Au Havre, les socialistes tentent de raviver la flamme de la primaire

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Alors que l’attention médiatique se concentre sur Marseille, la primaire havraise offre une compétition au résultat incertain. Reportage dans la cité portuaire, dans les pas de prétendants aux styles très différents, alors que le premier tour a lieu dimanche 13 octobre.

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Le Havre, envoyé spécial

Sur les grilles à l’entrée du siège du PS, rue de Solférino, quatre affiches en disent long sur l’état de la rénovation démocratique engagée par le parti au pouvoir. « À Marseille, Aix, Béziers, Boulogne-Billancourt et Le Havre, c’est vous qui décidez. » Mais partout ailleurs, non. Deux ans après l’expérience de la primaire présidentielle, le principe d’ouvrir son investiture aux citoyens et sympathisants de gauche a fait long feu. En tout cas, la force d’inertie des nombreux élus locaux socialistes et leur souhait de maîtriser les processus de désignation ont eu raison des espoirs de large expérimentation locale du principe de primaire ouverte.

Devant le siège du PS, rue de Solférino à Paris © M.M Devant le siège du PS, rue de Solférino à Paris © M.M

En Italie, la méthode a pourtant été étendue à l’ensemble des élections, législatives comme locales, municipale ou régionale, y compris pour des élus sortants, faisant émerger de nouvelles têtes issues de la société civile, parfois plus à gauche, ou plus moderne, que les vieux apparatchiks locaux du Parti démocrate (PD). Aux dernières élections municipales, le tout-puissant PD avait vu son leadership contesté lors de ces primaires : ses candidats à la candidature ont été souvent battus par des représentants d'autres partis, plus « gaucho-écolo » ou plus « libéral-éthique », ou des candidats issus de la société civile. Et dans la foulée de cette remise en cause interne, plusieurs mairies avaient basculé, dont Milan, Naples, Parme ou Cagliari. Désormais, un retour à des “investitures à l’ancienne”, contrôlées par l’appareil du PD, est devenu impensable.

En France, on est encore loin de tout ça. Comme redouté dès janvier dernier, les tergiversations de la direction du PS et sa réticence naturelle à prendre des risques en matière d’innovation démocratique interne n’ont débouché que sur l’organisation de primaires locales dans seulement cinq villes. Et à Marseille et Aix-en-Provence, le choix réalisé l’a plutôt été par défaut et nécessité que par enthousiasme rénovateur, Solférino n’ayant finalement d’autre alternative, au vu des soupçons impossibles à dissiper quant à la valeur des adhésions au pays des Guérini…

Pourtant, la question de la sincérité de plusieurs scrutins internes, évalués à une vingtaine à Solférino, aurait pu légitimer la tenue de bien plus de primaires ouvertes. Le bureau national du PS a d’ailleurs suspendu il y a deux semaines la désignation du “premier des socialistes” dans sept villes (Bagnols-sur-Cèze, La Rochelle, Lens, Neuilly-sur-Marne, Niort, Pau, Villeneuve-Saint-Georges), où les afflux massifs d'adhésion rendaient problématique l’organisation d’un vote strictement militant. À La Rochelle, une primaire ouverte va finalement être organisée, afin de dépasser de vives divisions internes.

Primaires municipales : Mode d'emploi © Parti socialiste

Sans cohérence d’ensemble, la mise en œuvre de la compétition se fait le plus souvent au forceps, face à des candidats et militants locaux aux intérêts divergents, parfois réticents à trop d’innovation, ou au contraire déçus par le manque d’ambition affiché par Solférino. Résultat, aucune dynamique médiatique et populaire n’accompagne ce tout petit acte II des primaires à la française.

Marseille, où se départagent les héritiers plus ou moins en rupture de Guérini (lire ici), écrase les quatre autres scrutins. Béziers et Le Havre sont totalement occultés médiatiquement. Pourtant, on y assiste à de vraies nouveautés, comme la participation d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) dans la cité héraultaise, où l’émergence d’un outsider fraîchement socialiste et d’origine antillaise dans la ville portuaire. C’est dans cette dernière ville que Mediapart a décidé de se rendre, dans les pas des postulants à ce qui aurait pu être un laboratoire d’innovation politique, mais se retrouve dans les faits une compétition anonyme et délaissée par la direction nationale. À la recherche de l’esprit des primaires perdu.

Vue du port du Havre © S.A Vue du port du Havre © S.A

Vue de loin, la primaire havraise a bien des atouts, dans une ville prenable pour la gauche. Dans cet ancien bastion communiste de 175 000 habitants, passé à droite en 1995 mais qui a voté majoritairement Hollande, le jeune maire UMP Édouard Philippe se soumet pour la première fois au verdict des urnes municipales, après avoir succédé en cours de mandat au baron chiraquien Antoine Rufenacht, en octobre 2010. Fort de sa victoire législative l’an dernier, il part favori face à une gauche pour l’instant divisée. Ancien collaborateur d’Alain Juppé, non-aligné dans le débat Copé/Fillon et intransigeant face au FN, il se dit « favorable au principe des primaires » et regarde d’un œil attentif la compétition socialiste. Édouard Philippe confie toutefois n’y voir dans le cas présent qu’« un outil de règlement de comptes local, un peu plombé par la situation du gouvernement, et pas franchement promu par le PS national ».

Quel que soit le vainqueur, sa campagne sera « la même », assure-t-il, les deux principaux postulants socialistes « n’ayant pas de grandes différences idéologiques » à ses yeux. « Ce qui est le plus intéressant pour moi, estime-t-il, c’est que l’adversité ne sera pas la même qu’avant, où on avait face à nous le PCF comme adversaire principal, et le PS qui le “challengeait”. Désormais, il y a un PCF qui a peur et un PS divisé. » En off, un conseiller municipal de droite mise sur « un résultat très serré, qui ferait bien nos affaires, car cela laisserait des traces ». Seule possibilité de contrarier le récit déjà écrit de cette élection municipale bien emmanchée pour l’UMP, une forte mobilisation légitimant le candidat socialiste vainqueur de la primaire. Un résultat qui serait alors la seule possibilité, également, de ne pas voir les primaires définitivement enterrées par le PS.

Le matériel de campagne des trois prétendants à la primaire havraise © S.A Le matériel de campagne des trois prétendants à la primaire havraise © S.A

Contrairement à Béziers, où la demande d’une primaire a été faite par les sections de la ville, les socialistes du Havre se sont vu imposer le mode de scrutin par Solférino, au grand dam du président du groupe PS d’opposition au conseil municipal, Laurent Logiou. Candidat naturel et chef de file socialiste depuis une dizaine d'années, ce premier vice-président de la Région n’est plus en cour dans la fabiusie, plénipotentiaire en Seine-Maritime, et qui n’a pas digéré sa défaite aux législatives face à Édouard Philippe (même s’il a été majoritaire dans les bureaux de vote havrais). Le voilà donc obligé de composer avec la fédération, et d’accepter l’organisation d’un scrutin ouvert, bien plus incertain qu’un vote de section qu’il contrôlait largement.

Face à lui, un ancien président d’université, noir et fraîchement socialiste, se dresse. Camille Galap, biologiste d’origine martiniquaise, n’a pris sa carte qu’en janvier dernier. Mais il a bousculé la donne en juillet dernier. Au moment de remettre ses parrainages (600 devaient émaner de citoyens, et 18 d’adhérents PS de la section), Galap a créé la surprise en déposant plus de 2 600 soutiens, deux fois plus que Laurent Logiou. Ce dernier a de son côté encouragé la candidature d’un troisième homme, Armand Legay, ancien militant communiste passé à l’aile gauche du PS, mais qui fait campagne en clamant son hostilité au principe des primaires ouvertes.

À quelques jours du scrutin, l’incertitude est totale, Logiou et Galap s’imaginant chacun au coude à coude, se questionnant sans cesse sur le niveau de mobilisation du scrutin, dont le premier tour a lieu le dimanche 13 octobre. Pour faire campagne, le système D est à l’œuvre, et on est loin de la débauche de moyens déployés par Solférino lors de la primaire présidentielle. Pour des raisons de compatibilité avec les comptes de campagne, les budgets ont été limités à 3 300 euros octroyés par le parti, plus la possibilité de recueillir jusqu’à 1 000 euros de dons. « La primaire, c’est un peu la double peine, soupire une militante locale. On n’a pas les moyens du PS, et on est obligé d’avoir l’étiquette. »

Malgré ses nombreux handicaps, la compétition parvient à mobiliser les troupes militantes, encartées ou non, et commence à faire parler en ville, sur les marchés, à la sortie des écoles ou dans les quartiers privilégiés par les candidats pour leurs nombreux porte-à-porte et réunions d’appartement. Reportage dans les pas des candidats.

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Ce reportage a été réalisé du 26 septembre au 2 octobre. Les autres responsables politiques cités ont été joints par téléphone, les 3 et 4 octobre.