Aux urgences, les personnes âgées meurent d’attendre

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Le collectif de paramédicaux Inter-urgences appelle jeudi 6 juin à manifester à Paris. Les médecins pourraient les rejoindre. Tous confient leur certitude que les personnes âgées décèdent en raison de la saturation à tous les niveaux : à l’accueil, avant de voir un médecin, ou d’être hospitalisées.

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Claude Oinard est décédé le 3 février, la veille de ses 79 ans, aux urgences de l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne). Cet homme détestait les blouses blanches, il les a fuies toute sa vie. Admis à l'hôpital le 2 février dans la matinée, en raison d’une grande fatigue associée à une perte de poids, il est mort quelques heures plus tard, le lendemain à 7 heures 55 du matin, seul.

Au cours de ce dernier jour et de cette dernière nuit de vie, ses deux enfants et sa compagne n’ont cessé d’appeler, de le chercher, de service en service. À la suite de son hospitalisation vers 10 heures, son fils, Stéphane Oinard, se déplace une première fois à l’hôpital, à 13 heures, mais ne peut pas voir son père.

À 17 heures, il reçoit un appel très bref d’un médecin urgentiste : « Il voulait des informations sur mon père, mais c’était confus, raconte-t-il. Il m’a dit qu’il serait admis en gériatrie. Je l’ai senti stressé, sous l’eau, il m’a dit que sa journée était très difficile, qu’il n’avait pas pu manger. » Sa fille, Laurence Malet, appelle à 19 heures en gériatrie, où on lui dit que son père est attendu.

À 20 heures, son fils se déplace aux urgences, où il réussit enfin à voir son père. « Il était dans une salle d’attente, sur un brancard, au milieu d’autres malades sur des brancards, c’était difficile de circuler, se souvient-il. Il était épuisé, il s’exprimait très difficilement. » Puis à 23 heures, il reçoit un autre appel des urgences, du même médecin : « Il m’a demandé si mon père avait des souhaits pour les soins intensifs, je n’ai pas bien compris, l’appel a duré moins de deux minutes. »

À 6 heures du matin, la compagne de Claude Oinard reçoit un autre appel, alarmiste cette fois. La famille se précipite en gériatrie, erre entre les services, et le retrouve enfin, mort aux urgences. La famille de Claude Oinard a exigé des explications. Elles leur ont été données au cours d’une réunion de médiation qui s’est tenue près d'un mois après le décès, le 1er mars, en présence de la cheffe de service, Corinne Bergeron.

Tableau d'affichage dans un service d'urgences en grève dans un hôpital parisien. © CCC Tableau d'affichage dans un service d'urgences en grève dans un hôpital parisien. © CCC

Elle leur a expliqué la dégradation rapide de l’état de santé de leur père, en raison d’une pneumopathie, qui a évolué vers un choc septique fatal. Elle a admis que la communication avec la famille n’a pas été « suffisamment claire et précise », que les conditions du décès de leur père « n’ont pas été normales ». Elle a présenté ses excuses à la famille, tout en confiant que le service a reçu ce jour-là plus de 180 patients, en raison des épidémies de l’hiver, et que son personnel était en difficulté. Elle a même admis, selon la version de la famille, un « contexte de perte d’humanité ».

Cette réunion n’a pas suffi à apaiser la colère de la famille, car persiste un point obscur : l’équipe affirme que Claude Oinard a été pris en charge, dès son admission, en salle de déchoquage, réservée aux patients les plus graves, dont le pronostic vital est engagé. Pourtant, Stéphane Oinard affirme avoir vu et parlé à son père, à 20 heures, dans une salle d’attente remplie de brancards.

Le malentendu persiste. La cheffe du service des urgences, Corinne Bergeron, est catégorique : « Ce patient a été pris en charge en salle de déchoquage, où il y a trois postes de soins, dès son arrivée. Il ne l’a jamais quittée, je suis formelle, et nous pouvons le prouver avec notre système informatique. Mais c’est vrai, il y a eu un problème de communication avec la famille. Et ce patient aurait dû bénéficier d’une chambre individuelle, être accompagné le plus doucement possible. Mais nous n’avions plus de places. Le service était dans une situation de crise aiguë, nous avons travaillé dans une situation dégradée, le moins mal possible. »

Depuis le mois de février, rien ne s’est arrangé : « En ce moment, il n’y a pas de pics épidémiques, et l’hôpital est saturé par les personnes âgées et précaires. Nous avons alerté l’Agence régionale de santé sur l’été à venir. En cas de canicule, la situation sera hors de contrôle. »

Laurence Malet, la fille de Claude Oinard, ne ressent aucune agressivité envers le personnel médical, qui lui paraît faire « du mieux qu’il peut avec les moyens donnés par l’État ». Cette fonctionnaire, qui travaille pour la justice, met en cause cet « État, qui doit répondre de ces drames, de cet abandon, de cette solitude devant la mort, de ce mépris des familles, de cette absence de dignité faute de moyens humains ». Elle a confié cette histoire à Mediapart, car elle est convaincue que leur « situation personnelle n’est pas un cas isolé ».

Elle a raison. En France, les personnes âgées sont en danger aux urgences. Partout en France, les services d'urgence sonnent l'alerte sur cette réalité. Une récente étude médicale réalisée au CHU de Nîmes l'a prouvé, d’une manière saisissante. « Nous avons réalisé cette étude car nous percevons, au quotidien, année après année, la surcharge des urgences, explique son principal auteur, le docteur Pierre-Géraud Claret. Elle porte sur l’attente d’une hospitalisation, quand nous avons fini notre travail de diagnostic. Et cette attente est de plus en plus longue, 24 heures en moyenne, faute de lits dans les services. »

En 2017, le service d’urgences de Nîmes a admis 60 062 patients adultes. Parmi ceux qui ont été hospitalisés pour des raisons médicales, 64 % ont attendu ; 7,8 % sont décédés pendant leur hospitalisation, contre 6,4 % parmi ceux qui n’ont pas attendu. Dans l’étude, une pondération statistique permet de neutraliser l’âge, le sexe, et la gravité de l’état de santé des patients. Autrement dit : à âge et à état de santé équivalents, une personne qui attend aux urgences meurt plus que celle qui n’attend pas.

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