Harcèlement sexuel: «Télérama» condamné pour le licenciement d’un journaliste

En 2019, le magazine culturel s’est séparé de deux figures de la rédaction, après un audit interne. L’un d’eux, licencié pour faute en raison d’agissements sexistes et harcèlement sexuel, vient de l’emporter devant le conseil des prud’hommes. Télérama fait appel.

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En 2019, dans le sillage du mouvement #MeToo, le magazine culturel Télérama, propriété du groupe Le Monde, avait procédé à un vaste audit interne. L’électrochoc avait été spectaculaire : deux figures du journal avaient été licenciées ; la direction avait esquissé un mea culpa ; plusieurs mesures de réorganisation avaient été décidées.

La une de « Télérama » du 25 novembre 2017, en pleine onde de choc #MeToo.

Deux ans plus tard, un des deux journalistes débarqués vient d’obtenir gain de cause devant le conseil des prud’hommes de Paris : il s’agit d’Emmanuel Tellier (qui l’a annoncé sur Twitter, en relayant un écho du Canard enchaîné). Il avait été licencié pour faute : la direction lui reprochait des « agissements sexistes » et du « harcèlement sexuel ».

« J’ai été, 30 ans durant, un journaliste intègre et discret. Je n’ai jamais cherché la lumière. Jamais. Celle, fugace, de ce soir ne me flatte pas davantage, et elle ne réparera hélas pas le chagrin... l’indicible sentiment d’injustice », a écrit Emmanuel Tellier mardi 4 mai au soir. Lors de l’audience du 18 mars 2021, le journaliste, en poste à Télérama depuis 2001, a considéré avoir subi un « licenciement brutal, donc vexatoire », dont « la communication externe lui a causé du tort », « que sa carrière est brisée » et sa « vie personnelle atteinte ».

Dans le jugement du conseil de prud’hommes de Paris, daté du 22 avril, et consulté en intégralité par Mediapart, il est indiqué que les motifs invoqués par Télérama pour le licenciement ne relèvent pas d’une « cause réelle et sérieuse », pourtant indispensable dans le Code du travail. Le magazine avait produit le témoignage écrit de cinq femmes concernées et de cinq témoins, pour des faits « anciens » qui ont « duré dans le temps », de 2003 à 2011, pour des faits jugés « graves » de « comportement inapproprié ».

Dans le détail, si la nullité du licenciement n'a pas été retenue (Tellier avait plaidé la « vie privée », écartée par le conseil), le jugement est accablant pour le magazine. « Même si la bonne foi des salariées-victimes ne peut pas être mise en doute, la véracité et la réalité des propos reconstitués des années plus tard ne reposent sur rien d’objectif et de certain. Le conseil ne peut donc fonder son appréciation sur des appréciations subjectives ou des rumeurs dans le cadre d’accusations extrêmement graves », peut-on lire. Et les juges d’insister : « Il ne doit pas y avoir de doute sur les faits, en l’occurrence des paroles interprétables et discutées, fondant le licenciement. »

Par ailleurs, les prud’hommes considèrent, dans ce jugement, qu’au-delà de la parole de celles qui se sont présentées comme victimes, les témoins, également entendus dans le cadre de l’enquête interne, ne sauraient apporter une preuve des faits allégués. « Les témoignages qui rapportent des faits ou des confidences, dont se plaignent une ou des salariées, ne peuvent pas non plus constituer ne serait-ce qu’un commencement direct de preuve », affirme le jugement.

Le conseil souligne également que les personnes présentées comme victimes n’ont jamais porté plainte ni ne se sont plaintes au fil des années auprès des instances du journal. Emmanuel Tellier quant à lui a « versé au débat des témoignages contraires sur son comportement en général ».

En conclusion, le conseil de prud’hommes enfonce le clou : il « estime que les faits rapportés – ne serait-ce qu’un cas unique d’harcèlement – sont sérieux mais que leur réalité n’est pas certaine pour motiver un unique grief qui justifierait le licenciement pour comportement inapproprié d’un salarié ayant 18 ans d’ancienneté dont le travail n’a pas été critiqué ». Le licenciement est donc « dépourvu de cause réelle et sérieuse »,  selon le jugement, et Télérama est condamné à verser 90 000 euros à Emmanuel Tellier.

Interrogée par Mediapart, la présidente de Télérama, Catherine Sueur, indique qu’elle va faire appel de la décision. « Je suis déçue de la décision mais je ne regrette rien, explique-t-elle à Mediapart. Nous avons fait une enquête sérieuse et nous avons pris cette décision parce que les faits étaient graves et parce que, en tant qu’employeur, nous avons une obligation de sécurité. Il fallait que je préserve le collectif de travail de Télérama et les victimes qui m’auraient sinon reproché de n’avoir rien fait. » La patronne du journal voit dans ce jugement un signe du « climat de backlash » sur les violences sexuelles qui règnerait actuellement.

L’analyse est partagée par l’avocate de Télérama, Maude Beckers, spécialiste des violences sexuelles au travail. « Ce jugement est un retour en arrière de vingt ans, s’insurge-t-elle. Les conseillers des prud’hommes se sont positionnés comme si nous étions dans une procédure pénale. » Or, défend Maude Beckers, « là, nous étions sur la question de l’obligation de sécurité de l’employeur ». 

Télérama retrouvera dès vendredi le conseil des prud’hommes, cette fois pour plaider la légalité du licenciement d’Aurélien Ferenczi. Il avait été écarté dans les mêmes circonstances, mais pour faute lourde. Il était alors visé par huit témoignages de salarié.e.s, pour des faits qualifiés dans la procédure d’agissements sexistes, de harcèlement sexuel et de harcèlement moral.

Depuis #MeToo et la Ligue du LOL, le groupe Le Monde a lancé plusieurs plans de formation sur les violences sexistes et sexuelles, ainsi que plusieurs audits internes débouchant, parfois, sur des licenciements. Au Huffington Post, trois personnes avaient perdu leur poste. Deux d’entre elles l’ont contesté aux prud’hommes : en première instance, l’un a eu gain de cause, l’autre non.

Lénaïg Bredoux

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