Comment le FN a diffusé ses idées

Par

À quelques jours des élections régionales, le Front national pourrait profiter d’un cocktail gagnant pour engranger des voix : une gestion habile de la séquence des attentats et un dispositif de diffusion de ses idées, mis en place au fil des années et sur lequel il capitalise. Il s'est aujourd'hui installé en « parti central » d'une vie politique qui gravite autour de lui. Explications.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

«D’ici 2017, je ne vois pas comment on va échapper à une action des islamistes dans la campagne, prophétisait fin août l’historien spécialiste du Front national, Nicolas Lebourg. Entre la question sociale, la question culturelle et des attentats islamistes : cela va déplacer des voix au FN. Aujourd’hui, le stress provoqué par la vague de réfugiés et la menace d'attentats, c’est le combo parfait pour le Front national. Tout y est, la peur de l’étranger, du terrorisme. C’est une machine à voter FN », expliquait le chercheur.

Trois mois plus tard, voilà le Front national renforcé par les craintes suscitées par les attentats de Paris, qui ont fait 130 morts le 13 novembre. Marine Le Pen a géré habilement cette séquence. Au lendemain des attentats, elle a salué les mesures de François Hollande, tout en expliquant qu’elles étaient insuffisantes et arrivaient trop tard. Après le congrès de Versailles, où le chef de l’État a repris plusieurs mesures déjà énoncées par le Front national (rétablissement des contrôles aux frontières, extension de la déchéance de nationalité, possibilité pour les policiers de porter leur arme hors de leur service), la présidente du FN a estimé dans Le Monde que cela « crédibilisait » ses idées.

Tenue à l’écart de la large union républicaine qui s’était construite en janvier, après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, Marine Le Pen se félicite cette fois de tenir « une position de réserve » et tente de prendre de la hauteur. Si plusieurs cadres frontistes sont sortis de cette réserve, la présidente du FN a appelé, le 23 novembre, à Amiens, à l’unité « de tous nos compatriotes »« des Français de toutes origines, de toutes confessions », face à un « ennemi [qui] n’est pas une religion mais les courants sectaires qui s’en revendiquent ».

Après les attentats, elle était la seule responsable politique française à figurer dans le numéro spécial de Time pour analyser la situation, aux côtés de 19 personnalités internationales. À un an et demi de la présidentielle, le Front national n’est pas le « premier parti de France », mais il est en tout cas devenu le parti central. Non seulement il profite des craintes suscitées par les attentats de Paris, mais il capitalise aussi sur un dispositif de fond mis en place au fil des années, et qui lui permet de diffuser largement ses idées. « Aujourd'hui, nous avons gagné la bataille des idées, sur beaucoup de sujets », affirmait Marion Maréchal-Le Pen sur RTL, le 13 novembre.

Les idées frontistes ont infusé dans tout le territoire : elles ne sont plus juste véhiculées par l’extrême droite et quelques égarés de la droite ; elles ne sont plus simplement représentées dans les terres traditionnelles du FN (le Sud et l'Est) ; elles percent désormais chez les femmes et dans l’électorat de confession juive, traditionnellement imperméables au FN. Le socle du Front national s’est élargi. Hier parti de notables à l’électorat populaire, il a ouvert ses rangs militants aux classes populaires et son électorat grignote aussi les CSP+.

« La force du stigmate lié au port de l’étiquette frontiste semble s’être estompée », conclut le sociologue Sylvain Crépon dans Les Faux-semblants du Front national (Presses de Sciences-Po), un ouvrage collectif paru en octobre qui décortique le FN. « Ce qui a changé, c’est que les gens disent qu’ils votent Front, acquiesce un membre du bureau politique interviewé par Mediapart. Ce n’était pas le cas avant. On l’entend. » De même, pour nombre d'électeurs rencontrés par Mediapart au fil des reportages, le Front national de Marine Le Pen aurait changé, il ne serait plus d'extrême droite. Par quels canaux cette diffusion s’est-elle opérée ?

Lors d'une réunion publique de Marine Le Pen, le 23 novembre à Amiens. Lors d'une réunion publique de Marine Le Pen, le 23 novembre à Amiens.

Un agenda politique et médiatique articulé autour du FN

Le Front national est d’abord devenu un parti central au sein de la classe politique. L’agenda politique s’articule de façon croissante autour du FN : ses adversaires réagissent par rapport à ses déclarations, se demandent comment le contrer, ou s’accusent mutuellement de « faire le jeu du Front national ». À droite, la porosité avec le parti lepéniste est devenue une réalité. Dès le quinquennat Sarkozy, une partie de la droite et du gouvernement est allée sans complexe sur le terrain de l’extrême droite. Mediapart l’avait démontré en dressant un inventaire de ces incursions à l'extrême droite et en analysant une semaine type, fin 2010.

De leur côté, les médias ont davantage mis à l’agenda les enjeux identitaires et sécuritaires. La parole a été abondamment donnée à des polémistes ou intellectuels réactionnaires comme Éric Zemmour, Alain Finkielkraut ou Michel Onfray. Marine Le Pen et son vice-président Florian Philippot sont eux-mêmes les invités les plus récurrents des matinales télés et radios. Après les attentats, la présidente du FN a ainsi enchaîné le 20 heures de France 2 et la matinale de France Inter.

Depuis son arrivée à la tête du parti, nombre de médias ont aussi dépeint un Front national en conquête qui serait « nouveau »« dédiabolisé » et « aux portes du pouvoir ». La réalité est bien plus nuancée. Mais à chaque élection, on assiste à une prophétie autoréalisatrice, où l’on annonce avant même le scrutin que le FN va « créer la surprise »« percer » ou « progresser »« Premier parti de France », « vague bleu marine », « Marine », « UMPS » : la sémantique frontiste s’est aussi retrouvée dans la bouche d’une partie des journalistes (lire notre analyse). Alexandre Dézé, chercheur à l'université de Montpellier, a épluché les sondages et le traitement médiatique du FN et démontré qu'ils avaient contribué à la construction de ce « nouveau » Front national (lire son travail ici). En moins de cinq ans, Marine Le Pen est parvenue à imposer ses thèmes, ses mots, son storytelling.

Il en va ainsi des ralliements au parti d'extrême droite : le moindre débauchage dans les rangs de la gauche ou de la droite est ultra médiatisé. Pourtant, comme le rappelle le politiste Joël Gombin, chercheur en science politique à l’université de Picardie, « peu de figures de premier plan, au capital politique fort » rallient le FN pour l’instant, ce sont plutôt « de petits élus de terrain et des cadres intermédiaires ».

La carte du renouvellement face aux cumulards

Ces agendas politique et médiatique ont contribué à légitimer les thèses de l'extrême droite au fil des années, mais ils n’ont pas "créé" le Front national. Le succès frontiste s’explique d’abord par les déceptions suscitées par les gouvernements successifs, de gauche comme de droite. « Il y a une défiance à l’égard des partis politiques, l’idée qu'"ils ont tout raté", explique à Mediapart un membre du bureau politique du FN. Il y a un ras-le-bol généralisé, dans les associations de parents d’élèves, les associations de chasseurs, les syndicats, le patron pêcheur qui s’en sort plus. Les gens disent “j’en ai marre, je vais voter Front et basta”. »

Le Front national parvient à tirer profit de ce désengagement. « L’abstention n’est pas la solution. Si vous ne votez pas, ils décideront pour vous ! », a lancé Marion Maréchal-Le Pen lors de son meeting à Aix-en-Provence, le 12 novembre. Pour le chercheur Joël Gombin, le parti lepéniste joue sur ce « phénomène de vote antipolitique » : « Aux derniers scrutins, on a vu la participation augmenter, mais le score du FN augmenter également. Le FN est donc un facteur de repolitisation, ou en tout cas de transformation du désengagement en vote antipolitique. »

Le Front national bénéficie de plusieurs effets : il n’a pas de bilan au pouvoir à assumer, il affiche un positionnement « antisystème » (offensive contre la classe politique, les médias, les institutions judiciaires) qui le rend attractif face aux déceptions, il déroule un discours simpliste et tranché (sortie de l’UE, zéro immigration, préférence nationale) quand les autres partis sont divisés sur leur ligne. Surtout, il se présente comme le parti du renouvellement politique en confiant des postes et investitures à des profils nouveaux qui n’auraient pas une telle ascension éclair dans les autres grands partis. Certes, le parti lepéniste compte déjà des cumulards, mais aux départementales, il avait investi, ainsi que Debout la France et EELV, les candidats les plus jeunes. D’après le sociologue Sylvain Crépon, le parti lepéniste compte parfois « jusqu’à quatre fois plus de candidats ouvriers ou employés que les autres partis politiques, y compris de gauche ».

Dans certaines régions, le Front national tente de ringardiser les barons cumulards du PS ou de LR. En PACA, l’équipe de Marion Maréchal-Le Pen joue la carte d’une candidate jeune face au député et maire de Nice Christian Estrosi, qui a accumulé les mandats et fonctions ces trente dernières années. « Estrosi se retrouve avec un vrai problème, il était le gendre idéal, il ringardisait ses adversaires. Mais les années passent et il se retrouve face à la petite-fille idéale de 25 ans », assure un proche de la députée. À l’écouter, le FN n’aurait qu’à se baisser pour ramasser les voix : « On n’a pas besoin d’aller démarcher. Généralement, des gens disent “j’en ai marre”. Donc d’autres font les go-between, et disent “untel en a marre, tu devrais l’appeler”. Il y a une grosse porosité. C’est plus prégnant en PACA, terre de la droite populaire. »

À droite, certains confient, en off, leur inquiétude : « Marion Maréchal-Le Pen expérimente ici le conservatisme sociétal et le libéralisme. Mais elle fait les choses bien : elle rassemble (des frontistes, identitaires, ex-UMP) et investit de nouveaux profils, pendant ce temps-là, nous on est divisés », s’inquiète un conseiller départemental LR du Vaucluse, qui s'alarme de « la stratégie de la petite musique » du FN. « Ça marche : chez les 30-40 ans, petits cadres ou militants, il y a un basculement au FN. » « Le FN constitue un formidable outil de promotion sociale pour ceux des adhérents qui acceptent d’être investis aux élections locales », explique le sociologue Sylvain Crépon.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Les travaux et analyses des chercheurs cités dans l'article sont réunis dans deux ouvrages dont Mediapart s'est fait l'écho cette année Les Faux-Semblants du Front national (Les Presses de Sciences-Po, octobre 2015) et Les Inaudibles (Les Presses de Sciences-Po, mars 2015). Retrouvez nos articles et entretiens ici et .

Sollicité, Guillaume Kaznowski nous a expliqué ne pas avoir le temps de répondre à nos questions en pleine campagne.