#MeToo, «c’est une très belle aventure de femmes»

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Un an après #MeToo, nous avons interrogé dix femmes qui ont dénoncé des violences sexuelles, de l’affaire Baupin aux révélations concernant Luc Besson, en passant par Jean Lassalle. Toutes disent qu’elles ne regrettent rien, mais que la charge est lourde.

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C’était un peu foutraque, comme d’habitude. Rendez-vous était pris dans une brasserie parisienne, proche de la Gare du Nord. Sandrine Rousseau et Elen Debost sont arrivées les premières, en ce vendredi soir de septembre, avec Geneviève Zdrojewski. Isabelle Attard était très en retard, elle a manqué Sandrine Rousseau, repartie à Lille avec le dernier train. Annie Lahmer s’est décommandée. Laurence Mermet ne vient jamais à Paris, ou presque. Toutes, pourtant, ont besoin, de temps en temps, de se parler, de s’embrasser, de se tenir chaud.

Toutes ont témoigné dans « l’affaire Baupin ». C’était il y a plus de deux ans, avant Weinstein, #MeToo et #Balancetonporc. Dans les essais et les articles universitaires, elles font figure de précurseures. Elles, qui ne se connaissaient guère avant, ressentent, selon les jours et les moments, de la fierté et de la colère, de la joie et de la lassitude.

On n’imagine pas ce qu’elles ont mis en jeu. Sandrine Rousseau l’a un peu raconté dans son livre Parler, au nom de toutes les autres (chez Flammarion, suivi de la création d’une association du même nom). On pourrait croire qu’elles ont gagné, qu’elles ont la conscience en paix. Ce soir-là, il fallait les voir, inquiètes, fatiguées. Elles sont toutes mises en examen pour diffamation (ainsi que l’auteure de ces lignes, voir notre boîte noire) et une audience technique, pour assurer le bon déroulement des débats prévus en février 2019, avait eu lieu quelques heures plus tôt au tribunal de grande instance de Paris.

Geneviève Zdrojewski, haut fonctionnaire à la retraite, volubile et formée à l’égalité femmes-hommes de longue date, a stressé pendant plusieurs semaines. Elle en a fait des nuits blanches. Son avocate ne lui répondait pas ; l’audience approchait. Alors elle, qui n’avait jamais pensé être un jour mise en examen, s’est déplacée au tribunal. Elle était la seule – tous les autres étaient représentés par leurs avocats. « Finalement, il n’était pas si violent, l’avocat de Baupin », a-t-elle glissé ce soir-là.

Elen Debost, Sandrine Rousseau, Annie Lahmer, Isabelle Attard © DR Elen Debost, Sandrine Rousseau, Annie Lahmer, Isabelle Attard © DR

Un an après #MeToo, nous avons posé la même question à dix femmes que nous avions interrogées lors d’enquêtes publiées par Mediapart sur les violences sexuelles, de l’affaire Baupin aux révélations concernant Luc Besson, en passant par Jean Lassalle ou Radio France. Nous leur avons demandé si elles regrettaient d’avoir témoigné publiquement et quelles avaient été les conséquences de la médiatisation de leur récit. Toutes disent, à leur façon, qu’elles ne regrettent rien, mais que la charge est lourde.

« Quand j’ai décidé de parler, c’était un cri du cœur, une bouteille à la mer, raconte Isabelle Attard, députée du Calvados de 2012 à 2017, désormais installée en Bretagne. Ça débordait en moi et je ne savais pas à qui le dire. Alors quand l’enquête [de Mediapart et France Inter – ndlr] a été publiée, cela a été un soulagement. D’avoir été entendue, et prise au sérieux. »

Elen Debost et Colette Capdevielle ne se connaissent pas, elles ne sont pas de la même génération, ni de la même région, ni du même parti. Elles choisissent pourtant les mêmes mots. La première, élue écologiste au Mans, dit : « Si c’était à refaire, je ne changerais pas. Peut-être je le ferais plus tôt ! » La seconde fut députée socialiste de 2012 à 2017 et a témoigné du comportement de Jean Lassalle, élu, comme elle, du Pays basque : « Je n’ai pas de regret. Le seul, c’est de ne pas l’avoir dit avant. »

« Malgré les soucis que cela a provoqués, je reparlerais, estime aussi Geneviève Zdrojewski. Parce que je sens que les choses bougent. Et si les choses bougent, c’est parce que de plus en plus de gens osent parler. » Elle pense à sa fille, à sa petite-fille. Elle pense aux femmes. « J’ai eu le sentiment de participer à un mouvement de société. Cela me fait du bien. » Elle qui fut cadre au Service des droits des femmes, ajoute calmement : « J’ai l’impression d’apporter une minuscule goutte d’eau. C’est un peu comme d’avoir participé à la loi sur l’IVG ou à celle sur l’égalité salariale. »

Julia Castanier © Capture d'écran MediapartLive Julia Castanier © Capture d'écran MediapartLive

Ce sentiment de collectif, de solidarité féminine, de sororité, revient souvent. « Avec le recul, c’est une très belle aventure de femmes », dit Julia Castanier, actuelle directrice de la communication du PCF. « Pour moi, je ne regrette rien, explique Amandine*, ancienne directrice de casting de Luc Besson. J’ai respecté mon honneur et j’ai essayé d’aider une autre femme. » Une référence à la comédienne Sand Van Roy qui a déposé plainte pour viol contre le cinéaste français. « Après, dit-elle, je suis abasourdie. C’est l’omerta la plus totale dans le cinéma français… »

Car le plus difficile pour celles que nous avons interrogées, c’est quand « il ne se passe rien ». Quand leur parole ne suscite aucune réaction. Qu’elle est balayée, affaiblie, relativisée. Ou que la personne mise en cause poursuit sa vie comme si de rien était. Même les plaisanteries, répétitives, deviennent pénibles.

Annie Lahmer est conseillère régionale en Île-de-France. Après la publication de l’affaire Baupin, elle a entendu : « Avec toi, faut que je fasse attention ! » Ou bien, dans la bouche d’élu de gauche : « Ah non, je ne prends pas tout seul l’ascenseur avec toi ! » « Le plus dur, c’est que même dans le camp des progressistes, les réactions ont été contrastées, raconte aussi Julia Castanier, la directrice de la communication du PCF et auteure d’un tweet #BalanceTonPorc sur Jean Lassalle. Avec des phrases comme “ah les femmes d’aujourd’hui, vous êtes moins libérées que dans les années 70”, ou les non-dits. Il y a des gens qui me parlent moins… Dans l’Évangile selon Saint-Mathieu, il est dit : malheur à l’homme par qui le scandale arrive. En l’occurrence, malheur à la femme ! »

L’écologiste Annie Lahmer assure aussi « qu’il y a des gens qui ne [lui] parlent plus, et qui ne [lui] disent plus bonjour ». « C’est mon quotidien d’être aux côtés de gens qui le soutiennent, poursuit celle qui travaille à la mairie de Paris où Denis Baupin compte de nombreux amis. Pour moi, c’est compliqué. En 2020, c’est le chômage. »

« Faut rigoler ! »

Celle qui a subi le plus les sous-entendus graveleux et les plaisanteries d’un autre temps s’appelle Colette Capdevielle. Députée du Pays basque, elle a raconté à Mediapart que son collègue Jean Lassalle, ancien candidat à la présidentielle, lui avait suggéré, en peignoir, de prendre une douche avec elle dans les sanitaires de l’Assemblée nationale. Et qu’il s’en était ensuite vanté devant des journalistes hilares.

Colette Capdevielle © DR Colette Capdevielle © DR
Depuis, elle paye « l’esprit troisième mi-temps » de sa circonscription du Sud-Ouest. « J’ai été extrêmement surprise des réactions négatives à mon égard, qui sont parfois venues de personnes assez proches de moi qui estimaient que tout cela n’était pas grave, ou qui trouvaient tout cela très drôle. J’ai entendu : “Mais il ne t’a pas violée !” Bien sûr que non ! Mais j’ai subi pendant cinq ans ses réactions bien machistes. On m’a répondu : “C’est pas grave !” Ou : “Faut rigoler !” Et il n’y a eu aucune réaction du PS, ni localement ni nationalement… Ou alors en rigolant. »

Un journal local, La Semaine du Pays basque, a été jusqu’à publier une caricature montrant Jean Lassalle en Astérix et évoquant un « humour gaulois », au milieu d’une chronique du même tonneau : « Je peux vous dire qu’ici (…), l’histoire a bien fait rire (en douce) les hommes et s’indigner, dans bien des déjeuners et dîners, les femmes, non pas d’ailleurs pour clouer au pilori le pauvre Jeannot [Lassalle – ndlr] (…), mais pour trouver que si le ridicule tuait, notre pauvre Colette [Capdevielle – ndlr] aurait droit à des obsèques nationales ! »

Capture d'écran de la Semaine du pays basque, du 27 octobre 2017 Capture d'écran de la Semaine du pays basque, du 27 octobre 2017

Colette Capdevielle l’a vécu douloureusement. Pourtant, elle le répète, elle a un métier, celui d’avocate, un mari, des enfants, des amis. Elle n’est ni seule ni précaire. Elle en a vu d’autres, elle qui est engagée de longue date au parti socialiste et qui a connu la bataille de la parité.

« Mais c’est terrible de voir qu’on ne vous croit pas, ou bien qu’on minimise, explique l’ancienne députée. On victimise l’auteur, on culpabilise la victime. Je le savais déjà en tant qu’avocate, maintenant je peux aussi le ressentir… Ça secoue dans les voiles. » Et ce ressenti a ouvert, dans sa vie, une place plus grande à la question de l’égalité. « Cela m’a ouvert les yeux sur bien des choses : je ne vois plus les violences sexuelles et sexistes de la même façon, raconte Capdevielle. J’avais déjà de l’empathie. Là je comprends pourquoi les femmes ne vont pas porter plainte. J’ai compris les freins. »

« Ressentir », « ouvrir les yeux » : avec d’autres mots, plusieurs femmes racontent comment leur témoignage public a profondément bouleversé leur vie en leur faisant prendre conscience, en permanence, et dans leur chair, de la domination masculine.

Sandrine Rousseau est de celles-là. Avant l’affaire Baupin, elle était économiste à Lille et une des dirigeantes nationales d’Europe Écologie-Les Verts. Elle aspirait à une carrière politique et si elle se disait féministe, elle n’en faisait pas le cœur de son militantisme. Deux ans et demi après, elle a claqué la porte de son parti et elle a fondé l’association Parler pour les victimes de violences sexuelles.

D’emblée, depuis son bureau de l’université, elle dit : « Ma vie a été complètement bouleversée. Rien n’est pareil qu’avant. » Le constat est « perturbant », forcément. « Je ne me l’imaginais pas au moment où j’ai décidé de parler. Est-ce mieux ou moins bien ? C’est difficile à dire. Je n’ai pas de regret. Ce n’était pas malgré moi. Mais ce choix a provoqué une forme de séisme personnel. Il y a comme une faille espace-temps entre l’avant et l’après. »

À peine l’enquête publiée, la médiatisation l’emporte. Sandrine Rousseau, comme ses camarades, est prise à partie dans la rue. Des femmes viennent la voir, en disant – déjà – : « Moi aussi. » « Ce fut un tsunami, un choc, une révolution personnelle, dit l’économiste. Je ne pouvais plus faire comme si cela n’existait pas. »

Au Mans, Elen Debost est devenue un des visages qu’on reconnaît dans la rue et une personne ressource à laquelle on s’adresse. À tel point qu’elle a arrêté de faire son marché le dimanche dans les semaines suivant la publication de l’enquête Baupin. « Aujourd’hui encore, je ne me sens plus pareille, j’évite l’effet foule. »

Surtout, dit-elle, « le fait d’être médiatisée et l’afflux de témoignages de femmes qui nous racontaient ce qui leur était arrivé, a créé en moi une modification profonde de voir la condition de femme. Je ne pouvais plus faire comme si. C’est comme chausser des lunettes qu’on ne peut plus enlever. C’est extrêmement abrasif et violent. » Surtout, comme dit pudiquement Elen Debost, « quand on a un vécu lourd ».

En fait, c’est un peu, pour elles, comme si témoigner de violences sexuelles ou sexistes, les avaient définitivement, profondément, radicalement, rendues féministes. Elles ont parfois changé d’amis, de goûts, de rapport à l’autre.

Debost : « Je ne peux plus voir un film de Woody Allen ou de Polanski. Je ne peux plus écouter Noir Désir. » Elle ne peut plus, non plus, faire de la politique sans que l’absence, ou l’insuffisance, de parité ne lui saute immédiatement aux yeux.

Le souffle a été violent dans la vie de Sandrine Rousseau. « Cela a été une révolution personnelle. Le fait de parler a fait comme si je n’avais plus le droit au déni sur rien. Comme si je devais être dans une vérité permanente sur moi, mes proches. La vérité n’avait plus la même importance. »

Depuis son petit coin de Bretagne, Isabelle Attard poursuit ses combats, écologistes, pour les libertés publiques, pour un autre rapport à la politique. Mais elle dit aussi : « J’ai seulement compris après avoir témoigné que c’était un combat politique important. Je ne l’avais pas formalisé et compris avant, alors que c’était central dans mon engagement politique. »

Elle non plus ne supporte plus les tribunes exclusivement masculines ou les interpellations viriles si fréquentes en politique. Avant, ça l’aurait agacé, elle l’aurait sans doute aimablement dénoncé, mais elle n’aurait pas « ressenti » à quel point c’est insupportable.

« Quoi qu’il en coûte. »

Plusieurs d’entre elles vivent difficilement les remises en cause médiatiques de #MeToo ou de #BalanceTonPorc (lire notre enquête). « J’ai l’impression que dans les médias, on donne énormément la parole à ceux qui contestent #MeToo ou qui minimisent, confie la conseillère régionale Annie Lahmer. J’ai peur qu’on revienne en arrière. »

Julia Castanier : « L’autre chose qui est pesante, c’est d’entendre Bastié [Eugénie Bastié, journaliste au Figaro – ndlr] dire que pour une main au cul, il n’y a pas mort d’homme. Moi j’étais tellement humiliée par la main au cul de Lassalle. T’as beau être forte, en fait, tu t’en fous pas parce qu’elle parle sur France Inter à Léa Salamé. C’est une violence très dure à supporter. » La directrice de la communication du PCF s’interrompt. Elle aussi oscille entre « colère », « culpabilité », « souffrance » et « fierté ». Dans un sourire, elle insiste : « Mais je ne veux pas que tout cela soit décourageant. »

« Il faut continuer quoi qu’il en coûte. Il faut continuer à avoir le courage de dénoncer. Parce qu’il ne faut pas revenir au statu quo », prévient la journaliste Mié Kohiyama, qui avait raconté la tentative de Jean Lassalle pour l’embrasser dans un ascenseur.

« Quoi qu’il en coûte. » Il y a un an, la journaliste Valeria Emanuele, syndicaliste SNJ à Radio France, pensait exactement le contraire : quand Mediapart enquêtait sur l’une des anciennes stars de France Inter, Patrice Bertin, elle était résolument opposée à toute publication dans la presse. Elle craignait qu’il se suicide, et qu’elle en porte, en partie, la responsabilité. C’était, à ses yeux, insupportable. Elle ne voulait pas non plus faire de la « mauvaise publicité » à Radio France.

Mediapart a finalement publié son enquête relatant des accusations de harcèlement sexuel et de deux tentatives de viol, Patrice Bertin, qui a dénoncé des « calomnies honteuses », ne s’est pas suicidé, il ne travaille plus à Radio France. Un an après, quand on rappelle Valeria Emanuele, on ne sait pas trop où elle en est. D’emblée et sans détour, elle lâche : « Ce qui a changé c’est la peur qu’il se suicide. Je sais qu’il va très bien et ça me rassure. Il se porte même comme le Pont-Neuf ! »

Alors, la journaliste raconte, pendant près de deux heures, la longue bataille pour protéger les autres femmes de l’entreprise, la rencontre et la découverte d’autres victimes, les rendez-vous discrets avec les directions successives pour alerter, le climat qui a changé…

Elle raconte aussi comment elle changeait d’étage pour ne pas croiser Patrice Bertin. « Cela a duré pendant des années… Et puis, une fois que j’ai réussi à mettre le tout dans un dossier, c’est resté supportable. À l’époque, se plaindre n’était pas imaginable. » Jusqu’à la nomination de Bertin à la tête d’Inter en 2006 : « Pendant des jours et des mois, je suis venue travailler en pleurant. J’ai craqué, nous avons toutes craqué. Nous avons découvert que nous étions plusieurs. »

Il a fallu plus de dix ans pour que le journaliste vedette ne soit finalement mis à la retraite, en plein mouvement #MeToo. Trop tard ? « Non, ça compte. C’est le geste et ça m’a paru juste », explique Valeria Emanuele. À l’écouter, on se dit qu’une telle affaire ne pourrait plus se produire à Radio France. « Il y a eu une prise en compte. Ceux qui se font prendre maintenant, soit ils ont été virés, soit dégradés, soit déplacés. » Comme si, peu à peu, malgré les échecs, les doutes et les régressions, l’impunité s’était fissurée.

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*Amandine est un prénom d’emprunt, que nous avions utilisé dans l’enquête publiée en juillet 2018 sur Luc Besson, pour respecter l’anonymat de cette ancienne directrice de casting du cinéaste français.

Toutes les personnes citées dans l’article ont été interrogées en septembre et en octobre.

Suite à la publication de notre enquête sur Denis Baupin, l’ancien député a porté plainte en diffamation contre Mediapart, ce qui a entraîné ma mise en examen automatique, ainsi que du directeur de publication, et celle des personnes citées dans les articles. Le procès est prévu en février 2019.