Violences conjugales: la galère d’une ex-femme de policier convoquée au tribunal

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Depuis 2018, Sophie-Anne L. a déposé plusieurs plaintes pour violences conjugales contre son ex-compagnon policier. Mais elle se retrouve elle-même convoquée pour violences sur conjoint devant le tribunal correctionnel de Versailles l’été prochain.

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Quelques jours avant Noël, Sophie-Anne L. a reçu une convocation au tribunal correctionnel pour l’été 2020 en tant que mise en cause pour violences sur conjoint. Elle a cru halluciner car elle avait, en 2018 et 2019, déposé trois plaintes, trois mains courantes contre son ex-compagnon pour violences conjugales, menaces de mort, appels malveillants réitérés…

Le motif de sa convocation ? Des violences le 15 décembre alors que son ancien compagnon, Julien C., devait lui remettre son fils.

Sophie-Anne L. a été d’autant plus étonnée que cette décision a été prise en quatre jours. « J’ai dit à la policière qui m’en a informée que je ne comprenais pas : ça fait deux ans qu’il cumule les plaintes contre lui ! Mais elle m’a dit qu’il ne fallait pas “mélanger les affaires”… »

Françoise Brié, présidente de la Fédération nationale Solidarité Femmes (FNSF), s’étonne : « On ne peut pourtant pas comprendre une situation sans avoir examiné l’antériorité des faits, sans reprendre toutes les plaintes. Les violences post-séparation sont un continuum des violences conjugales. »

Campagne de la Fédération nationale Solidarité Femmes. Campagne de la Fédération nationale Solidarité Femmes.
Le déroulement des faits, tel que nous avons pu le reconstituer, semble une nouvelle fois démontrer l’extrême difficulté que rencontrent les femmes ou ex-femmes de policiers ou de gendarmes à se faire entendre de la police et de la justice dans les affaires de violences conjugales.

Pour la première plainte, en janvier 2018, Julien C., policier exerçant à Paris, avait reçu un rappel à la loi. Sophie-Anne L. y retraçait qu’il l’avait « poussée à terre », qu’il avait « plié en deux son téléphone », qu’en septembre 2017, il lui avait « porté un coup de pied », qu’il l’avait « attrapée par les cheveux, secouée, prise à la gorge », « menacée de lui mettre une balle dans la tête » si elle venait à « refaire sa vie ». Elle expliquait qu’il lui adressait alors « des messages continuellement », jusqu’à 80 par jour.

Sophie-Anne L. avait également saisi en 2018 l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Selon ce document, son ex-conjoint lui avait alors montré son arme de service, « la narguant » et lui signifiant qu’il n’avait pas été désarmé à la suite de ses signalements. Le service de déontologie de la police (SDSE) avait répondu que ce geste était « tout à fait inopportun et non professionnel », que les faits avaient « été intégrés dans une procédure administrative disciplinaire impliquant [son] ex-compagnon et qu’il avait été invité à adopter un comportement exemplaire ».

Julien C., l’ex-conjoint, nie les violences conjugales. Il a refusé de répondre aux questions de Mediapart mais explique par mail : « Les violences en réunion dont j’ai été victime en décembre concernent une garde d’enfant ni plus ni moins. » Selon nos informations, il a lui aussi déposé plusieurs plaintes, dont au moins une pour dénonciation calomnieuse pour laquelle son ex-femme a été entendue l'an dernier.

Sophie-Anne L. explique à Mediapart : « En cinq ans de relation, entre 2012 et 2017, il m’a insultée, il tapait dans les murs… En 2017, je l’ai trompé, il faut dire les choses. Il l’a découvert et m’a alors frappée. Terrorisée, je me suis enfuie chez ma famille avec mon petit garçon. »

Les menaces auraient continué, comme en a témoigné Sophie-Anne L. dans une nouvelle plainte datée du 26 septembre 2018 : « Je vais te couper en deux, fais attention à ce que tu fais, ça va mal aller », lui aurait déclaré Julien C. par téléphone. Un collègue de Sophie-Anne L. a attesté par écrit avoir entendu ces mots sur haut-parleur – un document consulté par Mediapart.

Depuis, Sophie-Anne L. évite de croiser son ex-conjoint, comme elle l’a déclaré à Mediapart : « Je ne veux plus le voir, ça me fait des boules au ventre. Le pédopsychiatre qui suit notre fils de 4 ans a conseillé que le passage de bras se fasse par un tiers. »

Le conjoint avec qui elle est en couple depuis 2017 ou les parents de Sophie-Anne L. ont donc un temps récupéré le petit, mais cela est devenu trop compliqué – deux mains courantes ont même été déposées, une par la mère de Sophie-Anne L., une par le père de son conjoint actuel contre son ex-compagnon « pour avoir envoyé les vêtements du petit dans la tête » de la mère du compagnon.

Le 15 décembre, Sophie-Anne L. a donc demandé à une voisine de récupérer son fils, en lui faisant une attestation écrite. Sophie-Anne L. et son compagnon, Thomas F., attendent dans leur appartement. « Mais la voisine m’a appelée pour me dire que Julien refusait de lui donner le petit, car notre fils disait ne pas la connaître. Thomas est donc descendu pour récupérer mon fils », raconte Sophie-Anne L. à Mediapart et dans son procès-verbal de plainte du 16 décembre dernier.

La voisine confirme et raconte la suite à Mediapart, comme elle l’a fait à la police : « Il n’a pas eu le temps de s’approcher que l’ex-conjoint de Madame a dit : “Ah ! toi, je ne veux pas te voir.” Il lui a porté un coup au visage, puis des coups de pied. Il est tombé à terre. »

Thomas F., le compagnon de Sophie-Anne L., se souvient : « Après son “je ne veux pas te voir”, je lui ai répondu : “Tu me passes le petit, tu n’as pas le choix.” Il m’a rétorqué : “Tu m’as menacé.” Je lui ai dit : “Non, je ne t’ai pas menacé, je te parle d’une décision de justice à respecter.” Et il m’a mis un coup de tête, et une droite. Puis, il a mis ma capuche devant mes yeux, m’a traîné au sol. »

« Nous vivons dans la peur, dans l’angoisse »

Alertée par les cris, Sophie-Anne L. descend. Elle décrit la situation dans son procès-verbal : « J’ai entendu : “Elle n’a qu’à descendre venir le chercher.” Je suis allée vers mon fils qui se trouvait dans les bras de son père. Notre fils pleurait. Julien m’a agrippé le bras, j’ai des griffures sur le bras droit. Thomas a dit à Julien de ne pas me toucher. »

La voisine était présente : « Madame voulait prendre son fils, lui l’empêchait avec le bras. »

Julien C. finit par remettre l’enfant. « Mais il s’est dirigé vers Thomas pour le frapper. Julien nous a aussi poussés à terre avec mon fils. Nous sommes tombés au sol tous les deux, j’ai des hématomes. Je me suis relevée, j’ai pris un coup de poing de Julien au niveau de la tempe droite. Julien et Thomas se sont battus, j’ai tenté de les séparer. Je suis allée appeler à l’aide. »

Sa voisine confirme l’avoir vue prendre un coup. Un homme conducteur d’une camionnette est alors arrivé. Il raconte sous couvert d’anonymat (voir notre Boîte noire) : « Quand je suis intervenu, ça criait dans tous les sens. Il y avait deux hommes par terre dans ce qui semblait être une bagarre et trois femmes à côté. J’ai séparé les hommes. Je ne sais pas qui a fait quoi et c’est ce que j’ai expliqué à la police lors d’une audition par téléphone. »

La tension redescendue, la voisine attend l’arrivée de la police, appelée par Julien C.

Un résident descend alors et se remémore : « Alors que le père de l’enfant essayait de se justifier, je me suis permis la réflexion suivante : “Il y en a quand même un qui est amoché et pas l’autre.” Il n’a pas aimé. Il m’a dit quelque chose du type : “Vous êtes contre les flics.” Je lui ai dit que non, je fais juste un constat. » La voisine s’interroge : « Quel intérêt de nous dire qu’il était policier ? Voulait-il faire encore plus peur qu’il l’a fait ? Les policiers sont censés être des gens de la paix, garder leur calme et protéger. Moi j’ai peur et c’est pour ça que je témoigne anonymement. J’ai vu son agressivité, je crains qu’il s’en prenne à des choses matérielles, car il sait où on habite. »

Selon la voisine, Sophie-Anne L. n’a pas été violente avec quiconque : « La seule chose qu’elle voulait, c’était prendre son enfant et se sauver. » Le témoin conducteur d’une camionnette confirme l’avoir vue « en pleurs et dépassée ».

Pourtant, Sophie-Anne L. est « convoquée pour être jugée d’avoir le 15 décembre volontairement commis des violences sur la personne de Monsieur Julien C. ex-conjoint (en l’espèce en lui frappant la tête) ». Thomas F. est lui convoqué pour « violences volontaires en réunion […] sur Julien C., en assénant plusieurs coups de poing, en le faisant tomber au sol », à cause desquels Julien C. a reçu quatre jours d’incapacité temporaire de travail (ITT).

Tous deux sont également convoqués en tant que victimes de Julien C., selon les « avis à victime » reçus. Thomas F. a été victime de plusieurs lésions, selon son certificat médical des urgences. Il a reçu trois jours d’ITT.

Sophie-Anne L. est écœurée : « Je passe au tribunal pour violences alors que je n’ai rien fait. Je le vis comme une injustice totale. » Thomas F. reste pantois : « D’après la confrontation, quelqu’un aurait dit que je lui serais tombé dessus, et donc la police en a conclu que j’étais en position de force. C’est ubuesque. »

Le parquet de Versailles explique que ce sont « des violences qui se sont exercées non pas vraiment dans un contexte conjugal mais dans celui de la mise en œuvre du droit de visite et d’hébergement de l’enfant commun de cet ancien couple. Les versions contradictoires de l’ensemble des protagonistes comme les constatations médico-légales faisant état de traces de violences sur chacun d’entre eux ont conduit à tous les renvoyer devant le tribunal correctionnel pour des violences réciproques ».

Sophie-Anne L. a de nouveau saisi l’IGPN : « Mon compagnon et moi, au-delà de nos blessures, sommes totalement désespérés quant à l’issue potentielle. Cela fait deux ans que cela dure, une enquête a semble-t-il été menée par vos services… Les violences s’accentuent. Nous redoutons que la prochaine étape soit un coup de pistolet comme il a menacé de faire… […] Nous vivons dans la peur, dans l’angoisse. Aidez-nous, par pitié », écrit-elle dans le document adressé à l’inspection générale.

Le service de signalements en ligne de l’IGPN a répondu que cela avait « fait l’objet d’une transmission au commissariat de Versailles » et « à la direction d’emploi de Monsieur, chargée de mettre en œuvre toute mesure adaptée ». Contactés, ses chefs de service n’ont pas répondu.

Le service communication de la police explique qu’« une enquête administrative de l’IGPN est en cours ». Le commissariat de Versailles n’a pas souhaité répondre, comme la police municipale. Quant à la préfecture de police de Paris, elle « ne communique pas sur les dossiers nominatifs ».

Une « information préoccupante » (c’est-à-dire une alerte sur un possible danger encouru par l’enfant) a été transmise au conseil départemental par le pédopsychiatre suivant le petit. Une enquête sociale doit avoir lieu.

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Les témoins anonymes ont tous relu leurs propos mais n’ont pas souhaité apparaître sous leur véritable identité. Certains ont cependant réalisé des attestations écrites en cas de procès en diffamation.

Sophie Boutboul est une journaliste indépendante. Elle écrit notamment sur les violences faites aux femmes. Elle est l’auteure de Silence, on cogne, avec Alizé Bernard (Grasset, 2019), une enquête sur les violences conjugales subies par les femmes de gendarmes et de policiers.