimestre Thierry Gaubert ont servi exclusivement au fonctionnement de Cactus.» M. Couzi précise qu'il n'a «jamais traité d'affaire de quelque ordre que ce soit avec Thierry Gaubert, aussi bien en France qu'en Colombie».

La demeure colombienne de T. Gaubert © Mediapart

Ces informations risquent d'apporter du grain à moudre aux juges français chargés de l'affaire Takieddine. En effet, des documents saisis ces derniers mois font apparaître la création en 2001, année de la construction de la finca de Thierry Gaubert, d'un compte aux Bahamas baptisé... Cactus. C'est à partir de ce compte, lui aussi dissimulé au fisc, que M. Gaubert rétribuera régulièrement M. Couzi pour ses diligences en Colombie: entretien de la villa, frais fixes, travaux, impôts... Selon les derniers développements de l'enquête française, ce compte serait encore créditeur, à hauteur de 2,6 millions de dollars.

Le 21 septembre, lors de sa garde à vue, Thierry Gaubert a soutenu contre les évidences au sujet de cette structure: «Le trust s'appelle Cactus, mais cela n'a rien à voir avec la propriété de Nilo (...). Le trust a été créé à l'initiative de la banque Pictet.» Établissement bancaire suisse qu'il avait déjà choisi pour dissimuler, à Genève, une partie de sa fortune.

Les policiers ont aussi découvert que le marchand d'armes Ziad Takieddine avait versé en octobre 2010 la somme de 100.000 dollars sur ce compte. «Je ne voulais pas que cela apparaisse officiellement en France, que ce soit sur l'un de mes comptes bancaires ou en cash», reconnaîtra Gaubert en garde à vue au sujet de ce virement.

Hélène Gaubert ne dira pas autre chose lors de son audition par la police, le 8 septembre, sur les raisons de la création de ce compte dans le paradis fiscal des Bahamas: «Thierry m'avait simplement expliqué que les Bahamas étaient le meilleur moyen de se cacher et que jamais la police et le fisc ne pourraient retrouver ce qu'il avait caché aux Bahamas.»

L'argent noir circulant entre MM. Couzi et Gaubert semble en tout cas leur assurer une vie confortable en Colombie. «Jean-Philippe Couzi a toujours eu un train de vie très élevé. En Colombie, il organise des fêtes somptueuses, dispose de voitures de luxe, emploie de nombreuses personnes à son service», avait écrit Hélène Gaubert dans son attestation de 2009.

Contestant de manière vigoureuse le témoignage d'Hélène Gaubert, M. Couzi affirme qu'il n'a «jamais mis les pieds en Suisse ni aux îles Vierges britanniques avec Mme Gaubert». Il a en revanche précisé: «En Floride, oui. En vacances chez ses parents, à Palm Beach, dans les années 1990, une ou deux fois avec Thierry Gaubert accompagné de Nicolas Sarkozy.»

Sa relation avec Thierry Gaubert a effectivement permis à M. Couzi de fréquenter le premier cercle du futur président de la République. D'autres photographies, découvertes par les policiers français, le montrent souvent en compagnie de Nicolas Bazire, intime du chef de l'État et actuel n°2 du groupe LVMH, lui aussi mis en examen dans l'affaire Takieddine.  

Jean-Philippe Couzi, le premier à gauche, à côté de Thierry Dassault ; De l'autre côté, Thierry Gaubert, est le premier à droite, à côté de Nicolas Bazire © dr

Karl Laske et Fabrice Arfi


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