À Annecy, « le cinéma n’a plus le même goût qu’avant »

Par

Pendant une semaine, Mediapart s’installe à Annecy pour raconter le quotidien d’une ville moyenne, à la veille de l’instauration du passe sanitaire. Dans les espaces culturels où la mesure est déjà en vigueur depuis le 21 juillet, certains établissements voient leur fréquentation diminuer de moitié. 

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Annecy (Haute-Savoie).– Le parking affiche complet. La file d’attente s’étend sur plusieurs mètres et se rallonge au fil des minutes. Au pied du musée-château, un imposant bâtiment du XIIe siècle, situé au cœur d’Annecy, en Haute-Savoie, des dizaines de visiteurs et visiteuses patientent sous la pluie. En couple, entre amis ou en famille, venus de France ou de l’étranger, abrités sous le parapluie ou sous la capuche... les profils varient. Et ni la météo digne dun mois de janvier ni le passe sanitaire obligatoire à l’entrée ne semblent les refroidir en cet après-midi d’août. Hormis quelques enfants qui perdent patience, l’attente est silencieuse. 

« La fréquentation est bien meilleure que l’an dernier, où c’était très bas à cause du Covid. Là, on est plutôt sur des chiffres qui avoisinent ceux de 2019, où tout allait bien, avant la pandémie », se réjouit Lionel François, directeur du musée, derrière son masque chirurgical. Le mois précédent, il dit avoir enregistré 15 500 entrées pour visiter cette ancienne résidence des comtes de Genève et de la Maison de Savoie. Contre 12 900 en juillet 2020. 

Si le lieu est préservé d’une baisse de fréquentation liée à l’instauration du passe sanitaire, « c’est aussi parce que les touristes étrangers, s’ils sont arrivés jusqu’à Annecy, c’est qu’ils ont déjà passé plusieurs contrôles et montré plusieurs fois leurs preuves de vaccination », décrypte Mathias Ogier, directeur général adjoint au sport, à la culture et la jeunesse à la ville d’Annecy. Le responsable du musée reconnaît néanmoins « quelques cafouillages les premiers jours, mais ça s’est très vite calmé. Maintenant, les gens ont compris le fonctionnement, ceux qui viennent sont déjà informés de la situation ».

File d'attente à l'entrée du musée-château à Annecy, mercredi 4 août. © YS / Mediapart File d'attente à l'entrée du musée-château à Annecy, mercredi 4 août. © YS / Mediapart

Quelques mètres plus bas, un chemin mène à la place Sainte-Claire, un charmant petit espace avec plusieurs terrasses et une fontaine au centre. Habituellement, le lieu est assez prisé, des touristes comme des locaux. Mais sous les fortes précipitations, le parvis se vide de ses passants, qui peuplent les arcades autour pour s’abriter. De quoi les inciter à se réfugier dans le petit cinéma à côté en ce mercredi de sortie de films ? Pas vraiment. 

Les Nemours, salle obscure aux allures rétro, classée art et essai et située sur cette même place, a baissé sa jauge le 21 juillet dernier. Avec quatre salles dotées de quatre cent cinquante fauteuils, elle n’accueille désormais que quarante-neuf personnes par pièce, pour éviter le passe sanitaire. « De toute façon, vu que c’est un cinéma d’art et d’essai, on remplit rarement les salles. Surtout à cette période », raconte la directrice, Danyèle Falquet. 

Mais à la veille de la décision du Conseil constitutionnel concernant l’extension du passe sanitaire, la gérante sinquiète. « Si je me retrouve obligée de l’instaurer, c’est sûr que la fréquentation va baisser. Puis à savoir combien de temps ça va durer... Parce que là, on n’a pas beaucoup de monde, mais en septembre ce sera différent. Je devrai en refuser beaucoup... »

Même inquiétude chez François Bonifacj, patron de deux salles de cinéma annéciennes. Lui aussi a baissé sa capacité d’accueil en dessous de cinquante, mais craint de devoir mettre en place le passe sanitaire à compter du 9 août. « Je reste conscient du danger de la maladie, et du variant Delta qui circule, mais ce n’est pas notre rôle de contrôler, et économiquement, ça va nous porter préjudice. »

Au-delà de cet aspect, ce qui le marque, c’est que « dans ces conditions, le cinéma n’a plus le même goût qu’avant. On sent une tension permanente de la société. Venir voir un film n’est plus un moment de rencontre et de plaisir, on perd quelque chose ».

Une vingtaine dabonnés demandent le remboursement 

Du côté des piscines municipales, comme celle de lÎle Bleue, le passe sanitaire a un effet beaucoup plus marqué. « On accueille habituellement entre 600 et 800 personnes en juillet. Désormais, le maximum qu’on a pu enregistrer, c’est 300 personnes... », regrette Joël Zannoni, directeur de létablissement. « Financièrement, ce sera de grosses pertes. Mais on est des fonctionnaires, on applique ce qu’on nous demande de faire ! », ironise-t-il. 

À lintérieur de son centre nautique, un « espace forme » est aménagé. La salle de musculation ne peut y accueillir qu’une quinzaine de personnes, mais son accès est tout de même soumis au passe sanitaire. « Les clients ne comprennent pas pourquoi il faut ce document alors qu’ils sont beaucoup moins que cinquante. Mais vu que ça fait partie du même lieu, on ne peut pas le considérer comme un espace à part. » Conséquence, « une vingtaine dabonnés demandent à se faire rembourser et ne veulent plus venir ». 

Depuis le 21 juillet, « entre ceux qui sont opposés à la vaccination et ceux qui confondent le décret et la loi et demandent pourquoi le passe sanitaire est appliqué alors qu’il nest pas encore voté, on a reçu une trentaine de courriers de plaignants », rapporte l’adjoint au sport, à la culture et la jeunesse à la mairie d’Annecy. 

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous