#MeToo, un an après: enquête sur un retard français

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Réactivité aux États-Unis, réaction en France. Le décalage entre les deux pays s’agissant du mouvement #MeToo saute aux yeux. Comment expliquer ce retard français ? Mediapart a posé la question à celles qui ont suivi ou porté ce mouvement.

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L’écart qui sépare la révolution “MeToo” aux États-Unis du mouvement “Balance Ton Porc” en France pourrait se résumer en une date, celle du 9 janvier 2018. Ce mardi d’hiver, cent femmes, parmi lesquelles l’actrice Catherine Deneuve, publient dans Le Monde une tribune qualifiant #MeToo de « campagne de délations ». De l’autre côté de l’Atlantique, une vidéo cartonne : celle du puissant discours d’Oprah Winfrey à l'occasion de la cérémonie des Golden Globes, la veille. Celle qui fut la première présentatrice noire à percer à la télévision américaine vient d'annoncer une « aube nouvelle » pour les femmes. « Cette année, nous sommes devenues l'Histoire ! »

En France, la « tribune Deneuve » fut présentée comme défendant la « liberté d'importuner ». Aux États-Unis, le New York Times a posé les mots, factuellement, sans détour : « Catherine Deneuve et d’autres dénoncent le mouvement #MeToo. » Six mois plus tard, c’est à nouveau des États-Unis que viennent les mots sur l’affaire Luc Besson : cette fois-ci, le New York Times pointe le « mur de silence au sein du cinéma français ». « Aucune figure importante n’a apporté son soutien à Sand Van Roy [la plaignante – ndlr], aucune n'a été accusée de comportements inappropriés », aucun « effet de “grand ménage” dans l’industrie du divertissement » n’a eu lieu, constate le quotidien. Comment expliquer un tel décalage ? Qu’est-ce qui empêche, en France, #MeToo d’avoir un impact comparable à celui rencontré aux États-Unis ? Mediapart a posé la question à celles qui ont suivi ou porté ce mouvement : militantes, chercheuses, avocates, dirigeantes d’associations, médecins.

L’historienne française Laure Murat, qui enseigne à l’université de Los Angeles (UCLA), le résume en une formule : « Aux États-Unis, il y a eu réactivité, en France, il y a eu réaction » (lire notre entretien). Le mouvement #MeToo s’est rapidement heurté, côté français, à un « mur », un « verrouillage », « une volonté d’étouffement », « un déni », résument toutes nos interlocutrices. On peut le mesurer à une série de petits et grands événements. La « tribune Deneuve » et les propos dans les médias de deux de ses signataires (« On peut jouir lors d’un viol » ; « Mon grand regret est de n'avoir pas été violée [pour montrer que] du viol, on s'en sort »). Le virulent monologue du philosophe Raphaël Enthoven sur l'estrade de l’université d’été du féminisme organisée par la secrétaire d’État Marlène Schiappa. Les rubans blancs épinglés aux invités de la cérémonie des César, loin des discours vibrants des Oscars américains.

La une du Parisien, le 23 septembre 2018. La une du Parisien, le 23 septembre 2018.
En France, on peut voir un ministre visé par une plainte pour viol ovationné au Parlement ; un acteur vedette accusé de viols et agressions sexuelles faire la une d’un quotidien sous le titre « l'extravagant » ; un réalisateur oscarisé visé par plusieurs accusations de viols être honoré à la Cinémathèque ; un rappeur chantant « Je vais t’avorter à l’Opinel », « Tu vas t’faire Marie-Trintigner », célébré dans les médias et relaxé par la justice ; un présentateur et son invité disserter en direct sur leur envie de « gifler » une militante féministe. Et des victimes se faire traiter de « salopes » ou de « prostituées ».

Différence notable entre les deux pays, « en France, #MeToo est encore un sujet de débat, on invite un “pour” et un “contre”, les deux opinions sont mises sur le même plan. Aux États-Unis, on ne débat plus sur le principe de #MeToo, mais sur ses limites, relève Alice Coffin, militante féministe et cofondatrice de l’association des journalistes lesbiennes, gays, bi-e-s et trans (AJL).

Pour la journaliste, qui a travaillé les six derniers mois aux États-Unis sur le traitement médiatique différencié des questions LGBT entre les deux pays, la France fait figure de « miroir inversé »« Beaucoup de harceleurs restent en place alors que leur harcèlement est connu. L’idée persiste que les violences faites aux femmes, ce n’est pas grave, c’est d’ailleurs l’objet de blagues en permanence. Aux États-Unis, Jean-Pierre Elkabbach aurait été viré en deux secondes [après sa remarque sur Caroline De Haas – ndlr]. » Ce « mur français » renvoie selon elle aussi à d'autres problématiques concernant des minorités (les communautés LGBT, noires), « ce qui est marquant car les femmes ne sont pas une minorité numéraire ».

Ketsia Mutombo, 24 ans, du collectif des féministes contre le cyberharcèlement, note que le débat français s’est « personnalisé autour de deux figures blanches – les actrices Rose McGowan et Asia Argento », loin de la diversité du mouvement américain. Et qu'il s'est aussi rapidement « centré sur les hommes ou la question de la masculinité. On a vite besoin de dire, dans les débats, que ce sont des violences commises par les deux sexes, alors que la plupart sont le fait d’hommes ».

Aux États-Unis, la liste des personnalités publiquement accusées de violences sexuelles s’allonge chaque jour : plus de 240, contre une trentaine en France, soit 7,5 fois plus. Un écart qui ne peut pas s’expliquer par le seul fait que les États-Unis sont cinq fois plus peuplés. Ni par le fait « qu’il y aurait plus de harcèlement sexuel » outre-Atlantique, ironise l'historienne américaine Joan Scott.

Certains secteurs comme les médias ou le monde de la culture ont été relativement épargnés par l'onde de choc #MeToo. Alors qu’aux États-Unis une série de journalistes vedettes ont dû démissionner (à CBS, NBC, Fox News notamment), en France, les deux journalistes mis en cause à haut niveau (Frédéric Haziza et Éric Monier) n’ont pas été inquiétés. Le premier, s’il n’a pas été reconduit à la chaîne LCP, continue d’animer son émission à Radio J et n’a écopé « que » d’un rappel à la loi après une enquête pour agression sexuelle classée sans suite. Le second a été promu à la direction de la rédaction de TF1 malgré 13 témoignages relatant ses dérives dans la presse, et une plainte pour « harcèlement sexuel et moral » (classée sans suite à cause de la prescription des faits).

Dans le monde de l'art, un mouvement avait été amorcé dans la foulée de l'affaire Weinstein, après la démission de l'influent éditeur du magazine Artforum, Knight Landesman, visé par neuf plaintes pour harcèlement. Une lettre ouverte avait été publiée par 7 000 femmes issues du milieu artistique pour dénoncer le harcèlement sexuel. « Sous le hashtag #notsurprised s'était mis en place un groupe de discussion sur le harcèlement sexuel », se souvient l'historienne et critique d'art Élisabeth Lebovici. Un an après, elle se désole du « silence » dans cette sphère, « écoles d’art comprises », surtout « après le choc de la tribune [« Deneuve » – ndlr] signée par plusieurs artistes, critiques d’art et curatrices ». Mais sans être très étonnée : « C'est un milieu qui s’affiche volontiers progressiste, ce qui n’empêche nullement les abus de pouvoir et n'a pas aidé à la prise de la parole. »

Le décalage entre les deux pays relève de deux conceptions du monde et deux mentalités, notamment en matière de mœurs. Cette relative dissidence française face au mouvement #MeToo s’inscrit dans une double « exception » systématiquement invoquée pour justifier ces résistances : une prétendue tradition de la « séduction à la française » et le spectre de la « délation ».

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées ont été interviewées par Mediapart ces deux dernières semaines.