Terrorisme

Tyler Vilus condamné à 30 ans de réclusion criminelle

La cour d’assises spéciale a condamné Tyler Vilus à la plus lourde peine jamais prononcée pour un djihadiste de retour de Syrie. Celui qui a été à la fois un émir et un policier de l’État islamique a écopé de 30 années de réclusion criminelle.

Matthieu Suc

3 juillet 2020 à 23h12

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À l’issue d’une semaine d’audiences et 8 heures 30 de délibéré, la cour d’assises spéciale a condamné Tyler Vilus à 30 années de réclusion criminelle assortie d’une période de sûreté des deux tiers. C’est la peine la plus lourde jamais prononcée à l’égard d’un djihadiste parti combattre en Syrie.

Lorsqu’il a énoncé son verdict, Laurent Raviot, le président de la cour d’assises, a expliqué au condamné que la cour aurait pu prononcer la réclusion criminelle à perpétuité mais qu’elle a voulu lui « laisser une lueur d’espoir ». Et ce alors qu’elle l’a déclaré coupable de tous les chefs d’accusation, y compris d’un double meurtre commis en Syrie. La cour d’assises spéciale n’a pas suivi jusqu’au bout les réquisitions en deux temps de l’avocat général Guillaume Michelin, victime jeudi après-midi d’un coup de chaud qui l’avait contraint à s’interrompre.

Vendredi matin, le magistrat a conclu son réquisitoire implacable sur une série de fausses interrogations à l’adresse des juges : « Vous avez à juger un homme qui a massacré en Syrie, qui s’est entraîné à tuer en Syrie pour tuer en France. Est-ce qu’on peut attendre de cet homme une capacité à s’amender ? Est-ce que Tyler Vilus a vraiment envie de sortir de ce jeu de cache-cache ? »

L’avocat général souligne qu’à l’isolement depuis près de cinq ans, l’accusé se révèle « un détenu poli, courtois, très apprécié du personnel pénitentiaire ». Pas forcément rassurant, à en croire l’avocat général, qui a rappelé le message que Tyler Vilus avait envoyé à Abdelhamid Abaaoud après son arrestation en Turquie à l’été 2015 :

« Ils vont pas m’enfermer indéfiniment, ça change rien. Quand je sors, j’agis. » 

Aussi le magistrat requiert-il la peine maximum. « Tyler Vilus est un assassin. Il a massacré, il comptait massacrer en France et il n’a pas changé d’un iota. Qu’est-ce qui peut l’arrêter aujourd’hui ? L’incarcération à perpétuité est la seule solution, avec une période de sureté maximale qui n’est que de 22 ans, hélas… Hélas… »

Bras croisés sur la balustrade du box, menton dans les mains, Tyler Vilus fixe l’avocat général des yeux.

À l’attention des juges de la cour d’assises qui allaient se retirer dans le secret de leur délibéré, l’avocat général Michelin a terminé par ces mots crus : « Quand on dissipe les rideaux de fumée de Monsieur Vilus, on ne voit que des cadavres. Il vous revient de mettre un terme définitif à ce carnage. »

Tyler Vilus, visage masqué. © DR

Au-delà des charges retenues – association de malfaiteurs en vue de la préparation d’actes de terrorisme, direction d’une organisation terroriste et homicides en bande organisée –, il a surtout été question de la personnalité, unique, de Tyler Vilus. 

Comme Mediapart l’avait raconté en amont du procès, Tyler Vilus, converti antillais inconnu des services de renseignement en 2012, est devenu en quelques années la principale obsession de la lutte antiterroriste et incarne à lui seul la dernière page d’histoire du djihad français, la plus meurtrière. Sa trajectoire personnelle épouse aussi tous les soubresauts de l’État islamique, organisation terroriste devenue califat.

Jeudi, l’avocat général Michelin l’a décrit dans son réquisitoire comme « un djihadiste intégral », « un cas exceptionnel et jusqu’à présent unique en son genre », « en mesure d’occuper toutes les fonctions du califat ».

Mardi, David de Pas, le juge qui a instruit durant quatre ans son dossier, a souligné son « vrai relief dans l’histoire du djihadisme francophone ». Il a côtoyé « toutes les figures sombres du djihad francophone » et eu une activité criminelle protéiforme, étant « à la fois un propagandiste, un combattant, un émir, un policier ».

La semaine dernière, les enquêtrices de la DGSI, interrogées en visioconférence, avaient déjà insisté sur ce client si atypique : « Aucun autre djihadiste n’a exercé un nombre si varié d’activités en même temps. Ce n’était pas le Français le plus gradé de l’État islamique, mais la DGSI considère qu’il n’existe aucun profil équivalent à celui de M. Vilus dans les prisons françaises actuellement. »

Tyler Vilus lors de son arrestation à l’aéroport Atatürk d’Istanbul. © DR

Au fil des jours du procès, la diffusion de vidéos violentes en Syrie, la lecture de ses communications sur les réseaux sociaux, les témoins venus à la barre, ceux qui ont préféré éviter d’être confronté à un homme sous surveillance dans un box de verre, ont esquissé le portrait d’un accusé à l’intelligence vive, au verbe haut, manipulateur-né, inspirant une peur indéfinissable à ceux qui croisent sa route. Une sorte de Keyser Söze du djihad.

Au cours de son réquisitoire, l’avocat général a mis en garde les juges de la cour d’assise spéciale contre le risque de « se faire duper » par cet accusé « capable d’hypnotiser » ses interlocuteurs : « L’intelligence qu’il déploie est mise au service d’une dialectique diabolique à se dissimuler. »

Durant les deux ans et demi de son séjour en zone syro-irakienne – un record de longévité pour un djihadiste français (la plupart étant rentrés ou ayant été tués depuis longtemps) –, Tyler Vilus s’est beaucoup exprimé sur les réseaux sociaux : mais toujours sous pseudo et prenant garde de ne jamais poster de photo permettant de l’identifier. « Il est resté sous-marin pendant tout son séjour en Syrie », insiste Guillaume Michelin, qui précise qu’il a fallu un an et demi aux enquêteurs de la DGSI pour découvrir qui et où il était.

Tyler Vilus apparaissait en 2014 sous pseudo dans un reportage de France Culture aux côtés du « djihadiste exhibitionniste » Abou Shaheed, qui lui ne se prive pas de donner son nom de guerre connu de tous. « Il s’abrite derrière lui mais qui parle le plus ? Qui prend le pouvoir ?, fait mine de s’interroger l’avocat général. Ce n’est pas celui qui s’exhibe, c’est celui qu’on ne voit pas. C’est dans l’ombre qu’on détecte les éminences grises. »

Quatre jours plus tôt, le juge de Pas avait expliqué n’avoir pas perçu tout de suite la singularité du djihadiste. C’est au fil de son instruction – « un travail de puzzle » – qu’il découvre un homme et un dossier « hors norme ».

Shaddadi-sur-Seine

Premier pic recensé dans la carrière criminelle de Tyler Vilus, le massacre de Hraytan. Début 2014, quand l’État islamique est chassé d’Alep et d’une bonne partie de l’ouest de la Syrie par une coalition de groupes rebelles, Vilus se retrouve aux premières loges pour la contre-attaque. Le carnage de Hraytan, le 12 février 2014, fait une centaine de morts. Deux jours plus tard, sept compagnons d’armes, dont Abdelhamid Abaaoud, prient dans un champ d’oliviers des environs. Le huitième, avancé par rapport au reste du groupe, dirige la prière. S’appuyant sur trois témoignages, la DGSI identifie Tyler Vilus. Par ailleurs, c’est le moment où Vilus sous pseudo donne son interview à France Culture avec Abou Shaheed, qui lui s’est vanté sur les réseaux sociaux d’avoir participé à ce massacre.

L’accusation compare ce qui s’est passé là à un crime de guerre. Une version contestée par la défense. L’un des conseils de Vilus, Me Gabrielle Milon, minimise l’événement : « Une guerre, c’est sale. Celle-là l’est particulièrement », et préfère souligner « l’acharnement » de l’accusation, qui « essaye de charger » son client.

Mais, sur le fond, l’enjeu judiciaire ne se situe pas là. Tyler Vilus, s’il nie avoir participé au massacre de Hraytan, a avoué sa culpabilité sur l’essentiel des charges des qualifications d’association de malfaiteurs terroriste et de direction de groupe terroriste lié à l’État islamique, la première passible de 20 ans de prison, la seconde de 30. L’essentiel de l’avenir judiciaire de Tyler Vilus se jouait plus à l’est de la Syrie. Les deux derniers jours d’audience sur l’île de la Cité, il a été beaucoup question de Shaddadi, une ville perdue dans le désert à la frontière irakienne.

Capture d'écran de la vidéo « Clients of the Enemy » dans laquelle on voit Tyler Vilus, en tenue militaire, assister à une exécution en place publique. © DR

Joshua Molloy, un Irlandais ayant combattu aux côtés des Unités kurdes de défense du peuple (YPG) contre l’État islamique, y a découvert en 2016 les archives de la police islamique, chargée de faire respecter la charia et de procéder aux exécutions dans le califat.

Parmi les documents trouvés par Molloy, la liste des membres de cette police sanguinaire, sur laquelle on peut lire la kounya, le nom de guerre de Tyler Vilus.

Un Vilus qu’on retrouve dans une vidéo de trois minutes exhumée par l’assistant spécialisé du juge de Pas, qui fait encourir à l’accusé la réclusion criminelle à perpétuité.

Le bureau médiatique de la région d’Al-Barakah diffuse le 19 mai 2015 le court-métrage Clients of the Enemy qui montre une exécution en place publique. La scène se déroule à un carrefour à Shaddadi sous les yeux d’une population locale composée de Syriens, la plupart dans la force de l’âge, mais avec aussi quelques vieillards et, au premier rang, des enfants. Deux hommes sont à genoux, les yeux bandés, dans leur tenue orange, des pistolets sur la nuque. 

Vingt-sept djihadistes forment un cordon de sécurité entre la foule et les prisonniers. Indifférent à la mort qui s’annonce, Tyler Vilus apparaît casquette vissée sur la tête et treillis couleur sable, à côté d’un djihadiste portant une veste du PSG. D’un signe de la tête, il désigne, amusé, la caméra à un voisin. 

Les bourreaux exécutent les prisonniers d’une balle dans la tête. 

Tyler Vilus lève un doigt vers le ciel, prononce un « Allahû Akbar » de rigueur. On devine ses sandales s’approchant des deux cadavres dans le sillage d’un autre homme à la tenue couleur sable. La vidéo macabre s’achève sur une forêt de pieds devant les corps sans vie.

L’accusé a assuré durant l’audience qu’il avait assisté à cette exécution par hasard, rejoignant l’attroupement à la sortie de la mosquée. Sa défense avait tenté d’arguer que les sandales que portait ce jour-là leur client étaient la preuve qu’il n’était pas impliqué dans le service d’ordre sécurisant la scène de crime, mais le président de la cour, Laurent Raviot, a relevé sur une photo qu’un des deux bourreaux portait lui aussi des sandales, balayant ainsi l’argument. 

« Sur cette vidéo, on retrouve le rituel de toute exécution depuis la nuit des temps, estime Guillaume Michelin, il y a le bourreau mais également le service d’ordre pour dissuader le peuple de toute intervention. Dès le début de la vidéo, on distingue deux groupes derrière les deux victimes : les bourreaux, celui qui donne le top de l’exécution, l’orateur et Tyler Vilus. Le deuxième groupe, c’est le service d’ordre. […] L’équipement qu’il porte – à savoir le talkie-walkie à la main – indique très clairement qu’il est là pour diriger le service d’ordre sur cette scène de crime. »

Pour l’avocat général, cette exécution n’est qu’une étape. « La Syrie n’a jamais été qu’un terrain d’échauffement. […] Il suit le programme de Mohamed Merah. Il s’est entraîné à tuer en Syrie pour pouvoir tuer en France. »

Se pose alors la question du 13-Novembre, ombre omniprésente du procès. « Nous savons maintenant qu’il est inséré dans la vague d’attentats qui frappent la France et la Belgique en 2015-2016. Vous avez en procédure toutes les preuves que Tyler Vilus a été missionné pour accomplir un attentat en Europe. Est-ce que sa participation au 13-Novembre peut être établie car il a été arrêté trois mois avant ? » L’avocat général préfère s’arrêter au stade de l’interrogation et, faute de preuve absolue, laisser planer le doute. En revanche, il fait un parallèle effrayant : un djihadiste français emprunte une semaine avant l’itinéraire que devait prendre par la suite l’accusé pour entrer en Europe.

« Cela veut dire que Monsieur Vilus est à ce point précieux pour le bureau des opérations extérieurs [de l’État islamique, chargé de la planification de la vague d’attentats – ndlr] qu’on envoie un djihadiste de moindre importance pour lui ouvrir la route. » Le Français qui fait office de « poisson-pilote » à Vilus avait avoué à la DGSI avoir été envoyé à Paris pour attaquer « un concert, par exemple »

« C’est du cerisier, ça casse »

L’avocat général ne doute pas un instant que Tyler Vilus voulait commettre « une tuerie de masse » à Paris. Mais le 13-Novembre ? : « Lui seul le sait, conclut Guillaume Michelin. Une chose est certaine, s’il avait dû prendre part à ces attentats il n’aurait pas été un simple membre, il aurait été le chef du commando. C’est une chose heureuse qu’il ait été arrêté grâce à un concours de circonstances inespéré. »

En face, Me Louis-Romain Riché vitupère : « On cherche à faire de mon client, à l’instar de la fable de la Fontaine, la grenouille plus grosse que le bœuf. Mon client n’était pas l’homme qui dirigeait le commando du 13-Novembre. Il convient de rester raisonnable. »

Dans une plaidoirie surprenante, l’avocat de Tyler Vilus multiplie les images et les références littéraires pour dénoncer « les élucubrations de l’accusation » : ainsi un « C’est du cerisier, ça casse » illustre, dans sa bouche, la supposée faiblesse d’une enquête conduite dans le but « de se faire la tête d’un homme ». Me Riché compare les écrits de son client, certes parfois poétiques, à Arthur Rimbaud et d’évoquer « le voyage au bout de la nuit de Tyler Vilus »

Pour ses derniers mots, l’accusé a assuré « pouvoir [se] réinsérer comme il faut » : « J’ai gâché ma vie mais ces années-là ne me prédestinent pas à gâcher la suite de ma vie. »

La cour d’assises spéciale a jugé qu’il convenait par son verdict – coupable de tout mais échappant à la perpétuité – d’administrer une leçon au djihadiste. « Il y a une différence entre la justice rendue dans un état démocratique et la façon dont la justice a été rendue en avril 2015 à Shaddadi. Ayez ça en tête, Monsieur Vilus », a expliqué le président Raviot.

Photo de djihadistes retrouvée dans les archives de la famille de Tyler Vilus. © DR

Au cours de son procès, Tyler Vilus a esquissé un repentir. « Aujourd’hui, j’ai 30 ans, j’ai des enfants. À l’époque, je n’avais aucun recul sur la guerre, aucun recul sur le djihad, j’étais complètement convaincu de ce que je disais », a déclaré celui qui a passé une licence de philosophie en prison.

Il a fait preuve de lucidité quand, après le témoignage plein de contradictions de sa mère, il est intervenu pour la défendre : « Ma mère, elle est dans une position où elle essaie de ne pas m’incriminer. Même la vérité, elle n’ose pas la dire. » Et surtout il a avoué un certain nombre de crimes, dont sa volonté de « mourir les armes à la main » lorsqu’il s’apprêtait à rentrer en Europe.

C’est le paradoxe du procès de Tyler Vilus. Aucun djihadiste n’a jamais été aussi loin dans ses aveux, n’a autant assumé son appartenance à l’État islamique, et pourtant on en ressort frustré qu’il n’en ait pas dit plus. Il faut dire qu’on le soupçonne d’avoir fait tellement pire.

Matthieu Suc


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