Chlordécone: fin de la controverse sur les liens avec le cancer de la prostate

Par

La commission d’enquête parlementaire sur l’impact du pesticide aux Antilles démarre ses auditions. Après des mois de déni des autorités, l'Inserm admet que « la relation causale entre l’exposition au chlordécone et le risque de survenue du cancer de la prostate est vraisemblable ».

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Quatre mois après les déclarations polémiques d’Emmanuel Macron assénant à des élu·e·s antillais·es au sujet du chlordécone qu’« il ne faut pas dire que c’est cancérigène », une commission d’enquête parlementaire démarre une série d’auditions sur l’utilisation de ce pesticide épandu de 1972 à 1993 dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique. Présidée par Serge Letchimy, député de Martinique, elle devrait s’intéresser en particulier à l'impact économique, sanitaire et environnemental de cette substance particulièrement toxique, ainsi que du paraquat, un herbicide désormais interdit en France. Diffusées en direct sur le site de l’Assemblée nationale, ces auditions sont programmées jusqu’en décembre prochain.

L’un·e des tout·e·s premier·e·s à avoir été auditionné·e·s lundi 1er juillet est Luc Multigner, le chercheur de l’Inserm qui a copublié en 2010 le premier article scientifique établissant, à partir d’une étude menée en Guadeloupe, un lien entre l’exposition au chlordécone et le cancer de la prostate. C’est son travail qui semblait être remis en cause par l’Institut national du cancer (INCa) lorsque cette institution, alors dirigée par Agnès Buzyn, l’actuelle ministre de la santé, avait interrompu le financement d’une recherche en Martinique en 2014 (Lire ici notre article à ce sujet).

Une bananeraie en Guadeloupe en 2002. (Charles Platiau/Reuters) Une bananeraie en Guadeloupe en 2002. (Charles Platiau/Reuters)

Mais depuis, la validation scientifique de l’existence de liens entre le chlordécone et le risque de développer un cancer de la prostate s’est notablement renforcée. En mars 2019, Luc Multigner et Pascal Blanchet ont publié un nouvel article dans une revue médicale très réputée, International Journal of Cancer, démontrant pour la première fois que l’exposition au pesticide augmentait fortement le risque de récidive biologique du cancer de la prostate.

Et fin juin, l’Inserm a publié le résultat d’une expertise collective sur le risque de survenue d’un cancer de la prostate à la suite de l’exposition aux pesticides, en particulier au chlordécone. On y lit que « la relation causale entre l’exposition au chlordécone et le risque de survenue du cancer de la prostate est vraisemblable ». Et que depuis la parution du premier article de Multigner et Blanchet en 2010, « aucune critique de la méthodologie n’a été publiée qui remettrait en cause les associations rapportées ». Un an plus tôt, Agnès Buzyn expliquait pourtant aux parlementaires que « le niveau de preuve des études que vous citez n’est pas suffisant aujourd’hui pour affirmer le lien entre le cancer et le chlordécone ».

Aujourd’hui, cette thèse est battue en brèche par les institutions scientifiques de santé. Auditionné en tout premier lundi 1er juillet, Jacques Rosine, responsable de la délégation Santé publique France aux Antilles, a cité les travaux de Luc Multigner et commenté : « Il ne me semble pas que Santé publique France dise le contraire. » Vendredi, lors d’une réunion du comité de pilotage du plan chlordécone, personne, selon nos informations, n’a demandé de nouvelles études sur la relation de causalité entre le pesticide et les tumeurs cancéreuses. L’expertise collective de l’Inserm a été publiée dans une grande discrétion, sans communiqué de presse ni mise en valeur sur le site de l’organisme. Mais ce rapport a été remis depuis le mois de mars aux cinq directions générales de l’État concernées par le sujet : prévention des risques, santé, travail, agriculture et alimentation. Et semble avoir été lu avec attention.

Lors de son audition devant les parlementaires, Luc Multigner, spécialiste en épidémiologie, est longuement revenu sur l’état des savoirs concernant les impacts du chlordécone sur la santé humaine : « Les hommes les plus exposés au chlordécone, qui en présentent la plus haute concentration dans leur sang, sont plus à risques de développer un cancer de la prostate que ceux qui en ont moins dans le sang. » Or aux Antilles, une immense partie de la population, entre 80 % et 95 %, a des molécules de chlordécone dans le sang. La majorité des femmes enceintes et des nouveaux-nés sont contaminé·e·s, estime le chercheur. « Cela ne veut pas dire qu’ils sont tous malades. Mais sans molécule, il n’y aurait pas du tout de risque de développer de cancer de la prostate à cause du chlordécone. »

Pour autant, le pesticide, désormais banni, n’est pas le seul facteur de risque de cancer de la prostate, a insisté le chercheur : « Nous ne sommes pas tous égaux face à la maladie, en fonction de nos origines. » Les personnes afrodescendantes présentent un taux plus élevé de cancer de la prostate que les Caucasiens et les Asiatiques. Quelle proportion est due à l’exposition au chlordécone dans les Antilles ? Cette question essentielle ne trouve toujours pas de réponse aujourd’hui, faute de travail spécifique sur le sujet, regrette le scientifique.

Pour la première fois, il en a proposé une estimation « très grossière » devant la représentation nationale : « Sur 500 nouveaux cas annuels de cancer de la prostate chaque année en Guadeloupe et Martinique, 25, 30 ou 40 sont imputables au chlordécone, estime-t-il. 460 au moins n’ont rien à voir. Mais ces 40 cas sont 40 cas de trop. Cela ne remet pas en cause l’imputabilité du cancer de la prostate. Cela remet les choses dans leur juste proportion. » Cela représenterait une part attribuable du cancer de la prostate au chlordécone de 5 à 8 %.

Luc Multigner reconnaît la part expérimentale, bricolée et donc fragile, de ce chiffrage, mais le pense comme un pavé dans la mare : désormais, il revient aux pouvoirs publics d’engager les études permettant de confirmer ou de contredire ce chiffre. « Ce chiffre devrait être estimé par les agences de santé. Cela fait des années que la question est posée. »

Interrogé à ce sujet par un député, il a ajouté : « Dans les populations où le tabagisme est important, l’incidence du cancer du poumon est élevée. Le chlordécone représente un risque environnemental faible. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas. L’intensité du lien est assez petite. Mais comme cela concerne une grande population, le risque peut être assez important. Cela ne veut pas dire que l’exposition au chlordécone n’intervient pas. Mais elle n’explique pas la majeure partie de l’incidence. »

Cette question est extrêmement sensible aux Antilles, car intimement entremêlée à la contestation des rapports coloniaux qui relient toujours la France continentale aux îles caribéennes, selon des collectifs et associations. Le chlordécone a été utilisé contre le charançon, prédateur de la banane, massivement exportée vers la métropole et contrôlée par les anciens colons, les békés. Alors que ce sont les cultures vernaculaires, les légumes racines en grande partie, consommées sur place, qui sont les plus contaminées par le produit toxique.

 

« Ce qui m’interpelle, a ajouté Luc Multigner lors de son audition, c’est qu’aux États-Unis, à la suite de la catastrophe d’Hopewell [ville des États-Unis où la contamination des ouvrier·e·s qui y fabriquaient le pesticide a provoqué un énorme scandale en 1975 – ndlr], le dossier a été réglé en 3, 4 ans sur le plan juridique et de la prévention. En France, on ne peut pas dire que rien n’a été fait. Mais peut-être n’a-t-on pas pris la mesure du problème. Si le chlordécone avait été utilisé en Bretagne pour protéger la culture des artichauts et qu’on avait au moins un tiers du littoral marin et un tiers des terres agricoles pollués par un contaminant pour des décennies, aurait-on réagi de la même façon ? Le braquet n’aurait-il pas été un peu plus élevé ? »

Dans ce contexte, les tergiversations des représentant·e·s des pouvoirs publics sont délétères : « Cela crée de l’inquiétude quand on dit une chose et son contraire. Il peut y avoir une discussion scientifique. Mais à partir du moment où des travaux ne sont pas réfutés par la communauté scientifique internationale, on peut avoir une approche pragmatique du sujet. » La commission parlementaire doit poursuivre ses auditions jusqu’en décembre.

La pollution au chlordécone est un cas très particulier, analysée en ce sens par le philosophe Malcom Ferdinand, que Mediapart avait reçu lors d’un long entretien au printemps. À la différence de la pollution aux pesticides en général ou des rejets atmosphériques de l’industrie automobile, tout un territoire géographique a été touché. Le sort des Antillais·es, le rapport à leur littoral, à leurs cours d’eau, à leurs terres, aux végétaux qui y poussent, est indissociable désormais de la contamination au chlordécone.

D’où la sensibilité très particulière de ce sujet en Guadeloupe et Martinique. Les attentes sociales sont fortes. C’est pourquoi les discours des représentant·e·s politiques nationaux se doivent de se placer à la hauteur des demandes des habitant·e·s. Une exigence de cohérence, de devoir de vérité et d’une forme de réparation.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Cet article a été modifié mercredi 3 juillet à 11h30 pour apporter des précisions sur le dernier article de Luc Multigner et Pascal Blanchet au sujet des liens entre chlordécone et récidive du cancer de la prostate: "En mars 2019, Luc Multigner et Pascal Blanchet ont publié un nouvel article dans une revue médicale très réputée, International Journal of Cancer, démontrant pour la première fois que l’exposition au pesticide augmentait fortement le risque de récidive biologique du cancer de la prostate".