L'hôpital Trousseau en première ligne contre la restructuration de l'AP-HP

Le vaste plan de restructuration de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris suscite de nombreuses oppositions. Les personnels et des patients se mobilisent pour sauver l'hôpital Trousseau, menacé d'être démantelé. Reportage.

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Mettre à profit le contexte des élections régionales pour mieux se faire entendre. C'est la tactique adoptée par les médecins et des patients de l'hôpital Trousseau (XIIe) de Paris. Ils se mobilisent contre son démantèlement programmé par le projet de réorganisation de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). A une semaine des élections, ils ont organisé, lundi 8 mars, une grande réunion publique. «Une date qui n'est pas choisie par hasard», explique Florence Drory, du collectif «Pour un nouveau Trousseau».

«On veut absolument marquer le coup, et prendre date avec les politiques!», poursuit-elle. Des cibles pas insensibles, puisque Cécile Duflot (Europe Ecologie) ou Jean-Paul Huchon (PS), têtes de liste en Ile-de-France, ont déjà apporté leur «soutien oral» à cet hôpital réputé pour ses services pédiatriques et son rôle majeur dans le traitement des maladies rares.

Dans le cadre du plan stratégique 2010-2014 de l'AP-HP, une partie des services de pédiatrie spécialisée de l'hôpital Trousseau doivent être transférés vers Debré et Necker, les hôpitaux voisins. Annoncée le 19 janvier par le comité exécutif de l'AP-HP, la mobilisation est née dans la foulée. «L'objectif de l'AP, c'est de dégraisser le mammouth. On reconnaît que l'hôpital a des problèmes, mais on ne peut pas les résoudre dans ces conditions. Là, on court à la catastrophe!», explique le docteur Daniel Annequin, porte-parole du collectif et responsable de l'unité de lutte contre la douleur de l'enfant.

«Avec trois hôpitaux pédiatriques, l'offre de soins sur Paris intra-muros est surdimensionnée», justifie pourtant la direction de l'AP-HP. «Ce qui a prévalu dans le choix du démantèlement, ce sont surtout les nouveaux bâtiments en construction à Necker. Avec un hôpital dans le sud et un dans le nord, et avec le tissu de transports parisiens, on est encore très bien dimensionné dans l'offre médicale», poursuit-elle. Pour revenir à l'équilibre budgétaire, l'AP-HP table sur une économie de 90 à 100 millions d'euros. Une économie effectuée notamment via la suppression de 3.000 à 4.000 postes et les restructurations en profondeur des établissements.

Cette justification budgétaire est jugée pourtant paradoxale par les défenseurs de Trousseau, et risquée pour l'offre de soins. «Il y a deux ans, près de 50 millions d'euros ont été investis dans la maternité niveau III pour les grossesses à risques. On améliore ce service, la maternité pourra prendre en charge des enfants mal formés, mais derrière, il n'y aura plus ce tissu d'expertises variées. C'est incohérent!» souligne, sceptique, le Dr Annequin. La pilule est difficile à digérer parce que «les dés étaient déjà jetés», juge-t-il.

Le collectif dénonce le manque d'intérêt porté à leur projet d'un «nouveau Trousseau». «L'AP a pris la décision de manière unilatérale. Notre projet, estimé à 110 millions d'euros, propose une mutualisation et une coopération des services au sein de l'hôpital, qui à terme ferait économiser des deniers publics. D'ailleurs, ça n'est pas parce que Trousseau va être démantelé que l'équilibre budgétaire va revenir», poursuit-il.

Une rationalisation de l'offre médicale?

Face à la grogne, la direction de l'AP-HP rappelle pourtant que cette «annonce est encore au stade de projet». A ce titre, elle est incapable de fournir plus de détails. «On nous dit que cela sera effectif d'ici deux à trois ans, mais ce démembrement relève pour l'instant du flou artistique», raille le Dr Annequin. Pourtant, quelques données plus concrètes peuvent être précisées.
En ce qui concerne les spécialités, le «projet» affiche clairement sa volonté de «transférer les services de surspécialités pédiatriques». Côté moyens, personne ne sait encore ce qu'il va advenir des équipements et du matériel utilisés dans les services «condamnés». «Ça n'est pas le matériel qui coûte le plus cher, mais les salaires», tempère le Dr Annequin.

Les salaires, et donc le personnel. «En terme d'emplois, soyons clair, rien n'est menacé. Ce ne seront pas des pertes d'emplois sèches», explique-t-il. De son côté, l'AP-HP insiste : «Il n'y aura pas de contrainte à la mobilité!» Pas de contrainte, mais une mobilité évidente, puisqu'un tel transfert concernerait «environ 80% de l'activité, soit environ 800 à 900 personnes», note le Dr Annequin. Environ 900 personnes «recasées dans le pool de l'Assistance publique, sans que rien ne soit vraiment prévu. On ne sait pas exactement dans quels services ils vont être affectés».

Se voulant rassurante, la direction de l'AP-HP affirme que «l'idée n'est pas d'éclater les équipes de Trousseau, mais de les faire partir ensemble pour qu'elles continuent de bosser ensemble, en les intégrant dans d'autres équipes».


Moins optimiste, Florence Drory rappelle que «démanteler Trousseau – qui est un hôpital universitaire – signifie également la suppression des centres de recherches, comme du nombre d'offres de stages pour les internes». Et une autre inquiétude gagne les équipes médicales. «L'annonce du démantèlement, même si ça n'est que dans deux ans, casse déjà la dynamique de l'hôpital. Les jeunes médecins n'auront plus envie de venir, les gens vont se dire que l'hôpital n'a plus de moyens. C'est la chronique d'une mort annoncée!», souligne finalement le Dr Daniel Annequin.

Et puis il y a les patients – de jeunes patients – qui sont les premiers concernés par le démantèlement. «Necker et Debré devront absorber les patients de Trousseau. Or là-bas, ils sont déjà débordés et bossent à flux tendus. En pédiatrie, particulièrement sur les bébés, on n'a pas le temps d'attendre», s'inquiète ainsi Florence Drory. Une inquiétude partagée par Hélène Caldy-Lyon: «Mon fils Alexis, 4 ans, est né avec une atrésie de l'œsophage, une maladie rare. Il a passé les quinze premiers mois de sa vie à l'hôpital Trousseau, aujourd'hui on y vient encore une à deux fois par an. A Trousseau, l'équipe prend en compte la douleur physique de mon enfant mais également notre douleur psychologique. C'est un hôpital à visage humain, et ça, ça n'a pas de prix

Ce démantèlement, Hélène Caldy-Lyon le vit donc comme une «angoisse». «C'est inconcevable que l'hôpital soit démantelé. On habite et on travaille dans les Hauts-de-Seine. Avec mon mari, on s'était déjà posé la question d'aller à Necker, parce que ça nous rapprochait. Mais pour la qualité de soins et d'écoute, on est restés à Trousseau, quitte à traverser Paris tous les jours», conclut-elle.

Pour sauver l'hôpital Trousseau, la mobilisation se décline également sur internet... La pétition en ligne a récolté environ 9.000 signatures et plus de 7.000 «fans» se sont abonnés au groupe Facebook. Dont Cécile Duflot...

Jihane Bergaoui

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