L’écologie selon Rugy ou l’art périlleux du compromis

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Le nouveau ministre de la transition écologique défend les coalitions majoritaires afin d’exercer le pouvoir. Antinucléaire assumé, il va se retrouver en porte-à-faux avec un gouvernement qui veut prolonger la vie des centrales.

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Dans sa guerre de communication sur sa volonté d’action pour le climat, le gouvernement vient de perdre une bataille. La nomination de François de Rugy au ministère de la transition écologique et solidaire en remplacement de Nicolas Hulot présente les signes extérieurs d’une résignation, voire d’un renoncement à agir. L’ancien numéro 3 de l’exécutif déclare démissionner car « on n'a pas compris que c’est le modèle dominant qui est la cause » ? Il est remplacé par un homme qui a intitulé un livre récent : Écologie ou gauchisme. Il faut choisir !.

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Une politique écologique ne se résume pas à l’injonction à choisir entre conservatisme ou révolution. Mais le symbole est frappé de sens politique. Emmanuel Macron a choisi de nommer un homme politique écologiste, professionnel de la politique (attaché parlementaire avant de devenir élu, sans autre occupation professionnelle), qui a fustigé la « lecture marxiste paresseuse et mal dégrossie » de son ancien parti EELV. Un élu qui a publiquement accusé les habitant·e·s de la ZAD de commettre des violences – et a appelé à cesser le combat contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes quand le oui l’a emporté lors de la consultation locale en 2016. Un candidat à la primaire du PS en 2017 qui a ensuite renié son engagement derrière le vainqueur Benoît Hamon, au nom d'une politique « des compromis » plutôt que du rapport de force.

Depuis qu'il a été désigné puis élu président de l'Assemblée nationale dans la foulée de son soutien à Emmanuel Macron, il a présidé la séance nocturne de débat à l’Assemblée nationale où, faute de participant·e·s compte tenu de l’heure inhabituellement tardive des débats, l’amendement interdisant l’usage du glyphosate a été rejeté par les député·e·s en mai dernier (voir ici à ce sujet).

Le président de la Chambre ne prenant pas part aux votes, il n’existe pas de trace des positions défendues par François de Rugy sur les textes débattus depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Aurait-il voté les articles de la loi ELAN défaisant en partie la loi Littoral ? L’interdiction du broyage des poussins et de la castration à vif des porcelets ou l’instauration d’une surveillance vidéo dans les abattoirs, éjectées de la loi issue des états généraux de l’alimentation ? C’est en tout cas à lui que va revenir la charge de mettre en œuvre cette législation en l’état.

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Militant écologiste depuis son entrée à Génération Écologie, au début des années 90, il a fait carrière à la droite d’un espace politique historiquement contestataire et antisystème. Élu député en 2007 grâce à un accord local avec le PS, l'ancien adjoint de Jean-Marc Ayrault à la mairie de Nantes assume une position de participation à des alliances politiques majoritaires afin d’exercer le pouvoir. Une ligne proche de celle défendue par Emmanuelle Cosse, ancienne présidente d’Act Up devenue ministre écologiste de François Hollande. Lorsque Cécile Duflot et Pascal Canfin claquent la porte du gouvernement PS par désaccord avec la nomination de Manuel Valls à Matignon, François de Rugy dénonce « la dérive gauchiste d’EELV ».

« Le drame de l’écologie politique est de naviguer perpétuellement entre deux écueils : Soit être une écologie donneuse de leçons, prescriptive, intrusive, pour ne pas dire contraignante – celle que nous avons caricaturée nous-mêmes pendant la campagne présidentielle –, soit être un appendice de la gauche, pour ne pas dire une manifestation tardive du gauchisme des années 1960-1970, imprégnée d’une doctrine économique issue d’une lecture marxiste paresseuse et mal dégrossie, écrivait-il en 2015 dans son livre Écologie ou gauchisme. Il faut choisir !. « Tout cela nourri au biberon de la contestation de toute autorité et de tout projet, au risque d’en oublier en route les vrais enjeux écolos du quotidien et de se perdre dans des querelles d’un appareil qui n’aurait plus d’écologie que l’enseigne », poursuivait-il.

Dans un long entretien accordé à Reporterre la même année, il explique : « Il y a une écologie autoritaire. Certains considèrent que nous sommes quasiment dans un état de guerre qui nécessite de telles décisions. Moi, je suis pour une écologie démocrate, qui passe par des compromis. C’est certes un peu plus long. Mais je préfère l’élection et les moyens légaux. » Il y précise : « Je suis écologiste, mais je me sens de gauche – plutôt de centre-gauche, d’ailleurs – et je pense que les écologistes doivent exercer des responsabilités sans attendre d’être majoritaires. »

Quelle sera sa marge de manœuvre au sein du gouvernement Philippe ? Elle est difficile à percevoir quelques heures après sa nomination. Pascal Canfin, directeur général de l’ONG WWF, a d’abord déclaré que pour conduire une véritable politique de transition écologique, il fallait un « big bang » dans l’organisation des pouvoirs publics. Avant de laisser entendre qu’il avait refusé le poste : « Les échanges que j’ai eus avec l’exécutif jusqu’à hier soir auront été, je l’espère, utiles pour que le futur gouvernement tire les leçons de la démission de Nicolas Hulot. Je souhaite bonne chance au futur ou à la future ministre », a-t-il publié sur son compte Twitter.

L’ancienne négociatrice en chef de la COP21 Laurence Tubiana, spécialiste en diplomatie climatique, dément de son côté avoir été sollicitée par l’Élysée et n’a pas non plus fait acte de candidature au remplacement de Nicolas Hulot.

L’un des premiers dossiers que va devoir traiter François de Rugy, et l’un des plus sensibles politiquement, est la publication du décret de la programmation pluriannuelle énergétique (PPE), qui doit organiser la production d’énergie et notamment d’électricité dans les cinq prochaines années, puis jusqu’en 2028. Nicolas Hulot disait batailler pour qu’y figurent des noms de réacteurs nucléaires à fermer, pour concrétiser l’horizon d’une baisse de la part du nucléaire dans l’offre d’électricité en France. Alors que la loi de transition énergétique pour la croissance verte, votée en 2015, fixe un objectif de 50 % de nucléaire en 2025 – contre 75 % aujourd’hui. Mais en octobre dernier, le gouvernement a annoncé reporter cet objectif à 2035.

Une reculade vivement dénoncée par les écologistes. Au premier rang desquels François de Rugy. Dans un entretien sur BFM TV, il déclare alors : « Je suis déçu que depuis des années on ait sans cesse repoussé les échéances. » Dans la loi de transition énergétique, « il y avait l'objectif de baisser la part du nucléaire. Pendant cinq ans, malheureusement, EDF n'a rien voulu faire et les gouvernements ont cédé aux pressions d'EDF ». Selon lui, « il faudra donner des instructions plus claires à EDF que ce qui avait été fait ». En tant que président de l'Assemblée nationale et en tant que député, il dit : « J'en ai ras-le-bol des lois d'affichage. » « Dans la mesure où la partie de mise en œuvre n'a pas été faite par le gouvernement précédent, ça se transforme a posteriori en loi d'affichage, a-t-il précisé. On ne peut pas rester dans ce système où des lois sont votées mais pas appliquées. »

Participant aux primaires « citoyennes » organisées par le PS avant la présidentielle, il avait critiqué les positions pronucléaires de Vincent Peillon et attaqué le « mythe de l'indépendance énergétique autour du nucléaire », dont les combustibles proviennent notamment du Niger et du Kazakhstan. Favorable à la sortie du nucléaire, il défendait un modèle d’électricité 100 % renouvelable en 2050.

Échange entre François de Rugy et Vincent Peillon en 2017.

Comme Nicolas Hulot avant sa vie de ministre, il s’est opposé au projet d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo à Bure (Meuse). Il s’en explique dans l’entretien à Reporterre de 2015 : « Cigéo est typique d’un rapport de force politique devenant défavorable. C’est un vieux sujet, présent dans chaque négociation depuis des années. Tant que nous sommes au gouvernement, le projet ne se fait pas ! L’écologie ne consiste pas seulement à réaliser des choses, mais aussi à en empêcher des mauvaises. Quand nous étions au gouvernement, on a empêché les OGM, les gaz de schiste et Cigéo. Mais nous l’avons quitté. En politique, la stratégie et la tactique sont obligatoires. C’est de la négociation, du compromis, du donnant-donnant, comme dans la vie. »

Le décret d’autorisation de création (DAC) du site d’enfouissement n’ayant pas encore été publié, c’est un dossier sur lequel il peut en théorie peser. Au risque d’entrer en conflit avec son exécutif sur un sujet essentiel : sans débouché pour ses déchets toxiques, le système électronucléaire ne pourrait plus compter sur un prolongement à 60 ans de ses réacteurs. Si le nouveau ministre tient sur ses positions, le « en même temps » d'Emmanuel Macron serait alors chahuté. Mais difficile d'imaginer François de Rugy, si adepte du compromis, aller au clash.

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